Sujet
Économie
Affaire Mandari. La version Ouamoussi
N° 149
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par Karim Boukhari

Affaire Mandari. La version Ouamoussi

Mohamed Ouamoussi (DR)
Le porte-parole controversé de Hicham Mandari réapparaît pour livrer sa version sur l’assassinat de son ancien bienfaiteur, dans une interview qui apporte autant d’éclairages que de (nouvelles) zones d’ombre.


Quelle était votre relation avec Mandari ?
Je l’ai connu après la deuxième tentative d’assassinat, dont il a été victime en France. Il était hospitalisé et je lui ai rendu visite, d’abord par curiosité. Il ne me connaissait pas. Mais il m’a dit être au courant de mon histoire avec le général Laânigri et de la plainte que j’avais déposé contre ce dernier en France et ce, à travers Le Journal hebdomadaire et Al Ousboue Assiyassi. Cela l’a mis en confiance, il s’est ouvert à moi et notre relation s’est par la suite développée au point que j’ai commencé à l’assister dans certaines de ses activités. C’est de là que tout est parti.
Vous faites partie des premières personnes ciblées par les enquêteurs…
Moi et d’autres. Je ne suis pas le seul. J’habite en France et, comme vous le savez, aucune enquête n’a été ouverte en France. C’est donc à partir de Madrid que les enquêteurs préparent leurs questionnaires qu’ils soumettent à tous ceux qui ont connu Mandari.

Qui a tué Mandari, qui avait intérêt à le faire ?
Hicham me disait toujours que si un jour il était assassiné, son meurtre devait être imputé à la fameuse "cellule Mandari" qui a été créée par les services marocains dans le seul but de l’assassiner. Sa mort m’a choqué, mais ne m’a pas surpris. J’ai été aussi choqué par des articles de presse relayant un scénario préfabriqué par les services marocains, comme c’est le cas de ce journaliste qui a écrit sans vergogne que c’est la mafia russe qui aurait assassiné Mandari. Qu’est-ce qu’il en sait ? Pour aboutir à cette brillante conclusion, il aurait fallu que le journaliste fasse lui-même partie de cette mafia pour en connaître tous les méandres ! De même que j’ai été choqué par l’apparition de trublions se prétendant membres du CNML (ndlr : "Conseil national des Marocains libres", parti fantoche créé par Mandari et Ouamoussi), alors que je peux vous certifier que Mandari ne les connaissait ni de près ni de loin. La question que je pose est la suivante : quel rôle veulent jouer ces énergumènes et pour qui œuvrent-ils ? Quand Sarkozy était ministre de l’Intérieur, il avait reçu Mandari et avait donné des instructions pour mettre à sa disposition des gardes du corps et une Peugeot 607 équipée anti-balles. Très fréquemment, des agents des renseignements français et des membres du cabinet de Sarkozy déjeunaient avec Mandari. Un jour, brusquement, Sarkozy a reculé et s’est désengagé, probablement à cause de pressions venues du Maroc. Mandari disait toujours que son meilleur garde du corps était sa foi en Dieu, car il était très croyant et pratiquant et ne ratait en aucun cas la prière du Fajr. Il m’a montré certains documents qui attestaient du montant global de sa fortune, avoisinant les deux milliards de dollars en comptes bloqués, avoirs et divers titres. Un autre document répertoriait la fortune globale des avoirs de Hassan II. Le chiffre donne le vertige ! Au début, Mandari était constamment filé et écouté sans pour autant être protégé au point que pour échapper à ces filatures et à cette surveillance, il avait opté pour une grosse moto. Enfin, et comme je l’ai toujours dit, il est ridicule de prétendre, comme ont essayé de le faire les services marocains, que Mandari finançait une quelconque organisation islamiste armée.

Étiez-vous un agent chargé d’infiltrer Mandari ?
Jamais de la vie, mais le fait est que certains officiers de la DST marocaine, je pense notamment à Lotfi Sbaî et à Ben Brahim, m’ont contacté quand j’ai intégré le premier cercle de Mandari. Ils voulaient que je serve de lien entre lui et eux. Ce que j’ai fait. Au cours des négociations qui se faisaient par mon intermédiaire, Mandari posait un certain nombre de conditions. Il ne voulait dealer qu’avec le seul Médiouri, ce que les autres ne semblaient pas accepter. Ils voulait, en plus, retrouver sa fille Rachida séquestrée au palais royal de Bouznika et obtenir la libération de son chauffeur Abdelghani, qui est d’ailleurs toujours emprisonné au Maroc, ainsi que la récupération de tous ses biens saisis dans le royaume. On en est restés là. Les officiers de la DST ont coupé le contact, et les événements se sont précipités par la suite. Je rajoute que lorsque Mandari a été de nouveau arrêté, pour l’affaire du banquier Othmane Benjelloun, la DST m’a encore appelé pour me dire que le général Laânigri m’intimait l’ordre de rentrer au Maroc. Mais je craignais alors pour ma vie, et je ne l’ai pas fait.

