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Économie
Affaire Mandari. La version Ouamoussi
N° 149
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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TelQuel et l'islam : les points sur les "i"


Par Abdellatif Laâbi Poète et écrivain (DR)
Ultra majoritaire, le camp intégriste ?

Hormis des apparences trompeuses, rien ne permet d’affirmer qu’au Maroc, les intégristes sont plus nombreux que les démocrates.


Chers amis de TelQuel,
Permettez-moi d’abord de vous exprimer publiquement mon estime et ma reconnaissance pour le travail si précieux que vous accomplissez depuis la
création de TelQuel. Vous êtes, dans votre domaine particulier, le symbole de ce que j’ai appelé il y a quelques années "l’Autre Maroc", que je continue à défendre. Ce Maroc qui peine encore à trouver l’expression politique et morale digne de ses aspirations mais qui, par différentes voies, avance et persiste dans son opposition résolue à l’arbitraire et à l’absolutisme, tourne le dos aux archaïsmes, renoue avec la pensée critique et défend bec et ongles le choix de la modernité.
J'arrête là ce panégyrique, qui pourrait détonner sous ma plume. Si je m’adresse à vous, et à travers vous à cet "Autre Maroc", c’est que depuis quelque temps, je constate un infléchissement dans la ligne éditoriale de TelQuel, portant plus précisément sur votre évaluation du phénomène intégriste et de ses représentations politiques. Deux éditoriaux signés par le directeur de la publication m’ont particulièrement alerté. Ahmed R. Benchemsi y affirme, la mort dans l’âme je suppose, que le camp des intégristes est ultra majoritaire dans le pays alors que le camp des laïcs (des démocrates, suis-je tenté de lire) est ultra minoritaire. Le premier aurait déjà gagné la bataille, et il ne resterait au second, dans le meilleur des cas, qu’à se mettre en résistance. C’est vrai, les apparences pourraient lui donner raison. Encore qu’il faille faire la part des faits inscrits durablement dans la réalité et dûment prouvés, et celle des impressions, donc de la subjectivité des observateurs et des analystes. Or ce que l’on constate, c’est que, pour beaucoup de ces derniers, l’impression se transforme vite en certitude, voire en conviction, à la suite d’un phénomène assez irrationnel de fascination. Est-ce un coup de fatigue, un vague à l’âme somme toute compréhensible quand on se sent un peu comme dans la peau de Sisyphe ? Peut-être. Mais il est de mon devoir d’attirer l’attention sur les conséquences d’une telle attitude. Le danger consiste à donner l’impression que la défaite est consommée, alors que la bataille ne fait que commencer. Certes, le rôle d’un journal non partisan est d’informer, de donner au lecteur les éléments d’appréciation qui lui permettront de former son jugement ou sa conviction. Mais dans la situation de crise aiguë que nous traversons, où se pose brutalement la question du projet contre projet, tout dépend du dosage et du traitement de la matière que nous soumettons au lecteur. Or je suis bien obligé de constater que notre presse la mieux intentionnée consacre une place démesurée aux faits et gestes de l’adversaire et n’hésite pas à louer chez lui des vertus dont serait définitivement dénué le camp démocratique. Une telle fixation me paraît dommageable car, au bout du compte, cela revient à satisfaire sans le vouloir l’un des objectifs du mouvement intégriste, un objectif qu’il n’a jamais caché et qui consiste à se présenter comme le centre exclusif de la vie politique, la référence incontournable, le partenaire privilégié sans lequel rien ne peut se décider ou se construire. Et je ne parlerai pas ici de sa prétention à s’autoproclamer première force politique du pays puisque, apparemment, plus personne ne la lui conteste (votre journal y compris).
