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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Le papa de Zoubida, cet homme respectable, a cru bon d’investir dans un voyage de noces. En Égypte.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Monsieur et madame Zakaria Boualem (ça me fait tout drôle de l’écrire), en déballant leurs cadeaux de mariage, ont eu le plaisir de découvrir que leurs familles respectives avaient un goût douteux. Pour faire rapide, disons qu'ils ont reçu une quantité invraisemblable de vaisselle, avec une prédominance très nette pour le style chinois, connu chez nous sous l’appellation de taous. Le paon pour les intimes. Zakaria Boualem, en homme avisé, a pris le soin de maintenir ces horreurs dans leur emballage d’origine, afin de les fourguer à la première occasion. En agissant ainsi, il ne fait que prolonger la chaîne de l’hypocrisie, puisque ces plats animaliers étaient déjà, dans leur majorité, des anciens cadeaux recyclés. Mais le cadeau marquant, dans l’affaire, le couple le doit au papa de Zoubida. Cet homme respectable, à la mine austère et à la calvitie conquérante, a cru bon d’investir dans un voyage de noces. En Égypte. Quinze jours aux pays des pharaons, de Fifi Abdou et de Ibrahim Hassan, (illustre acteur footballeur des années 90). Face à ce noble geste, Zakaria Boualem a dû faire preuve de la plus grande duplicité. Il a chaleureusement remercié le beau-père, avant de se précipiter à l’agence de voyage pour savoir s’il était possible de changer quinze jours en Égypte contre une semaine en Espagne, ou trois jours à Miami. Rien à faire. Il a ensuite essayé de revendre son voyage contre
un delco de mercedes 190 D à son garagiste de Aïn Borja, en vain. L’homme n’avait pas de passeport. Il se voit donc contraint d’aller en Égypte. C’est une mauvaise nouvelle. C’est que notre homme est arabophobe. La notion de oumma arabia lui donne des boutons. Les feuilletons égyptiens lui donnent la nausée. En tout, mis bout à bout, il a dû passer environ une heure de sa vie devant une série égyptienne, soit exactement le temps nécessaire pour débusquer la télécommande et appuyer sur n’importe quel bouton. Pour lui, les Arabes sont une source inépuisable de problèmes en tout genre. Depuis longtemps, il a compris que cette notion frelatée de solidarité arabe n’était mise en avant qu’en cas de catastrophe. Il suffit qu’un moustachu envahisse un pays voisin, ou qu’une bande d’illuminés se découvrent un destin de martyrs pour voir ressurgir cette idée de solidarité arabe. Quand on découvre un puits de pétrole, il n’y a plus de solidarité arabe… Les Marocains sont Arabes pour le pire et pour le pire.
Par ailleurs, il se sent bien peu d’affinités avec cette peuplade étrange, qui a adopté la moustache comme mode de vie et la hchouma comme idéologie. Il a honte de le dire, mais les chansons égyptiennes le rendent nerveux. Dès qu’elles commencent, il a envie qu’elles s’arrêtent. Et elles ne s’arrêtent jamais… La moindre chanson dure trois heures, soit l’intégrale de la discographie de Stati. Le véritable exploit des musiciens égyptiens classiques, selon Boualem, c’est d’avoir supprimé de la musique toute notion de fête à force de se prendre au sérieux.
Et puis, il y a le football. Le divorce avec les pharaons a commencé en 1986, lorsqu’un sombre tâcheron du football arabe a volontairement détruit la cheville de Timoumi - alors au summum de son art. Puis, il y a eu en vrac la coupe d’Afrique 1986 honteusement obtenue par les Égyptiens chez eux, les provocations répétées des frères Hassan aussi chauves que nuisibles, la défaire du Raja en 2002, etc. Pour un individu normal, la somme de ces incidents footballistiques ne saurait remettre en cause la grande valeur de la culture égyptienne. Pour Zakaria Boualem, si.
Mais il n’a pas le choix : il doit aller en Égypte, et avec le sourire, s’il vous plaît. Sinon, c’est le drame familial. Zoubida, elle, n’a rien contre le principe : c’est même elle qui a suggéré à son papa cette destination. Bien entendu, elle a caché ce détail à Zakaria, qui aurait pu, s’il l’avait su, entrer en transe aïssaouie et avaler un plat de taous sans mâcher.
Ce qui est fait est fait. Le couple prépare ses bagages, ses visas - humiliation suprême pour notre Guercifi - et se rend à l’aéroport pour quinze jours de vacances. En Égypte.

 
 
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