Vous accusez les services marocains d’être derrière l’assassinat de Mandari ?
Écoutez, j’ai bien connu le personnage et, même si tout est possible, la piste marocaine est la plus probable à mes yeux. C’est ce que j’ai d’ailleurs répondu aux enquêteurs espagnols quand ils m’ont interrogé. Je rajoute par ailleurs que l’un des officiers de la DST marocaine m’a contacté le jour même de la mort de Mandari pour m’assurer que les services marocains n’y étaient pour rien. Ce qui ne veut rien dire, évidemment. Je répète qu’une réconciliation entre Mandari et les Marocains semblait possible jusqu’à l’affaire Benjelloun. Cette affaire a été utilisée comme une carte pour régler le cas Mandari. Les responsables marocains tablaient sur une lourde condamnation de Mandari. Un ministre marocain a d’ailleurs appelé un proche pour le prévenir que Hicham allait en prendre pour 15 ans. Mais rien n’a marché comme prévu, et les responsables marocains se sont trompés dans leurs calculs par rapport à la justice française.

Que faites-vous du garde du corps russe, de l’Algérien Ammar, etc ?
Je n’y crois pas vraiment. Si le Russe a accompagné Mandari en Espagne, comme on croit le savoir, il est peu probable que ce soit lui qui l’ait assassiné. Quant à Ammar, c’est quelqu’un à qui Hicham devait encore 80.000 euros au moment de sa mort. Il n’avait aucun intérêt à liquider Hicham s’il voulait récupérer son argent.


Mandari disait, avant sa mort, que vous lui aviez dérobé la somme de 2 millions d’euros. Quelle est votre version ?
Mandari a colporté beaucoup d’histoires sur mon compte depuis que j’ai rompu avec lui, suite à l’affaire Benjelloun. Il me reprochait l’échec de son projet du CNML. Moi, en fait, j’avais abandonné le navire sur les conseils de plusieurs contacts en France. Et puis, je n’étais plus d’accord avec Mandari qui était allé trop loin.

Pourquoi n’avez-vous pas témoigné dans l’affaire Benjelloun, alors que vous l’avez vécue et que vous étiez un témoin capital ?
Comme je vous l’ai dit, j’ai été convoqué deux fois par la brigade financière française et jusqu’à présent, je n'ai reçu aucune convocation de la justice.

Comment expliquez-vous que dans la même période, vous avez pu obtenir l’asile politique en France ?
Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai déposé une demande en 2001 et qu’elle a été satisfaite en 2003. Aujourd’hui, je bénéficie d’une protection politique et juridique en France. Je dispose d’un titre spécial de voyage qui me permet d’aller partout dans le monde, mais pas au Maroc, où je ne peux pas mettre les pieds. J’ai déposé par ailleurs une demande pour obtenir la nationalité française.

Note : Anas Jazouli, cité parmi la "galaxie Mandari" dans un précédent article, tient à préciser qu’il n’a connu le défunt qu’en mai et juin 2003 à Paris, et que leur relation s’arrêtait à un strict caractère de "quartier".




Posthume. Une bataille en cache une autre

Les deux parents, divorcés, de Hicham Mandari ont engagé une lutte sans merci pour tenter de récupérer son corps, toujours entreposé à Malaga. D’après des révélations de la presse espagnole, le fameux test ADN pratiqué sur Shéharazade Fechtali a prouvé sa maternité, ce qui n’est pas vraiment une surprise. La mère, depuis, a émis le souhait de rapatrier le corps au Maroc, mais le père ne l’entend pas de cette oreille. La justice espagnole devra bientôt trancher. La bataille sur le rapatriement n’a cependant qu’une valeur symbolique. Elle masque, en fait, une autre bataille où les enjeux devraient être d’ordre financiers. Mandari était un homme immensément riche dont le patrimoine est estimé à près de 2 milliards d’euros, principalement répartis dans des comptes pour le moment bloqués. Ces comptes pourraient être débloqués à l’issue des procès (les faux-vrais dollars et l’affaire Benjelloun), que l’on dit imminents, et pour lesquels le défunt se dirige vers un non-lieu. Restera, alors, à déterminer la hiérarchie des héritiers de Hicham : Mohamed Mandari, Shéhérazade Fechtali, son ex-femme Hayat Filali, sa fille Rachida Mandari. Dans quel ordre ?

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2004 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés