Al Jazeera. Confessions dun repenti
Lhomme est connu dans toutes les rédactions arabes de la planète. Pendant trois ans, Ibrahim Hilal a régné en maître incontesté sur la rédaction dAl Jazeera. Aujourdhui, il quitte la chaîne qui a lâge de son fils. Confidences.
Après avoir participé à la constitution dAl Jazeera et en avoir été lunique rédacteur en chef pendant plus de trois ans, vous quittez définitivement, pour la deuxième fois, la chaîne du Qatar. Pourquoi ?
Ma démission est définitive et réfléchie. Il y a dabord le côté personnel. Après trois ans de responsabilité, javais envie de |
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retrouver mon humanité, de redevenir quelquun de normal, qui a une vie sociale. Pendant ces dernières années, Al Jazeera ne sest plus contentée de couvrir lactualité dans le monde, mais souvent, elle en a fait partie. Al Jazeera est devenue une information, une polémique. Et moi, porte-parole dune cause que je ne connaissais que trop bien. Puis, il y a la peur de léchec. En six ans, jai tout fait ou presque. Afghanistan, Irak, le 11 septembre. Je me demandais ce que pouvait encore faire Al Jazeera. Éthiquement maintenant, je nen pouvais plus despionner mes concurrents, de voir les sommes monstrueuses quon déboursait pour être concurrentiel au niveau arabe, puis international. Je me demandais où on allait. Le sentiment durgence, de breaking news, de correspondances directes nous faisait oublier les règles élémentaires de recoupement et de rigueur.
Un exemple, peut-être ?
Après la chute de Bagdad, le bombardement du bureau dAl Jazeera, le retournement des ex-opposants irakiens, jai su à travers certains contacts quAbu Dhabi préparait un package informationnel quotidien en direct dIrak. Ma réaction a été denvoyer immédiatement une grosse équipe sur place avec tous les équipements nécessaires et un budget conséquent. Résultat, nous avons devancé Abu Dhabi et notre programme a eu plus de succès. Mais à quel prix ? Alors que nos concurrents avaient tout préparé à lavance, nous avons misé sur la popularité et la légitimité dAl Jazeera dans le monde pour faire passer un programme dicté par la concurrence et préparé dans lurgence, et donc moins professionnel. Le pire, cest que ça a marché. À lépoque, jai eu le terrible sentiment davoir menti aux téléspectateurs, une mauvaise conscience devenue insupportable.
Al Jazeera est passée dun mode de pensée libérale à une position clairement islamiste. C'est aussi à mettre sur le compte de la course à laudimat ?
Personnellement, et de lavis de tous mes collègues, jai toujours été cette voix libérale qui sélevait pour barrer la route au populisme ambiant. Cest moi qui avait préparé linterview dAriel Sharon, mais qui navait pas marché lorsquil a exigé que les questions ne soient pas posées à partir de Doha, mais dans son bureau à Tel Aviv. Mais tentons de comprendre ce populisme maintenant. Al Jazeera est un média panarabe, et dans la région quelle couvre, les deux principaux tabous communs ont des noms. Israël et les USA. Dans sa ligne éditoriale, il se trouve que la chaîne favorise les programmes interactifs en direct. Où les gens peuvent appeler et déverser toute leur haine. Il se trouve aussi que les plus visibles sur le terrain, ceux qui appellent sont les populistes, lélite préférant plutôt rester en retrait. En ce sens, Al Jazeera nest quun reflet dune société où les populistes, souvent islamistes, dominent. Ce qui, disons-le, fait laffaire de la chaîne aussi.
Cest vous qui avez pris la décision de passer les enregistrements de Ben Laden ?
Jai été seul à décider du contenu à diffuser, du montage et du contenu. Pas des cassettes elles-mêmes.
Qui décidait de cela ?
Le conseil dadministration.
Comment les cassettes vous parvenaient-elles ?
À travers les bureaux de Kaboul ou dIslamabad. Par poste ou directement déposées dans ces bureaux par des personnes voilées. Une fois, une cassette était parvenue, je ne sais comment, à Doha. Cétait exceptionnel au point que nous avons mis trois jours pour nous en rendre compte. Pour les enregistrements sonores, le processus est plus simple. Les extraits sont mis en ligne et nous recevions des codes pour y accéder.
Vous avez déjà payé pour des enregistrements ?
Jamais. Cest une question de principe et déquilibre des forces.
Quelle est la nature du contenu que vous supprimiez au montage ?
Des incitations à la violence et lexcès de fatwas religieuses.
Appeler à lextermination des juifs et des Américains nest pas une incitation à la violence ?
Nous faisions la différence entre lincitation à la violence et linvitation à la résistance (annassiha Bilmouqawama). Ben Laden utilisait un référentiel religieux, et donc complexe. Al Zawahiri était, par exemple, plus direct. Jai même refusé de passer des cassettes dAl Qaïda où, il faut le savoir, les messages de Ben Laden ne constituaient quune partie. Car à côté, il y avait du Coran, des chants, du documentaire, etc. Le tournant a été la bataille de Tora Bora. Car juste après, chaque apparition de Ben Laden était une information en soi. Les considérations de contenu étaient devenues secondaires.
Vous avez déjà eu un contact direct avec Al Qaïda ?
Non, si ce nest que pour des raisons de sécurité. Al Qaïda savait quAl Jazeera était surveillée, que mon téléphone était sur écoute.
