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N° 148
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes, Maria Daïf et Réda Allali

La révolution perdue

Scène de Ali, Rabia et les autres,
réalisé en 2001 (DR)
Il y a 30 ans, les jeunes marocains étaient révolutionnaires dans l'âme, libres de toute contrainte sociale, laïcs sans même y penser… Plongée dans les mœurs, la culture et les rêves d'un Maroc disparu.


"À bas le roi (Yasqout Al Malik)". Nous sommes à la fin des années 60. L’expression du désir populaire est peinte le long d’un mur à l’avenue Abdelmoumen à Casablanca. Les forces auxiliaires ont essayé de l’effacer, avec de la chaux, puis avec un grattoir, mais ont fini par la graver, malgré eux. "être de
gauche, raconte un brin nostalgique Mohcine Ayouch, voulait dire pour nous prendre la parole, exister, contester". La gauche révolutionnaire est alors embryonnaire. Tous les jeunes n’y adhérent pas, mais la plupart rêvent de se libérer : de la famille patriarcale, du régime autoritaire. "Certains exprimaient leur désir de liberté à travers des relations épanouies avec les filles, d’autres en cherchant à renverser le régime. Mais tous avaient en commun une volonté de changement", raconte Jamal Khalil.
La date de naissance de cette génération : mars 1965. Casablanca est mise à feu et à sang par les premiers lycéens marxistes. La grève crée un effet boule de neige. Au quartier Batha à Fès, l’affrontement violent avec les forces de l’ordre est vécu par ce militant dans l’âme "comme la prise de la Bastille". Les jeunes alors se nourrissaient goulûment de lectures libératrices. Outre les bouquinistes, des enseignants pétris de culture occidentale et fraîchement diplômés de l’ENS "nous gavaient de Sartre, Camus, Marx et bien d’autres maîtres à penser de l’époque", raconte Samir L. Face à un État dont le pouvoir n’était pas encore assis, la société était livrée à elle-même. "On prenait ce qu’on lisait pour argent comptant. Cela devenait notre base de jugement de l’État, de la société, de la famille", se souvient avec lucidité Abdelhaï Diouri. Au-delà du politique, c’est une grande époque de fugues, de coupures avec les familles, mais aussi de grèves interminables. "On n’allait pas en classe 3 à 4 mois par an", raconte Mourad, qui "adhérait", sans même savoir à quoi.
Le premier choc date de juin 1967. L’agression de la Palestine est perçue comme un signal d’alarme. "C’était un choc. On a compris enfin que nous n’étions pas vraiment indépendants. Que nous étions en tout cas fragiles", se rappelle Mostapha Nissaboury. Entre le livre rouge qu’une promotion de Chinois ramène en vrac à Rabat et la littérature de Lénine disponible au centre culturel russe, les jeunes ont le choix entre deux modèles de révolution et d’Internationales. Certains se référaient au panarabisme, d’autres étaient plus universalistes, d’autres encore l’étaient par nécessité syndicale. Au-delà des querelles de chapelles, tous cherchaient "plus de dignité, moins de privilèges et plus de liberté". Les discussions battaient leur plein dans les campus, aux abords de la faculté de droit de Casa (près de la CTM), dans les ciné-clubs et autres conférences. Dans ces cercles, on était de gauche ou on n’était pas. Mais ceux qui ne l’étaient pas souffraient du mépris des militants. Dans les familles, la crainte du Makhzen existait, mais le rêve était toléré. "L’indépendance n’était pas loin derrière, et l’espoir était permis de rééditer l’exploit d’une révolution", rapporte Touria, benjamine d’une famille de militants. Seul hic, "nous-mêmes qui étions dans le bain, ne réalisions pas que la réaction de l’État pouvait être terrible", affirme Diouri.
En juillet 1972, finie la rigolade. Le roi Hassan II, rescapé du putsch aérien, déclare "être prêt à sacrifier les deux tiers des Marocains". Les jeunes révolutionnaires sont alors à la croisée des chemins. Les plus politisés plongent dans la clandestinité. "Nous voulions en finir avec ce régime. Nous devions assumer notre choix jusqu’au bout", se rappelle Abdellatif Laâbi. D’autres, artistes, poètes, préfèrent s’en tenir à une révolution formelle, contre les modes d’expression traditionnels, dans la littérature et l’art. D’autres encore, percevant le mur dressé par le Makhzen, les disparitions qui se suivaient, choisissent de "ne pas sacrifier (leur) vie". Dans la série des procès qui ont sacrifié cette élite bourgeonnante, le juge a été sans appel : "Vous êtes, en plus, des mécréants. De quel droit contestez-vous la légitimité du régime ?". Puis l’État se ressaisit, rappelle tout le monde à l’ordre (Marche verte) et s’islamise (députés en jellabas en 1977).
Mais l’autre révolution, celle des mœurs, ne s’est pas éteinte. Avec l’arrivée des hippies, le bol d’air apporté par El Ghiwane (lire en page 22), les voyages en interrail vers l’Europe, les jeunes se libèrent au moins comme individus, faute de pouvoir libérer leur société. "En 1978, ce qui était autrefois un phénomène de masse (la lecture, la critique, le cinéma, les discussions publiques) n’était plus qu’un passe-temps pour une élite d’accros", se rappelle Mohamed El Ayadi. Quant aux jeunes rebelles, ils étaient en exil, en prison ou tapis dans l’ombre. Un élan a été brisé. On en vit encore les séquelles.



