Société. Itinéraire dun harrag tunisien
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3 tentativces auront été
nécessaires à Mounir (DR)
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Il ny a pas que les Marocains qui "brûlent". En Tunisie aussi, lémigration clandestine est un sport national. Lhistoire de ce harrag tunisien nous permet de comparer les méthodes et les itinéraires.
Mounir est une légende à La Chebba. Rares sont les habitants de cette petite ville du Sahel tunisien qui nont pas entendu parler du périple de ce jeune homme de vingt-six ans. La majorité des candidats tunisiens à lémigration "brûlent" dans des embarcations de fortune pour arriver en Italie, comme le |
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font les Marocains pour aller en Espagne. Mounir, lui, a choisi un parcours pour le moins original. En 1999, il tente de passer par Malte. Un billet davion pour La Valette dans la poche, il pense pouvoir passer en Italie grâce aux nombreux "guides" de lîle, qui proposent demmener les harraga en Zodiac jusquà Syracuse en échange de quelques centaines de dollars. Mais même sil peut témoigner dune réservation à lhôtel, Mounir se fait refouler à laéroport.
Le jeune homme ne se laisse pas décourager pour autant. Cest en ex-Yougoslavie, pense-t-il, quil a le plus de chances de passer inaperçu. Il achète donc un billet davion pour Sarajevo en 2001 et planifie un voyage à travers la Bosnie, la Croatie et la Slovénie pour arriver à Trieste, en Italie, doù il pense pouvoir circuler et chercher du travail. Cest un véritable cauchemar de trois mois et demi qui vient de commencer pour lui. Dépouillé de son argent par les passeurs, perdu dans les forêts et les marécages des Balkans, il se fait finalement arrêter par la police slovène à Ljubljana. Après un séjour en Bosnie dans un centre pour clandestins où il côtoie des Égyptiens, des Libyens, des Afghans et des Chinois, il est renvoyé en Tunisie.
Mounir continue pourtant dy croire. Pendant un an, il économise pour financer une troisième tentative. En juin 2002, il entend parler dun bateau tuniso-espagnol qui recherche des marins pour appareiller depuis Bizerte, au nord du pays, et qui fera escale à Algésiras. Il se présente alors au capitaine qui lengage pour un contrat de six mois. Pendant plusieurs jours, il travaille avec les nombreux Péruviens venus eux aussi tenter leur chance en Europe. Cest avec une excitation sans bornes quil voit approcher la côte espagnole. Mais à Algésiras, alors quil sapprête à descendre avec les autres, le capitaine sadresse soudain à lui : "Toi, le Tunisien, tu ne descends pas, sinon jappelle les flics". Mais Mounir nest pas venu daussi loin pour ne rien tenter. Il voit bien que lun des Péruviens a été placé en faction au-dessus de la passerelle. Il avoue, un peu gêné mais sur un ton décidé, quil était prêt à tout : "Pourquoi mentir ? Oui, jaurais tout fait pour atteindre mon objectif. Jétais prêt à frapper le Péruvien pour sortir du bateau. Jétais passé par tellement dépreuves, je ne pouvais pas marrêter si près du but". Mounir se faufile donc jusquà la passerelle et profite de quelques secondes dinattention du Péruvien, parti chercher son dîner. Sans hésitation, il saute à terre et senfuit en courant.
En attendant de prendre le bus pour Madrid le lendemain, Mounir entre dans un parc et se réfugie dans les branches dun grand arbre pour y passer la nuit. Au petit matin, il fait la connaissance dun Marocain, mécanicien à Madrid. Ce dernier lui offre de partager le dîner quil a ramené du Maroc et se montre très solidaire : non content doffrir des vêtements à un Mounir en short et T-shirt, il lui achète même un billet pour Barcelone et lui donne dix euros pour quil puisse manger. Mais une fois arrivé à Barcelone, Mounir se fait repérer par deux policiers qui larrêtent sur le champ. Il décide alors de se faire passer pour un Palestinien ; si la police se rend compte quil est Tunisien, elle aura vite fait de le renvoyer doù il vient, tandis que les Palestiniens jouissent dune image et dun statut différents. Aux deux traductrices dépêchées par les services de limmigration, il refuse de répondre en arabe, de peur que son accent ne le trahisse. Et aux questions des inspecteurs espagnols, il répond inlassablement, en français, quil sappelle Mohammed Chahine, que sa femme et ses enfants sont à Paris, quil a perdu ses papiers et quil doit absolument les rejoindre.
Le plan fonctionne. Mounir se voit octroyer un permis de séjour de quatre mois en Espagne. Mais son voyage est loin dêtre terminé : cest en Italie quil veut aller. Il quitte Barcelone pour Paris, descend à Marseille, passe par Cannes, Nice , Menton, Vintimille puis Turin. Lun de ses meilleurs amis, ancien clandestin installé à Vérone, vient tout de suite le chercher en voiture. Mounir est enfin arrivé à bon port.
Aujourdhui, le jeune homme travaille dans le bâtiment à Vérone. Comme la plupart des travailleurs tunisiens en Italie, il essaye de trouver "des combines pour gagner beaucoup plus. 1500 euros par mois, ce nest pas assez. Alors, ce que je fais, cest signer un contrat ordinaire pour avoir les papiers. Ensuite, je romps le contrat, je travaille au noir, ce qui est beaucoup mieux payé, et rebelote". Tout le monde à La Chebba le pousse à rester plusieurs années en Italie, pour quil puisse se construire un avenir solide. Il est bien connu, lui dit-on, que les jeunes nont pas davenir en Tunisie. Pendant ce temps, dans sa ville natale comme dans le reste du pays, à la télévision, à la radio, dans la rue, sur dénormes banderoles accrochées le long des boulevards, les mêmes slogans rythment la vie quotidienne de citoyens fatigués : "Tounes, watanou el farah addaem" : Tunisie, le pays de la joie permanente. |