Qui vous surveillait ? Le Qatar ?
Je ne sais pas, mais les services américains peuvent atteindre nimporte quel endroit. Je vivais dans une zone résidentielle au milieu de 80 personnes qui travaillent dans la base américaine de Doha. Je ne lai su que plus tard. Ma villa était donc certainement surveillée. Ce qui est tout à fait normal, je suis le rédacteur en chef dAl Jazeera. Entre collègues, on le savait et on faisait avec. Nous avions même mis au point un système de codes.
Comment peut-on expliquer lattitude schizophrène du Qatar ? Al Jazeera a finalement échappé au petit émirat du golf ?
Al Jazeera est une partie de tout un programme de réformes politiques lancé au Qatar. Au fil des jours, la chaîne a pris de limportance, au point de faire oublier le programme de réformes. À faire oublier le Qatar. Qui sait ou retient aujourdhui, par exemple, que le Qatar est un état wahhabite ? Ce que lon sait, cest que cest un Etat qui se libère culturellement et politiquement. Al Jazeera est devenu un symbole.
Plus fort que lÉtat ?
Plus célèbre parce que la force est, au final, matérielle.
Qui décide du sort dAl Jazeera ?
Le directeur, dans une grande proportion, puis le rédacteur en chef. Le président du conseil dadministration (ndlr : membre de la famille princière) intervient quand ses qualités dexpert dans les pays du Golfe sont requises.
Et le prince ?
Jai dû le rencontrer une fois ou deux. Il ne ma même pas reconnu, puisque je ne passais pas sur l'antenne. Son entourage dit que de nombreuses informations lui sont parvenues à travers Al Jazeera au moment de leur diffusion. Le seul a se réunir avec nous était le président du conseil dadministration, le plus souvent pour des orientations professionnelles générales.
Al Jazeera existerait-elle sans crises ?
Depuis que la chaîne a des concurrents, il est de plus en plus difficile de se distinguer sans crise.
Au point den provoquer ?
Non, ou alors, ce nest pas intentionnel. Nous avions lhabitude de dire quau sein de la rédaction, il y avait un saint qui nous fournissait en crises. Lexemple qui me vient est celui de Tariq Ayoub. Un journaliste dAl Jazeera tué le jour de la chute de Bagdad. Mais en fait, il n'y a pas de secret. Il faut constamment être sur le terrain et attendre. Aucun ne peut prétendre faire une quelconque planification. Cest un investissement en temps, en hommes et en moyens.
Tariq Ayoub est mort parce quil a été visé par les Américains ou parce quil nétait pas protégé, parce quil a fait passer sa sécurité en deuxième lieu ?
En Irak, nous navions même pas de casques pour tout le monde. Tariq est mort avec un casque et un gilet pare-balles. Dune manière générale maintenant, les journalistes arabes de terrain ne portent que peu dintérêt aux règles de sécurité telles que reconnues partout dans le monde, même quand ils travaillent pour le compte de grandes institutions internationales. Nous avons cela dans le sang.
Qui décidait des attaques contre certains pays arabes, dont le Maroc ?
Ce ne sont que des illusions.
Illusions qui vous ont fait présenter votre démission au consulat dÉgypte à Doha quand vous avez estimé que votre pays était injustement attaqué par Al Jazeera ?
Certains producteurs démission sont plus princiers que le prince, que voulez-vous. Quand le Qatar est en conflit avec un pays, certains pensent que le prince verrait dun bon il leurs attaques contre ce pays ou contre ses dirigeants.
Ce qui nest pas vrai ? Il vous a déjà fait savoir son mécontentement ?
Non, il nintervient jamais. Al Jazeera est pour lui, pour son pays, une arme stratégique qui fait peur tant quelle nest pas utilisée. Le jour où le Qatar instrumentalisera Al Jazeera, elle perdra toute sa légitimité, y compris auprès des populations arabes.
Vous croyez que cest une chaîne qui vivra longtemps ?
Elle est jeune et donc enthousiaste. Son succès rapide a fini par faire oublier sa jeunesse. Le président du conseil dadministration avait lhabitude de dire que "le jour où on sentira quon ne peut plus continuer avec la même objectivité, nous cesserons démettre, pour préserver une bonne mémoire".
Quand un Ben Laden, un Saddam, un Arafat, ou un autre demande à passer sur Al Jazeera, vous posiez-vous la question de savoir jusquà quel point vous étiez manipulé ?
Quand on a une cause, on recherche continuellement le meilleur moyen de faire passer son message. Nimporte quel leader est intéressé par le logo dAl Jazeera et par les 30 millions de téléspectateurs quil touchera. Et ça, jamais aucun leader, pas même Staline ou Abdelnasser, ne lont connu. Quand une Condoleza Rice se déplace personnellement au bureau dAl Jazeera à Washington, cest quelle a besoin de la chaîne. Autant quun George Bush, un Arafat, un Saddam, un Moubarak ou un autre. Et puis dans ce tout, il est difficile de faire le tri. Quand on a accès à 70 % de linformation, on a le choix entre prendre les 70 % ou tout refuser. Sauf que le problème dAl Jazeera était que dautres étaient prêts à se jeter sur les 70 % dinformations disponibles.
Vous croyez être sorti dAl Jazeera ?
Non. Je ne suis pas encore sorti de létat dans lequel jai quitté la chaîne. Une peur terrible pour des médias arabes influents avec des erreurs qui peuvent leur être fatales. |