Campus. Leur scène politique

L'université était encore de très haute facture. En sociologie, l’inoubliable Paul Pascon initiait les ténors d’aujourd’hui aux secrets de la recherche empirique et, par ricochet, à la réalité du Maroc profond. "Il y avait une grande ouverture et une soif d’apprendre", raconte Mohcine Ayouch. Les étudiants de droit allaient assister à la fac de lettres aux cours de philosophie. A contrario, à la faculté de médecine, "les fils de l’élite cherchaient à devenir des notables", raconte Ghita Khayat. L’UNEM, même interdite en 1974, était omniprésente. "Pendant l’État d’exception, les partis étaient muselés. Aussi, la politique se faisait à l’université", explique El Ayadi. Les leaders politiques organisaient un rassemblement historique de trois jours à la faculté de sciences. Mustapha El Ouali, plus tard fondateur du Polisario, prenait ses premières leçons d’engagement durant les deux années de grève 1971-72. Les militants organisaient, faute de cours magistraux, une agora de substitution. Les férus de culture s'initiaient au cinéma dans les amphis. Quant aux mordus de l’activisme, maoistes en tête, ils tentaient un "suicide de classe" : quitter l’université "bourgeoise" et rejoindre le prolétariat là où il était, dans les usines. Mais "c’est au moment où les étudiants ont cherché à faire la jonction avec le monde du travail que la répression s’est durcie", se souvient A. Diouri. Puis l’État a corrompu l’université, avant de l’islamiser.


Soif de culture

Premier vernissage à la galerie
L’Atelier en 1971.
De G à D : Mustapha Nissaboury,
Tahar Benjelloun, Randy Weston
et sa fille, Mohamed Melehi, Toni
Maraïni et l’architecte Bensalem
Résister par la culture, tel était l’adage de la jeunesse marocaine. Littérature, théâtre et cinéma n’ont jamais autant rimé avec liberté que pendant les années 70.