Pour revenir à l’argumentaire d’Ahmed R. Benchemsi, je dois en toute simplicité poser la question suivante : sur quoi se base-t-il pour affirmer que le camp intégriste est devenu ultra majoritaire ? TelQuel aurait-il mené une enquête de fond selon les normes établies internationalement pour le prouver ? Je sais qu’il n’en a pas les moyens. Nous sommes donc en présence d’une idée qui repose sur une conviction intime, certes, mais que rien ne vient étayer, sinon l’impression générale qui prévaut en la matière et que d’aucuns ont vite transformée en dogme. Quant à moi, si je n’ai pas non plus les moyens d’affirmer le contraire, je peux au moins avancer des éléments susceptibles de relativiser une thèse dont la validité ne me semble pas prouvée. Si je devais m’en tenir aux apparences, je commencerais par le phénomène le plus frappant à première vue : celui du nombre de jeunes filles et de femmes voilées au Maroc. On ne viendra pas me dire que ces dernières sont ultra majoritaires. Allez voir en comparaison ce qui se passe, par exemple, en Syrie, connue depuis des décennies comme une société avancée socialement et culturellement par rapport à la nôtre. Là, le doute n’est pas permis, alors que l’État syrien est, lui, officiellement laïc. Sur un plan plus important, car, après tout, les modes vestimentaires vont et viennent, avez-vous remarqué l’absence totale, physique et intellectuelle, de la mouvance intégriste dans le domaine de la culture vivante ? Voilà un secteur vital, celui de la création artistique, avec toutes ses formes d’expression, qui a été et demeure le fait du camp démocratique. Et si nous devons évaluer son impact, allons-nous recenser seulement l’élite qui crée sans tenir compte de la masse non négligeable qui lit, va au cinéma, au théâtre, aux expositions, aux festivals de musique stigmatisés, comme vous l’avez remarqué, par certains ténors intégristes ? Par ailleurs, nul besoin de rappeler ici ce que TelQuel a contribué grandement à faire connaître, à savoir le mouvement de la société civile. Pouvons-nous, alors que nous l’avons encensé, considérer comme quantité négligeable ce mouvement qui, dans bien des domaines, est en train de changer la donne de la pratique citoyenne ? Combien sont-ils, ces militants démocrates qui travaillent avec abnégation sans publicité et sans intention d’enrôler les gens dans une idéologie ou dans un parti ? Et puisqu’on parle de partis, voyons au moins ceux qui se réclament historiquement du credo démocratique. Quelles que soient les critiques, parfois radicales, que nous sommes en droit de leur adresser, est-il raisonnable de les considérer comme des groupuscules ne représentant plus rien dans le pays ? Il me faudrait un autre espace que celui de cette lettre pour énumérer tous les acteurs visibles et invisibles d’un camp affecté malheureusement d’une étrange maladie, celle de l’autodénigrement et de la perte de confiance en lui-même, à telle enseigne qu’il est en train de dilapider son patrimoine de légitimité.
Avant de terminer, je voudrais soulever un point crucial. Lorsque nous parlons du camp ultra majoritaire, ne faisons-nous pas une grave confusion entre le mouvement intégriste organisé et la masse des croyants, qui ne se reconnaît pas forcément dans son idéologie, ses pratiques, et continue à vivre sereinement sa croyance loin de tout embrigadement ? Que faisons-nous d’une autre catégorie de croyants (où se retrouvent certains intellectuels de valeur) qui, même si elle est peu nombreuse, défend tout autant que nous la laïcité et fait avancer sur ce point la pensée religieuse ? Perdre de vue cet aspect de la réalité revient à faire un cadeau impérial à ceux qui essaient de monopoliser d’une façon caricaturale le champ du religieux.
Je m’en arrête là, mon objectif n’étant pas de réfuter la thèse de TelQuel par une autre thèse, opposée. Le problème se situe à mon avis ailleurs que dans cette équation de la majorité/minorité. Ce que je veux dire, c’est que, même si nous étions minoritaires (ultra minoritaires, sûrement pas), il ne faudrait pas céder à la panique, succomber à la fascination par la force de l’adversaire. Si la tâche nous semble aujourd’hui rude, souvenons-nous de ce qu’elle était il y a trente ans, au temps de l’arbitraire absolu. N’oublions pas les leçons de l’histoire. Les combats d’hier ont au moins permis la liberté avec laquelle nous débattons des questions épineuses d’aujourd’hui. Je dirai pour terminer que la tâche n’a jamais été aussi exaltante. La vision que nous avons maintenant de l’État de droit, de la citoyenneté, du développement, du progrès, du pluralisme, des relations à instaurer entre hommes et femmes, entre générations, n’a jamais été plus affinée, plus clairvoyante ni plus généreuse. Tout cela, mes chers amis, se passe au Maroc, un pays en lequel je crois. Tout cela est de plus en plus compris par un nombre inestimable de Marocains qui refusent de croire que le long tunnel où l’avenir piétine est une fatalité.


