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Tifaouine a tamazight !*
Al Jazeera. Confessions dÕun repenti
Femmes à poigne. 1. Amina Gamraoui : L'immigration positive
Société. Itinéraire d'un harrag tunisien
N° 146
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Tifaouine a tamazight !*
Al Jazeera. Confessions d’un repenti
Femmes à poigne. 1. Amina Gamraoui : L’immigration positive
Société. Itinéraire d’un harrag tunisien

Propos recueillis par Driss Bennani

Al Jazeera. Confessions d’un repenti

(D.B / Telquel)
L’homme est connu dans toutes les rédactions arabes de la planète. Pendant trois ans, Ibrahim Hilal a régné en maître incontesté sur la rédaction d’Al Jazeera. Aujourd’hui, il quitte la chaîne qui a l’âge de son fils. Confidences.


Après avoir participé à la constitution d’Al Jazeera et en avoir été l’unique rédacteur en chef pendant plus de trois ans, vous quittez définitivement, pour la deuxième fois, la chaîne du Qatar. Pourquoi ?
Ma démission est définitive et réfléchie. Il y a d’abord le côté personnel. Après trois ans de responsabilité, j’avais envie de
retrouver mon humanité, de redevenir quelqu’un de normal, qui a une vie sociale. Pendant ces dernières années, Al Jazeera ne s’est plus contentée de couvrir l’actualité dans le monde, mais souvent, elle en a fait partie. Al Jazeera est devenue une information, une polémique. Et moi, porte-parole d’une cause que je ne connaissais que trop bien. Puis, il y a la peur de l’échec. En six ans, j’ai tout fait ou presque. Afghanistan, Irak, le 11 septembre. Je me demandais ce que pouvait encore faire Al Jazeera. Éthiquement maintenant, je n’en pouvais plus d’espionner mes concurrents, de voir les sommes monstrueuses qu’on déboursait pour être concurrentiel au niveau arabe, puis international. Je me demandais où on allait. Le sentiment d’urgence, de breaking news, de correspondances directes nous faisait oublier les règles élémentaires de recoupement et de rigueur.

Un exemple, peut-être ?
Après la chute de Bagdad, le bombardement du bureau d’Al Jazeera, le retournement des ex-opposants irakiens, j’ai su à travers certains contacts qu’Abu Dhabi préparait un package informationnel quotidien en direct d’Irak. Ma réaction a été d’envoyer immédiatement une grosse équipe sur place avec tous les équipements nécessaires et un budget conséquent. Résultat, nous avons devancé Abu Dhabi et notre programme a eu plus de succès. Mais à quel prix ? Alors que nos concurrents avaient tout préparé à l’avance, nous avons misé sur la popularité et la légitimité d’Al Jazeera dans le monde pour faire passer un programme dicté par la concurrence et préparé dans l’urgence, et donc moins professionnel. Le pire, c’est que ça a marché. À l’époque, j’ai eu le terrible sentiment d’avoir menti aux téléspectateurs, une mauvaise conscience devenue insupportable.

Al Jazeera est passée d’un mode de pensée libérale à une position clairement islamiste. C'est aussi à mettre sur le compte de la course à l’audimat ?
Personnellement, et de l’avis de tous mes collègues, j’ai toujours été cette voix libérale qui s’élevait pour barrer la route au populisme ambiant. C’est moi qui avait préparé l’interview d’Ariel Sharon, mais qui n’avait pas marché lorsqu’il a exigé que les questions ne soient pas posées à partir de Doha, mais dans son bureau à Tel Aviv. Mais tentons de comprendre ce populisme maintenant. Al Jazeera est un média panarabe, et dans la région qu’elle couvre, les deux principaux tabous communs ont des noms. Israël et les USA. Dans sa ligne éditoriale, il se trouve que la chaîne favorise les programmes interactifs en direct. Où les gens peuvent appeler et déverser toute leur haine. Il se trouve aussi que les plus visibles sur le terrain, ceux qui appellent sont les populistes, l’élite préférant plutôt rester en retrait. En ce sens, Al Jazeera n’est qu’un reflet d’une société où les populistes, souvent islamistes, dominent. Ce qui, disons-le, fait l’affaire de la chaîne aussi.

C’est vous qui avez pris la décision de passer les enregistrements de Ben Laden ?
J’ai été seul à décider du contenu à diffuser, du montage et du contenu. Pas des cassettes elles-mêmes.

Qui décidait de cela ?
Le conseil d’administration.

Comment les cassettes vous parvenaient-elles ?
À travers les bureaux de Kaboul ou d’Islamabad. Par poste ou directement déposées dans ces bureaux par des personnes voilées. Une fois, une cassette était parvenue, je ne sais comment, à Doha. C’était exceptionnel au point que nous avons mis trois jours pour nous en rendre compte. Pour les enregistrements sonores, le processus est plus simple. Les extraits sont mis en ligne et nous recevions des codes pour y accéder.

Vous avez déjà payé pour des enregistrements ?
Jamais. C’est une question de principe et d’équilibre des forces.

Quelle est la nature du contenu que vous supprimiez au montage ?
Des incitations à la violence et l’excès de fatwas religieuses.

Appeler à l’extermination des juifs et des Américains n’est pas une incitation à la violence ?
Nous faisions la différence entre l’incitation à la violence et l’invitation à la résistance (annassiha Bilmouqawama). Ben Laden utilisait un référentiel religieux, et donc complexe. Al Zawahiri était, par exemple, plus direct. J’ai même refusé de passer des cassettes d’Al Qaïda où, il faut le savoir, les messages de Ben Laden ne constituaient qu’une partie. Car à côté, il y avait du Coran, des chants, du documentaire, etc. Le tournant a été la bataille de Tora Bora. Car juste après, chaque apparition de Ben Laden était une information en soi. Les considérations de contenu étaient devenues secondaires.

Vous avez déjà eu un contact direct avec Al Qaïda ?
Non, si ce n’est que pour des raisons de sécurité. Al Qaïda savait qu’Al Jazeera était surveillée, que mon téléphone était sur écoute.

Qui vous surveillait ? Le Qatar ?
Je ne sais pas, mais les services américains peuvent atteindre n’importe quel endroit. Je vivais dans une zone résidentielle au milieu de 80 personnes qui travaillent dans la base américaine de Doha. Je ne l’ai su que plus tard. Ma villa était donc certainement surveillée. Ce qui est tout à fait normal, je suis le rédacteur en chef d’Al Jazeera. Entre collègues, on le savait et on faisait avec. Nous avions même mis au point un système de codes.

Comment peut-on expliquer l’attitude schizophrène du Qatar ? Al Jazeera a finalement échappé au petit émirat du golf ?
Al Jazeera est une partie de tout un programme de réformes politiques lancé au Qatar. Au fil des jours, la chaîne a pris de l’importance, au point de faire oublier le programme de réformes. À faire oublier le Qatar. Qui sait ou retient aujourd’hui, par exemple, que le Qatar est un état wahhabite ? Ce que l’on sait, c’est que c’est un Etat qui se libère culturellement et politiquement. Al Jazeera est devenu un symbole.

Plus fort que l’État ?
Plus célèbre parce que la force est, au final, matérielle.

Qui décide du sort d’Al Jazeera ?
Le directeur, dans une grande proportion, puis le rédacteur en chef. Le président du conseil d’administration (ndlr : membre de la famille princière) intervient quand ses qualités d’expert dans les pays du Golfe sont requises.

Et le prince ?
J’ai dû le rencontrer une fois ou deux. Il ne m’a même pas reconnu, puisque je ne passais pas sur l'antenne. Son entourage dit que de nombreuses informations lui sont parvenues à travers Al Jazeera au moment de leur diffusion. Le seul a se réunir avec nous était le président du conseil d’administration, le plus souvent pour des orientations professionnelles générales.