"Aujourd’hui encore, j’en suis à me demander comment, alors que la répression était à son comble, que la peur était notre pain quotidien, pouvait foisonner une telle créativité littéraire, poétique, artistique, théâtrale, une telle liberté de pensée, d’expression", écrit le journaliste Khalid Jamai dans 1973-Présumés coupables. C’est ainsi que cet éternel
adolescent résume, en quelques mots, la nostalgie et la déception d’artistes de tous bords, d’intellectuels et d’assoiffés de culture témoins de l’époque. Le constat est amer. D’une édition florissante, d’un théâtre parmi les meilleurs dans le monde arabe, de plusieurs dizaines de salles de cinéma tous les jours archi comble - avec deux films par séance -, la culture est, 30 ans plus tard, en quasi-inertie. Fini le temps où les jeunes avaient soif de tout. De voyages, de découvertes, de littérature, de films russes et italiens et d’un théâtre qui dénonçait injustices et despotisme.
Les seventies, sans conteste, furent d’extraordinaires années culture. C’est dans ces années-là que de grands noms du théâtre mondial allaient former des Berchid Abdelkrim, Mohamed El Kaghat, Moulay H’med Laraki… C’est dans ces années-là qu’un Taïb Seddiki allait lancer son "massrah ennas", premier théâtre ambulant (début des années 70), allant à la rencontre de son public aux quatre coins du royaume. Que ses pièces de théâtre et d’autres étaient 100 fois, 200 fois, 300 fois représentées et rassemblaient le bourgeois et l’ouvrier. Le troupe du quartier, c’était une fierté : "Il arrivait souvent que tout un quartier loue un autocar et se déplace pour voir la pièce jouée par ses jeunes", raconte Mohamed Qaouti, à l’origine, en 1973, de la troupe Salam Bernoussi, dissoute en 1986.
"Nous étions certainement plus mobilisés pour glaner, ici un film au ciné-club, la une pièce de théâtre à l’Institut francais, ailleurs une satire de Snoussi ou un spectacle de Nass El Ghiwane. Nous dévorions les 'Pain nu', les 'Passé simple' et autres 'Rides du lion' d'Abdellatif Laâbi", se souvient l’artiste plasticien et écrivain Mahi Binebine. Et la culture était pour tous. Des bus venaient des quartiers populaires pour une conférence ou une lecture de poèmes, se souvient Mustapha Nissaboury. Et elle était partout. Dans les lycées et les universités, où on apprenait le théâtre et la poésie. Jusque dans les quartiers, où les maisons de jeunes et les ciné-clubs (lire plus bas) étaient ces espaces de liberté de penser, de dire et de créer.
C’est aussi dans ces années-là que la peinture moderne marocaine allait connaître ses plus beaux jours. Melehi, Belkahia, Kacimi, Chebaa et d’autres passionnés du pinceau allaient enfin montrer tout leur talent et se retrouvaient à la galerie L’Atelier, jamais égalée dans son exigence et sa découverte des jeunes talents. Montée en 1971 par Pauline de Mazières, L’Atelier était ce point de rencontres où poètes, écrivains et artistes-peintres refaisaient le monde et construisaient le Maroc de l’avenir. Envers et contre la répression : "L’arbitraire faisait partie du quotidien, mais la culture était un moyen de nous affranchir de cette tutelle", rappelle Mahi Binebine. Culture, alors, rimait avec résistance et liberté. Créer était un acte politique. S’en abreuver aussi. Au pouvoir, conscient du danger, de réagir. Des artistes de tous bords jetés en prison seront donnés en exemple. Plus pernicieux encore, dira Mahi Binebine : "Le Makhzen instillera au cours de ces années-là une sous-culture en favorisant la médiocrité dans la plupart des domaines artistiques". La suite des événements, nous la vivons encore…



Ciné-clubs Grand. Cinéma pour tous

Noureddine Kechti, membre de l’Association des critiques de cinéma et se définissant comme “fils des ciné-clubs” se souvient : “Les ciné-clubs étaient les lieux qui représentaient le plus cette culture pour tous et rassemblaient les jeunes, qu’ils soient de la bourgeoisie ou des quartiers populaires, autour du cinéma”. Présidée par Noureddine Saïl, la Fédération des ciné-clubs sera tout au long des années 70 très active. Dans tout le pays, ces espaces attireront des milliers de jeunes : “Tous les jeudis, nous étions plus d’une vingtaine à nous retrouver au ciné-club de mon quartier, à Fès. Si le film durait une heure et demie, le débat qui le suivait pouvait durer cinq heures”, se souvient Khadija. C’est dans ce même espace qu’elle fera son éducation cinématographique et qu’elle verra pour la première fois Le cuirassé Potemkine d’Eisenstein. “Le cinéma russe était très apprécié à l’époque, pour des raisons idéologiques mais aussi esthétiques”, commente Noureddine Kechti. Apprécié, comme l’étaient aussi les films d’Orson Welles ou de John Ford. La masse avait ainsi droit au grand cinéma du monde. À la fin des années 70, le Maroc comptait quelques 500 ciné-clubs, disséminés dans toutes les villes. Aujourd’hui, il n’en reste plus qu’une trentaine…


La révolution pop

Des groupes de musique, inspirés du terroir, du patrimoine rural et berbère, au style résolument pop, apportent un bol d’air à une époque où la rébellion se chante.