Laïc, plus que jamais (Par Ahmed R. Benchemsi)

Ne nous laissons pas terroriser par les islamistes. Agissons, réfléchissons…



Rarement, un simple éditorial aura suscité une aussi violente polémique. Depuis que j’ai qualifié ramadan de "mois de l’intolérance" (TelQuel n° 146), nous avons été submergés par le courrier des lecteurs. Les pages Internet dédiées au débat que cet éditorial a soulevé se comptent par dizaines et j’ai été contacté, après que l’Agence France presse s’en soit mêlée, par des médias (journaux, radios, et télévision) français, anglais, espagnols et même… canadiens ! La presse marocaine, dans l’ensemble, n’a pas fait écho de ce débat, hormis un petit billet fielleux et anonyme d’Al Ahdath al Maghribiya et, surtout, surtout, une pleine "Une" d’Attajdid. Agitant son "droit au mépris" (authentique !), Mohammed Yatim, rédacteur en chef du quotidien islamiste, m’a accusé nommément d’être, entre autres joyeusetés, un "adorateur de Satan". On appréciera la subtilité de la critique. Je ne lui ai pas répondu et je ne le fais toujours pas, refusant de me laisser entraîner dans le nivellement du débat par le bas. Qu’il sache juste que si un dérangé essaie de planter un couteau dans le dos du défenseur du koufr (apostasie) que je suis - c'est du moins ce qu'il écrit - M. Yatim aura un peu de mal à trouver le sommeil. Ou peut-être pas, finalement…
En revanche, l’abondant courrier que nous avons reçu pour protester contre cet éditorial mérite une réponse. Il m’en coûte de me justifier pour avoir simplement exprimé une opinion. Je vais quand même le faire par respect pour ces lecteurs, même si, malheureusement, leurs arguments ne volent pas très haut. On me fait, globalement, le procès de "manger le ramadan et de le crier sur les toits". C’est ridicule, et c’est le signe même que ceux qui écrivent ces choses-là n’ont rien compris - ou n’ont rien voulu comprendre - au message que j’ai cherché à transmettre. Jamais, nulle part, je n’ai écrit que je jeûnais ou pas, pendant le ramadan. C’eût été incohérent de ma part, puisque mon propos était de dire, justement, que le jeûne est une pratique individuelle, qui ne regarde personne d’autre que l’individu concerné - et qu’en aucun cas, quiconque n’a le droit de le juger. Ni un pratiquant parce qu’il ne pratique pas, ni un non pratiquant parce qu’il pratique. On appelle cela la liberté de conscience, et le droit au respect. Cela fonctionne dans les deux sens.
Ce que je dénonçais dans cet éditorial, ce n’est évidemment pas la pratique du jeûne, mais l’hypocrisie qui est, la plupart du temps, attachée à cette pratique. Ceux, rares, qui vivent le ramadan comme un mois de paix, de pardon et de spiritualité, méritent le plus profond respect. Les autres, la majorité, qui ne pratiquent le jeûne que parce qu’ils n’ont pas le choix, parce que leur environnement social immédiat (famille, amis, collègues de travail…) ne leur pardonnerait pas de ne pas jeûner méritent, eux, la compassion : ce sont des victimes du terrorisme intellectuel. Ce type de terrorisme que les gens d’Attajdid et leurs semblables personnifient jusqu’à la caricature. Si on n’ose pas reprocher à un jeûneur d’être apathique, improductif ou agressif, c’est qu’on a peur de lui dire en face que la religion n’est pas une excuse. Parce qu’il reprocherait tout de suite à son contradicteur, d’une manière ou d’une autre mais toujours de mauvaise foi, d’être "contre l’islam" (c’est ce dont les islamistes m’accusent régulièrement, presque par réflexe). Parce que quelqu’un qui prétend "défendre l’islam" se croit dispensé d’argumenter, se sent intouchable, inattaquable, quelles que soient les insanités qu’il débite. Si, par un accès de courage, on le contredisait quand même, il croirait de son droit d’agresser le contradicteur. Verbalement, voire physiquement.