Al Jazeera existerait-elle sans crises ?
Depuis que la chaîne a des concurrents, il est de plus en plus difficile de se distinguer sans crise.

Au point d’en provoquer ?
Non, ou alors, ce n’est pas intentionnel. Nous avions l’habitude de dire qu’au sein de la rédaction, il y avait un saint qui nous fournissait en crises. L’exemple qui me vient est celui de Tariq Ayoub. Un journaliste d’Al Jazeera tué le jour de la chute de Bagdad. Mais en fait, il n'y a pas de secret. Il faut constamment être sur le terrain et attendre. Aucun ne peut prétendre faire une quelconque planification. C’est un investissement en temps, en hommes et en moyens.

Tariq Ayoub est mort parce qu’il a été visé par les Américains ou parce qu’il n’était pas protégé, parce qu’il a fait passer sa sécurité en deuxième lieu ?
En Irak, nous n’avions même pas de casques pour tout le monde. Tariq est mort avec un casque et un gilet pare-balles. D’une manière générale maintenant, les journalistes arabes de terrain ne portent que peu d’intérêt aux règles de sécurité telles que reconnues partout dans le monde, même quand ils travaillent pour le compte de grandes institutions internationales. Nous avons cela dans le sang.

Qui décidait des attaques contre certains pays arabes, dont le Maroc ?
Ce ne sont que des illusions.

Illusions qui vous ont fait présenter votre démission au consulat d’Égypte à Doha quand vous avez estimé que votre pays était injustement attaqué par Al Jazeera ?
Certains producteurs d’émission sont plus princiers que le prince, que voulez-vous. Quand le Qatar est en conflit avec un pays, certains pensent que le prince verrait d’un bon œil leurs attaques contre ce pays ou contre ses dirigeants.

Ce qui n’est pas vrai ? Il vous a déjà fait savoir son mécontentement ?
Non, il n’intervient jamais. Al Jazeera est pour lui, pour son pays, une arme stratégique qui fait peur tant qu’elle n’est pas utilisée. Le jour où le Qatar instrumentalisera Al Jazeera, elle perdra toute sa légitimité, y compris auprès des populations arabes.

Vous croyez que c’est une chaîne qui vivra longtemps ?
Elle est jeune et donc enthousiaste. Son succès rapide a fini par faire oublier sa jeunesse. Le président du conseil d’administration avait l’habitude de dire que "le jour où on sentira qu’on ne peut plus continuer avec la même objectivité, nous cesserons d’émettre, pour préserver une bonne mémoire".

Quand un Ben Laden, un Saddam, un Arafat, ou un autre demande à passer sur Al Jazeera, vous posiez-vous la question de savoir jusqu’à quel point vous étiez manipulé ?
Quand on a une cause, on recherche continuellement le meilleur moyen de faire passer son message. N’importe quel leader est intéressé par le logo d’Al Jazeera et par les 30 millions de téléspectateurs qu’il touchera. Et ça, jamais aucun leader, pas même Staline ou Abdelnasser, ne l’ont connu. Quand une Condoleza Rice se déplace personnellement au bureau d’Al Jazeera à Washington, c’est qu’elle a besoin de la chaîne. Autant qu’un George Bush, un Arafat, un Saddam, un Moubarak ou un autre. Et puis dans ce tout, il est difficile de faire le tri. Quand on a accès à 70 % de l’information, on a le choix entre prendre les 70 % ou tout refuser. Sauf que le problème d’Al Jazeera était que d’autres étaient prêts à se jeter sur les 70 % d’informations disponibles.

Vous croyez être sorti d’Al Jazeera ?
Non. Je ne suis pas encore sorti de l’état dans lequel j’ai quitté la chaîne. Une peur terrible pour des médias arabes influents avec des erreurs qui peuvent leur être fatales.

 
 
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