Une révolution, le mot n’est pas trop fort. Il ne s’agit pas de nostalgie, encore moins d’un cliché facile, mais d’un fait : la génération Ghiwane, à l’orée des années 70, a secoué la musique marocaine comme aucun mouvement ne l’a fait depuis. Dans cette vague, il y avait tout : les gentils romantiques (les frères Megri ou Jil Jilala), les exaltés (Lemchaheb), les Berbères (Izenzaren), et bien sûr, les incontournables Nass El Ghiwane. Un casting de rêve pour un mouvement directement inspiré de la vague rock hippie. La musique, c’est une question d’attitude bien plus que de notes. Quelque chose d’indéfinissable, à base de cheveux longs et de poses directement inspirées du théâtre, dont ils sont issus. Un truc à eux, qui a rendu ringard les tours de chants des chanteurs de l’époque. Nass El Ghiwane, Jil Jilala ou Lemchaheb, c’est avant tout des groupes, une notion nouvelle à l’époque. Une bande qui porte sur scène et sur disque les valeurs de leur quartier. Mohamed Zouheir, enfant du Hay Mohammadi et témoin privilégié de cette vague musicale se souvient : "Ils étaient très conscients de ce qu’ils représentaient, il n’y a aucun doute là-dessus. Ils ont très vite compris que la culture de leur quartier, c’était la culture de tous les quartiers populaires du Maroc". Logique, lorsqu’on sait que le quartier en question rassemble en fait une génération issue de l’exode rural... Musicalement, ces groupes ont puisé leur inspiration dans les musiques de transes traditionnelles "africaines", gnaoua ou issaoua - alors méprisées - tournant le dos au modèle égyptien.
Mohcine Ayouch : "Après les tentatives de coup d’État des années 70, il y a eu une énorme vague de chansons patriotiques. Évidemment, ces chansons nous ont encore plus donné envie d’écouter les Ghiwane". Parce que les Ghiwane, et encore plus Lemchaheb (lire page 33), avaient écrit les paroles qu’il fallait pour toucher leur génération. Pour un jeune des années 2000, ces textes supposés révolutionnaires peuvent sembler aujourd’hui difficiles à décoder. "Les textes de Nass El Ghiwane ou Lemchaheb ne sont jamais explicites, contrairement à la tradition arabe classique dans laquelle chaque mot a un sens très précis. On peut y trouver ce qu’on veut, c’est un chant ouvert. En utilisant le dialecte marocain, un dialecte 'aroubi' et non pas citadin, ils pouvaient se permettre beaucoup de choses", explique Jamal Khalil. Au passage, ces groupes ont démontré ce que l’ont pouvait faire avec la darija marocaine, ils ont ouvert une porte vite claquée par l’arabisation absurde qui s’en est suivie. Aujourd’hui, l’héritage de cette génération est toujours vivant. Si ces groupes - durement touchés par des décès précoces - ont préféré faire tourner leurs formules rodées pendant des années, plutôt que de continuer à innover, d’autres tentent de reprendre le flambeau et comptent sur l’engouement mondial pour la world music dont leur aînés n’avaient pas pu profiter. Mais le contexte, étrangement, est plus difficile. Le paradoxe est là : à l’époque, dans une ambiance politique plus dure, ces groupes n’avaient pas le moindre problème pour organiser des tournées marocaines dans les cinémas ou les théâtres des villes du pays. Aujourd’hui, c’est impensable…



Revue. Souffles coupés

Ce qui est arrivé à la revue Souffles est symptomatique d’une période où les jeunes se cherchaient. Dans une première étape, allant de 1966 à 1969, la revue est l’antre des poètes Abdellatif Laâbi, Mustapha Nissaboury et Mohamed Khaïr Eddine, auteurs du manifeste révolutionnaire de la poésie. Aux côtés des plasticiens, Mohamed Melehi et Mohamed Chebaâ, les fondateurs cherchent à décoloniser l’art, à révolutionner l’écriture et à passionner le débat politique. La revue se vend à l’entrée des universités, ses textes, en arabe et en français, sont repris par des professeurs, dans les coins les plus reculés du pays. Mais en 1970, "à mesure que mon engagement politique prenait le dessus, la revue a changé d’orientation", raconte Laâbi. Un comité de rédaction occulte prend alors les choses en main, comportant des leaders d’Ilal amam (Mohamed Berdouzi, Abdelfattah Fakihani et Mohamed Talbi). "La littérature ne me suffisait plus pour m’opposer au système". Pour Nissaboury, Benaddi, Stouky, l’expérience s’arrêtait là. Ils ont instinctivement choisi de s’en tenir à un combat culturel. Quant aux autres, accompagnés jusqu’au bout par un Tahar Benjelloun et un Abraham Serfaty, ils ont fait vivre l’expérience jusqu’au numéro double dédié à la Palestine, commettant au passage des textes à la limite du séditieux, sur le Sahara occidental, sur les luttes de la classe ouvrière, sur toutes les causes tiers-mondistes et anti-impérialistes. La littérature était alors reléguée au second plan. Et l’idylle s’est terminée par le procès des meneurs de cette expérience éditoriale.-


Liberté sexuelle, à condition…

À l’époque, les deux mondes
ont cohabité sans dialoguer (AFP)
Les jeunes aspiraient à la liberté et prenaient possession de leurs corps. Hommes et femmes partageaient espaces publics et privés… mais la révolution sexuelle n’a jamais eu lieu.