Le pire, c’est que l’État lui donne implicitement raison. Parce que l’État est officiellement islamique et que son chef, constitutionnellement, "veille au respect de l’islam" - le célèbre article 19. Le roi du Maroc est aussi, par la vertu du même article, le "défenseur des droits et des libertés des citoyens". Sauf que ne pas se reconnaître dans les prescriptions islamiques n’est pas un droit des citoyens marocains. À moins d’être de parents juifs, chaque Marocain est, à sa naissance, fiché comme musulman, et s’il ne se reconnaît pas comme tel, il est passible de 5 ans de prison pour apostasie. De même, ne pas jeûner n’est pas une liberté des citoyens, puisque la rupture du jeûne "en public" (une notion qui reste à préciser) est aussi passible de prison, de 1 à 6 mois. Conclusion : ceux qui se cachent derrière la religion pour agresser leur prochain se sentent non seulement protégés par Dieu, mais aussi par la loi. Une loi qui encourage l’intolérance, qui pousse quelques-uns à la délation et presque tous les autres à l’hypocrisie. En un mot comme en cent, pendant le ramadan, non seulement on n’a pas le droit de ne pas jeûner, mais on n’a pas le droit de ne pas être hypocrite ! Quelle est donc cette société où l’hypocrisie est défendue comme une vertu, une preuve de modération voire de "respect d’autrui" ?
Mais l’intolérance ramadanienne (j’insiste) est plus qu’une question légale. C’est une affaire de société. Si les islamistes se donnent le droit de terroriser intellectuellement les autres, ce n’est pas parce que la loi est complaisante, mais parce qu’ils pensent que le modèle de société qu’ils prônent est ultra majoritaire. L’est-il ? Je le pensais, je l’ai écrit à plusieurs reprises dans ce magazine. Le grand poète et écrivain Abdellatif Laabi me le reproche, dans une lettre très inspirée (pages 44-45). À ma décharge, c’est une illusion d’optique tentante, que de les considérer comme majoritaires. Pas numériquement, dans les rues. Mais c’est un de effets secondaires du terrorisme intellectuel qu’ils exercent au quotidien : on les remarque plus que les autres. La justesse des arguments de Si Abdellatif m’a tout de même fait réfléchir. Et finalement, m’a convaincu. Tant que je ne disposerai pas d’éléments objectifs me permettant de l’affirmer, je n’écrirai plus qu’ils sont majoritaires. Mais je ne cesserai pas de combattre leurs idées, parce que je les estime dangereuses pour les libertés, toutes les libertés.
Puisqu’on est dans l’autocritique, je vais finir là-dessus. Jusqu’à présent, je pensais que revendiquer la laïcité au Maroc était une démarche nécessaire, mais tout de même décontextualisée. Je partais du principe que la laïcité était une référence étrangère. C’est par conviction que je l’estimais supérieure à celle, locale, de la religion comme cadre de vie obligatoire. D’où mon militantisme, et celui de toute l’équipe de TelQuel, pour que l’idée, au moins, se fraie un petit chemin dans les esprits (même si, par lucidité, je continue à penser que sa matérialisation politique est hautement improbable, du moins à court terme). Dans un texte magnifique (dont nous publions des extraits, pages 46-47), Ahmed Asid, professeur de philosophie et militant amazigh de première ligne, m’a convaincu que la laïcité était une valeur universelle, autant que la démocratie et les droits de l’homme. Ce n’est pas parce qu’elle été inventée ailleurs qu’elle ne s’applique pas ici, sauf à considérer que nous ne méritons d’appliquer que ce que nous avons inventé nous-mêmes. Comme la civilisation arabo-islamique n’a rien inventé de majeur depuis au moins six siècles, cela risquerait de nous ramener conséquemment en arrière. Contrairement à ce que je pensais (grâce au Pr. Asid, j’ai changé d’avis), la laïcité ne serait pas pour le Maroc une "greffe bienfaisante". Ce serait un révélateur de notre société "telle qu’elle est" vraiment : contrastée, diverse, plurielle. Bref, ce serait l’antidote absolu à l’hypocrisie obligatoire. Prions tous pour son avènement.



