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N° 146
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Comment ZB l’inflexible a-t-il pu se laisser embarquer dans un tel festival de conformisme ?

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Nous avions laissé notre héros la semaine dernière, juché sur une ammaria inconfortable, ridicule et naviguant, l’air las, sur une mer houleuse et bruyante. Nous le retrouvons cette semaine, quelques heures plus tard, sanglé dans une costume trois pièces (cuisine), posant pour un photographe et pour la postérité sur une espèce de trône de marié. Il a chaud, il souffre et il souffle. Si Zakaria Boualem devait faire la description précise d’une soirée de cauchemar selon son goût, le résultat ressemblerait point pour point à un mariage marocain en général, et au sien en particulier. En vrac, il y a le chanteur en costume verdâtre, imbu de lui-même, qui déclame, l’air important des versions aseptisées de standard châabi, entrecoupés de "tbarak allah alikoum" hypocrites. Il y a les photographes, les serveurs, les neggafate… Tout un bataillon de professionnels de la fête officielle, qui espèrent soutirer à Zakaria Boualem quelque juteux pourboire à coup de "mabrouk alik ya moulay soultane", qui sonnent aussi faux que la kamanja désaccordée du violoniste blasé. Et surtout, il y a les invités. Deux catégories distinctes. Les hommes, tout d’abord, qui s’ennuient copieusement. Ils sont venus accompagner leurs femmes qui, pour une raison qui échappe à tout le monde, raffolent de ce genre de manifestation. Ils observent le spectacle d’un air las en se demandant où se trouve le bar
clandestin. Et il y a les femmes, venues exercer un contrôle qualité impitoyable. "Le dîner est servi trop tard", "cette tenue est trop osée", "chez nous, on met cinq tenues et pas quatre, et puis regarde celle-là qui danse, elle se croit dans un cabaret ? ouiiillii âla tbehdila". À les écouter, on commence par se demander pourquoi elles ont tenu à venir si c’est pour grogner tout le temps, avant de réaliser rapidement qu’elles sont précisément venues pour grogner tout le temps. C’est un plaisir comme un autre, il y a bien des gens qui vont voir tous les matchs du Raja juste pour insulter les joueurs. Quand ils gagnent, ils sont presque déçus. Et la fête, dans tout ça ? La joie, l’émotion ? Absents, on n’est pas là pour rigoler. D’ailleurs il y a tellement d’invités qu’il est impossible de voir plus de 20 % de l’assemblée se sentir concernés par ce qui se passe. Comment Zakaria Boualem l’inflexible a-t-il pu se laisser embarquer dans un tel festival de conformisme ? Lui-même ne le sait pas. Dans un premier temps, il a tenté de limiter les dégâts et, bien sûr, les frais. Puis, les choses ont glissé naturellement vers le délire collectif. Zakaria Boualem a compris que dès que le mot mariage est prononcé, les femmes entrent dans une sorte de transe qui leur fait perdre tout contact avec la réalité - en particulier avec la réalité financière. Le moindre caftan devient indispensable, le troisième tagine est indispensable, le sixième taifour est vital ! Du coup, Zakaria Boualem a laissé faire et, au moment présent, il souffre. Mais ce n’est rien à côté de ce que subit Zoubida. Installée à environ quarante centimètres de lui - audace considérée comme érotique dans cette famille guercifie - elle est dans un état de nerfs et de fatigue proche du coma hypoglycémique. Terrorisée par une armée de neggafate agressives, maquillée à outrance, elle porte une parure qui lui donne le torticolis. Depuis trois jours, elle subit, héroïque, les remarques de ses cousines, copines, voisines : "Il faut sourire !", "attention, surtout, ne souris pas", "après l’alliance, prend lui la main", "laisse le t’embrasser sur la joue, mais prends l’air gêné", "ne mange rien trois heures avant la fête"… C’est que tout le monde se croit autorisé à donner des ordres. Zakaria et Zoubida se regardent du coin de l’œil, complices et de plus en plus amoureux. Plus que quelques heures à tenir. Une telle épreuve construit entre ceux qui la traversent ensemble des liens indéfectibles. Exactement comme le service militaire ou une défaite du Raja en Égypte.

 
 
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