"ÀFès, je me promenais dans la rue en jupe au ras des fesses et cigarette au bec", "J’étais installé avec ma compagne dans un appartement pas loin du campus. Nous n’étions pas mariés, mais cela n’empêchait ni ma mère, ni la sienne de nous rendre visite"… Témoignages isolés ? Loin s’en faut. Rien de surprenant quand on sait que les idôles de l’époque n’étaient autres que Simone de Beauvoir, Sartre ou encore Daniel Cohn-Bendit, leader charismatique de mai 68. Rien de surprenant non plus quand on sait qu’en Europe et aux États-Unis, la jeunesse revendiquait haut et fort son besoin de liberté.
Pas d'étendards ni de slogans au Maroc, mais des jeunes sur lesquels a soufflé le même vent. Femmes et hommes étaient
ces compagnons de combat, défendant les mêmes valeurs et unis autour des mêmes idées révolutionnaires. Mais aussi, plus simplement, animés du même désir d’être à la page. Les hommes avaient des cheveux longs, et portaient des "pattes d'eph". Les femmes, elles, étaient en mini jupe. Tous à la mode, chez les bourgeois comme dans les quartiers populaires : "Comme on a pris la parole, on a pris en même temps possession de nos corps. La mini jupe n’avait aucune connotation sexuelle. C’était un mode vestimentaire, une forme de contestation et de rebellion", se souvient Mohcine Ayouch. Dans les cafés, cigarettes au bec, les femmes débattaient avec les hommes de ces livres sur la liberté sexuelle prêtés par des profs soixante-huitards. "C’est en grande partie grâce à nos mères que nous étions plus émancipées. Elles nous poussaient à ne pas être comme elles, à être libres", rappelle Khadija, étudiante à la fac entre 1972 et 1976. Libres, entre autres, de quitter le giron parental et de vivre seule dans une grande ville. Khadija, aujourd’hui journaliste, se souvient : "Déjà au lycée, on se retrouvait avec des amies pour discuter de la condition des femmes et de leurs droits". Elle, à l’âge de 19 ans, habitait avec son amoureux, au vu et au su de ses parents. C’était son camarade de fac. "Beaucoup de couples se sont constitués au sein de l’université et vivre ensemble était quelque chose de normal", commente Mohcine Ayouch. S’ils étaient amoureux et que leur histoire était "sérieuse", tout leur était permis. La liberté sexuelle était ainsi, conditionnée : "Une fille qui changeait de petit ami et de partenaire était tout de suite mal vue. Elle n’était plus moultazima (vertueuse) et était rejetée par le groupe, surtout quand elle n’était pas politisée", précise Khadija. Conditionnée aussi parce que la loi, la même qu'aujourd’hui, interdisait concubinage et relations sexuelles hors mariage : "Non seulement la loi était la même, mais nous avions encore plus peur des représailles. Sauf que notre envie de liberté était plus forte", continue Khadija. Et c’est à la fin des années 70 que les choses commenceront à se gâter : "Les flics se sont mis à nous demander nos papiers dans la rue". Une nouvelle ère allait commencer.


Laïcs avant l'heure

Dans les années 60-70, la religion n’était que la religion. Ramadan n’était pas socialement sacré et les mosquées beaucoup plus discrètes.