Par Ahmed Asid, Professeur de philosophie (AIC Press)
Pourquoi la laïcité est une nécessité

Non, la laïcité au Maroc n’est pas une revendication décalée, ni coupée de son contexte. Au contraire, elle permettrait à notre société d’être (enfin) elle-même.


1. Dans la société d’aujourd’hui, la religion n’a plus besoin d’être imposée aux gens par la force de l’autorité, au nom de "la défense de la foi". La
religiosité, aujourd’hui, est devenue un choix personnel libre et réfléchi. Ce que l’État doit défendre, ce n’est pas la religion elle-même, mais le droit des individus à y adhérer ou pas.

2. Les problèmes que sont l’intolérance et la légitimation de la violence et de la haine au nom de la religion ne se rencontrent que dans les pays où on persiste à mélanger le religieux et le politique ; dans les pays où la religion est toujours instrumentalisée par les gouvernants, ainsi que par les organisations politiques et sociales. Le Maroc est un de ces pays et il y règne une sorte de compétition dans "la défense de la religion et sa protection". Cette compétition ne peut se faire qu’au détriment des libertés et des droits des citoyens. C’est précisément pour cette raison que nous considérons la laïcisation graduelle et tranquille comme une nécessité. Il est impossible de construire une société démocratique sans une réforme qui aboutirait sur la séparation du politique et du religieux d’une manière déterminante, une réforme qui serait inscrite dans la Constitution.

3. En liant la politique et la religion, on transforme cette dernière en hypocrisie sociale. Beaucoup de gens affichent publiquement des positions et des attitudes qui ne correspondent en rien à ce qu’ils pensent vraiment. Au final, c’est l’apparence de religiosité, plutôt que la religion elle-même, qui se retrouve imposée à tous - sous surveillance policière ! A contrario, la propagation de certaines valeurs comme la relativité et la tolérance religieuse pourrait bouleverser de fond en comble l’image même de la vie en société. Cette image deviendrait enfin conforme à notre réalité de tous les jours, cette réalité que nous masquons par toutes les formes possibles d’hypocrisie et de langue de bois. Cela aurait un impact formidable en terme de libération des esprits et d’épanouissement de la créativité.

4. Les islamistes, aussi variées que soient leurs affiliations et leurs factions, se présentent tous comme "les défenseurs" de la religion et les héritiers d’un message divin*. Ce faisant, ils s’accordent le privilège d’orienter les humains et de corriger leurs erreurs, par des moyens pacifiques ou violents. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que cette société qui attend d’eux une telle fonction est en voie d’extinction. Elle relèvera même, sous peu, de l’Histoire, malgré toutes les apparences qui pourraient laisser croire le contraire.

5. Dans son état actuel, la société marocaine n’est pas prête à être aussi tolérante que le sont les sociétés réellement démocratiques. Mais nous ne vivons pas la fin de l’Histoire. Et en aucun cas l’Histoire ne se répète, ni ne recule.

Traduit de l’arabe par A.R.B
*rissala, en version originale.




Quand les lecteurs nous comprennent

Une simple vérité
Avons-nous le choix, nous, adultes marocains, nés musulmans, d’agir en notre âme et conscience, en notre propre pays ? La liberté de conscience n’est-elle pas la base de toute démocratie ? Si c'est le cas, l’islam interdit donc cette liberté. Par conséquent, il y a incompatibilité entre démocratie et islam. Mais l’islam, tel que je le vois, n’est pas un combat où s’affrontent les interdits et les contraintes. Pour moi, la foi est un choix purement individuel et ne saurait être imposée à personne par personne. Sinon, c’est Big Brother.

Lahcen Aït Mahroq

La peur du ramadan
Au Maroc, le ramadan est typique, il s’impose à la population. Historiquement, c’est la monarchie qui, dans l’administration ou la fonction publique, a imposé un horaire qui empêchait le fonctionnaire d’aller déjeuner tranquillement avec ses enfants affamés… Les horaires de travail diminuaient au point que le rendement devenait nul. Aucun dossier n’était traité dans les délais prévus. Aujourd’hui encore, les prix des denrées alimentaires augmentent, les cabinets des médecins saturent, les maladies sont en hausse, les vieux décèdent, les enfants deviennent fragiles, les bagarres publiques se multiplient, les hôtels se vident de leurs touristes, aucun restaurant ni bar ne fonctionnent (sous peine d’intervention de la police et de fortes amendes), les touristes ont l’impression de vivre des couvre-feux. La vie devient monotone : on psalmodie le Coran partout et on ne jure que par lui. Les gens ne se rasent plus, ne se douchent pas, ne se lavent pas les dents, ils sentent la transpiration… et gare à celui qui ferait une remarque déplacée, il risque de se recevoir un coup de tête ou de poing ! Quand la porte de l’ijtihad, fermée au 16ème siècle, s’ouvrira-t-elle au 21ème siècle pour adapter le ramadan à notre époque ? Mais, je crains que même ouverte, les chefs d’États musulmans utiliseront le ramadan comme instrument de pouvoir pour endormir les peuples, et les appauvrir matériellement comme intellectuellement.

Ben Hadj Hammou

Le mois de tous les excès
Le mois de Ramadan est non seulement le mois de l’intolérance, mais aussi le mois de tous les excès. Dès que ce mois "sacré" pointe son nez, on a droit à des attitudes purement ramadaniennes. On se compose un visage "spécial ramadan" privé de tout sourire et maquillage (pour les femmes), on a donc droit à des individus laids, râleurs et colériques que nul n’oserait contrarier au risque de se faire traiter d’impie ou, pire, de se faire agresser. Le Marocain jeûneur doit être de mauvaise humeur et négliger sa tenue, il doit également continuer à enfreindre le code de la route (bien plus que le reste de l’année), sans oublier d’insulter ou d’attaquer (si besoin est) celui ou celle qui a le malheur de le rappeler à l’ordre. Pourquoi est-ce si difficile pour certains d’assumer la décision de jeûner et si compliqué de respecter le choix et la liberté de l’autre ?

Rim Zaimi

Vive la tolérance !
Bravo d'écrire pour la singularité, et de dire haut et fort que nous ne voulons plus être des moutons ! Libre à chacun de jeûner ou pas, s'il le fait tant mieux, s'il ne le fait pas, tant mieux. Vive la tolérance et à bas les idées reçues !

Badr Choufari, 15 ans

Vous avez dit totalitarisme ?
Sous prétexte de dénoncer le totalitarisme laïc (il faut oser le dire !!), un courrier publié dans vos colonnes (TelQuel n° 147) ne fait que consolider une autre forme de totalitarisme : religieux ; en avançant des lieux communs biaisés ou faux que je tenterais de décortiquer un à un :
"L’islam, religion officielle et déclarée du Maroc". Officielle, je veux bien, mais déclarée ?!! Plutôt imposée ! Il est étonnant de constater que dans un pays qui se targue d’être en démocratie, tout citoyen est supposé être musulman et qu’il est contraint, toute sa vie durant, à subir cette condition héréditaire et constitutionnelle. Édifiant, non !!
"Je ne sens le poids de la religion que dans les mosquées". Ce négationnisme heureux ne nous mènera nulle part. Chacun de nous sait que le religieux est omniprésent dans notre vie. De l’école jusqu’aux mass media, la propagande religieuse est là et Big Brother veille au grain.
"La pratique religieuse au Maroc est une affaire personnelle" et de renchérir "depuis longtemps". Rien n’est plus faux que cette affirmation. Si manger en privé durant ramadan est une affaire personnelle, en public cela devient une affaire judiciaire, après un lynchage des concitoyens. Si les commerces peuvent rester ouverts à l’heure de la prière, il est en revanche impossible d’acheter une Bible ou de commander le dernier livre d’Ibn Warraq. Sans parler de l’ambiguïté concernant la consommation d’alcool, des relations homme-femme et du rapport au corps, etc. Bref, si une certaine laïcité politiquement correcte est admise, il n’en reste pas moins que c’est un simulacre bruyant et creux, puisque les fondements culturels et idéologiques de cette laïcité ne sont pas acquis.
"Nous vivons dans un pays où le voile côtoie la mini jupe, où le laïc discute avec le croyant". Si ces deux styles vestimentaires se côtoient, ce n’est pas tant le signe d’une cohabitation sereine et intelligente que le symbole d’une modernité de façade.
Un rappel, pour finir : le contraire de "croyant" c’est "non croyant" et non pas "laïc". Pour une fois qu’au Maroc, on consacre un éditorial à liberté de faire le ramadan, on crie au loup et on accuse son auteur de rechercher le scandale gratuit. Qu’en aurait-il été si l’éditorialiste avait parlé de droit à l’apostasie ? Rien que d’y penser, ça me donne des frissons.

Achraf Merchich

 
 
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