Àla fin des années 60, le Maroc est tacitement laïc. Des mosquées se dégageait à peine un murmure lointain, sans hauts-parleurs. La Mecque était une destination à peine prisée par les vieux. "L’haj" était alors synonyme d’homme d’un certain âge. Ceux qui voulaient faire la prière ne se mettaient pas en tchamir pour se distinguer. "Il n’y avait pas de signe distinctif lié au religieux, sauf la jellaba qui est en fait un costume national", note judicieusement M. Ayouch. Le mot hijab n’avait pas encore droit de cité. La femme "hajba" était tout juste une femme qui se retirait de la société. Bref, "la religion était synonyme de croyance discrète du peuple, explique M. El Ayadi. Cela nous posait un vrai dilemme : comment attirer ce même peuple vers notre combat avec une idéologie aux antipodes de ses croyances ?". Personne n’a trouvé de réponse à l’époque. Résultat, les deux mondes ont cohabité sans dialoguer.
Jusqu’au début des années 70, la tolérance était de mise. "On n’était pas étonné que quelqu’un fasse ou ne fasse pas le ramadan", témoigne Ayouch. Il y a tant de situations qui pourraient paraître aujourd’hui comme surréalistes. "Il nous arrivait de rentrer dans une mosquée juste pour boire de l'eau à la fontaine. Cela nous valait à peine un 'Allah yahdik', nullement agressif, d’un homme pieux", raconte Jaouad. Au début des années 70, l’examen du baccalauréat coïncidait avec le mois sacré. Qu’importe, les élèves exigeaient le droit de pouvoir fumer à l’extérieur des salles et avaient gain de cause. Comble de la mansuétude, les non jeûneurs pouvaient facilement s’attabler dans des restaurants ou manger en public au sein du campus. Pas besoin de prouver sa non marocanité pour ce faire. La flicaille religieuse n’était pas encore de mise.
"Quoique contrôlant les ouléma depuis 1961, le Makhzen n’a pas jusque-là décidé de faire de l’islam une force de frappe", note El Ayadi. Volte-face en 1972. "La police tapait aux portes et demandait aux jeunes de se soumettre à un test de jeûne", se souvient Diouri. L’inquisition laissera des traces. La lettre de Abdeslam Yassine, L’islam ou le déluge, a donné le feu vert, depuis 1974, à des voix qui dictent aux autres leur comportement au nom de la religion. Dans les mosquées, les hippies commençaient à être perçus comme des "extraterrestres". Les discussions autrefois courantes sur l’existence de Dieu et la liberté de conscience devenaient suspectes. "Les premiers militants islamistes se distinguaient en sabotant nos activités culturelles", se rappelle Ayouch. Un psychologue conservateur, très médiatique, Mehdi Benaboud, a même assimilé à l’époque, les soixante-huitards à des "sionistes" pour la simple raison qu’ils s’inspiraient du "juif" Cohn-Bendit. Un racisme profondément ancré dans la société se réactivait. Et ces laïcs avant l'heure condamnés à se marginaliser, à taire leur liberté ou à s’exiler. Une parenthèse de tolérance s’est refermée.



Dernier mot. La faute à Hassan (Ahmed R. Benchemsi)

"En plein ramadan et en plein jour, il nous arrivait d’entrer dans une mosquée pour boire de l’eau à la fontaine. Cela nous valait à peine un 'Allah yahdik', nullement agressif, d’un homme pieux". Le témoignage est authentique, l’époque qu’il raconte est celle du Maroc des années 70. Un Maroc où "dans les cafés, cigarette au bec, les femmes en minijupes débattaient avec les hommes de liberté sexuelle". Un Maroc où les associations culturelles se comptaient par dizaines de milliers. Un Maroc dont la jeunesse était capable de rêver, et de vivre (presque) en accord avec ses rêves.
30 ans plus tard, la religion traumatise les masses. Il suffit de s’en réclamer pour affirmer n’importe quoi, et terroriser par anticipation tout contradicteur. C’est bien pour cela qu’il n’y en a presque plus. Quant à cette femme en mini jupe qui fumerait une cigarette dans un café en parlant sexe avec un homme, inutile d’expliquer comment elle serait considérée… si seulement elle existait encore. Les associations culturelles de proximité sont aujourd’hui une rareté. Et pour finir, les jeunes Marocains ne rêvent plus, sinon d’émigrer. Pas étonnant que tant qu’ils restent, ils baignent dans une schizophrénie générale.
On pourrait passer une vie à expliquer ce qui s’est passé. Mais on pourrait aussi résumer cela en une phrase : Hassan II est passé par là. Le roi défunt voyait en la jeunesse un ennemi, en l’intelligence une menace et en la culture un péril. Il a férocement combattu les trois tout en encourageant la lâcheté, la médiocrité et la bigoterie. Et il a gagné. Nous commençons à peine à nous en relever. Timidement, le combat reprend. Sauf que cette fois, ce n’est pas la jeunesse contre un système ; c’est la jeunesse contre elle-même. Et c’est beaucoup plus dur.

 
 
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