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Économie
Affaire Mandari. La version Ouamoussi
N° 149
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Laetitia Grotti

IER. Dans les méandres de l’histoire

Réunion des membres
de l'Instance équité et réconciliation (IER), à Rabat (LG / Telquel)
140 permanents, chercheurs, historiens, militants des droits de l’homme, anciens détenus politiques, médecins… tous participent à leur manière à l’écriture officielle d’une histoire douloureuse qui n’a jamais été racontée, ou si peu. Reportage.


C'est la deuxième fois qu’il franchit le seuil du 3 rue de Beyrouth à Rabat. Celui que l’on appellera Mohamed a envoyé il y a plusieurs mois déjà une demande de réparation à l’Instance équité et réconciliation (IER). Son père, membre du groupe de Habib Forkani (favorable à l’option armée au sein de l’UNFP et...
compagnon de route de Fqih Basri) est mort sous la torture à Dar El Mokri, au début des années 70. En cette matinée automnale, c’est Abdelhaq Mossadeq, ancien détenu politique et responsable à l’IER de l’accueil et de l’orientation des victimes qui le reçoit. Parce qu’il sait, pour l’avoir vécu dans sa chair, ce que la douleur des familles peut avoir d’indicible, sa voix se fait douce, son ton compréhensif. Et Mohamed parle, raconte, sort les maigres documents qu’il a pu rassembler pour établir la véracité du sort qu’a subi son père. "Depuis la création de l’Instance, nous avons reçu près de 4200 victimes directes ou indirectes (les ayants-droits) sur les quelque 20.000 demandes qui nous été adressées, raconte Adbelhaq. Peu d'entre eux veulent parler de leurs souffrances, de ce qu’ils ont enduré. C’est encore plus vrai pour les femmes ; beaucoup d’entre elles n’ont jamais parlé à leur conjoint des viols qu’elles avaient subis. C’est une période de leur vie que la plupart d’entre eux veulent effacer, oublier. Mais notre rôle est justement de libérer leur parole".
Une parole que les dirigeants de l’IER veulent donner à entendre aux Marocains. Dès la création de l’Instance, il avait d’ailleurs été question "d’audiences publiques". La commission étant extra-judiciaire, ces audiences sont une réponse à la reconnaissance de la souffrance des victimes. Restait à en déterminer les modalités. "C’est désormais chose faite, affirme Driss El Yazami, responsable d’une des trois unités qui constituent l’ossature de l’IER, l’unité "investigations" (les deux autres étant "Études et recherches" et "Réparation et indemnisation"). Le groupe de travail a déjà présenté ses propositions et le document final doit être adopté en séance plénière ce vendredi (5 novembre)". "Notre souci était que les témoignages présentés couvrent toutes les périodes, toutes les régions, que la dimension genre soit prise en compte", explique Salah El Ouadie. De son côté, la cellule communication de l’IER a travaillé avec les radios et les télévisions. Le 10 novembre prochain, une conférence de presse devrait dévoiler tous les détails de la diffusion de ces audiences publiques et des programmes qui les accompagneront - débats, documentaires, dont le premier, consacré à l’affaire Ben Barka devrait précéder le démarrage des audiences… Quoi qu’il en soit, leur diffusion doit durer 3 mois : de décembre à janvier, de "manière condensée", précise Driss El Yazami, qui détaille : "Il y aura deux types d’audiences : des témoignages individuels, qui permettront aux victimes d’exprimer leurs souffrances, d’attester d’un vécu dont beaucoup de Marocains ne soupçonnent pas l’existence. Notamment les jeunes générations". Mais aussi, "des audiences thématiques, relatives à des événements historiques peu connus du grand public, mais qui ont marqué à jamais des régions du Maroc (la répression du Rif en 1958, les affaires de Caïd Bachir et Caïd Benhamou dans les années 60, les exactions commises à Beni-Mellal, Taglaft) ou à certains types de violations graves des droits de l’homme (torture, exils, détentions arbitraires, disparitions forcées…).
Pour en arriver à cette première phase de catharsis, des heures et des heures de réunion, autant d’écoute, d’enquêtes sur le terrain… Celui que l’on surnomme dans les couloirs de l’IER, "le commissaire Driss" s’est rendu, avec d’autres membres de son groupe, Salah El Ouadie, Latifa Jbabdi… dans nombre de ces douars oubliés de l’histoire hagiographique officielle. Leur mission : tenter de répondre, à travers une clarification historique, aux interrogations des familles de ceux que l’on nomme pudiquement les "disparus". Ces destins qui, un jour ont basculé dans l’inconnu, seraient entre 180 et 520. Mais, pour aller au bout de chaque cas, les témoignages oraux ne suffisent pas toujours. Loin s’en faut. Reste alors la possibilité de consulter les archives officielles, susceptibles de contenir des éléments de réponses.
Épineuse question que celle de leur accès, encore récemment soulevée par Human Rights Watch dans son rapport sur les droits de l’Homme au Maroc (cf. TelQuel n°147). L’ONG internationale s’interrogeait, en effet, sur l’absence d’obligation, pour les services de l’État, de collaborer avec l’Instance. El Yazami se veut rassurant : "Nous avons fait notre travail d’interpellation des autorités, nous leur avons soumis une série de dossiers. Jusqu’à présent, nous avons eu accès à toute la mémoire de l’État marocain sur ce sujet". Ainsi en serait-il des affaires Ben Barka ou Maanouzi, de loin les plus emblématiques et sur lesquelles, nous dit-on, l’IER "avance". À défaut d’éléments tangibles, l’optimisme de notre homme semble réel. Dont acte.
Pour donner corps à 43 ans de l’histoire du Maroc indépendant (le mandat de l’IER couvre en effet la période 1956-1999), près de 140 permanents sont mobilisés au quotidien rue de Beyrouth. Pas un recoin des 3 étages de l’immeuble dévolus à ces anciens du CCDH, du Forum vérité et Justice ou à ces dizaines de jeunes venus de l’ANAPEC, qui ne soit exploité. Partout, des cartons, des dossiers, des archives. Tant au bureau d’ordre, chargé d’enregistrer chaque courrier qui parvient à l’IER, qu’au service "gestion des dossiers et archives" qui, comme son nom l’indique, suit le parcours de chaque demande de réparation jusqu’à son classement en tant qu’archive. Ce laborieux travail de compilation de "toutes" les données, a été confié à Asma Falhi, ancienne du CCDH.
On est tout d’abord surpris par son âge. Asma a 24 ans, le ton déterminé de ceux dont on dit qu’"aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années". Elle explique son rôle, simplement : "Nous avons commencé par faire un premier tri, par groupe, à partir d’une chronologie d’événements, comme les grands procès, les répressions collectives…". Ensuite, poursuit-elle, une seconde équipe s’attelle à remplir toutes les cases d’une fiche de renseignements, nominative cette fois (cf. encadré). Toutes les données sont ensuite saisies puis vérifiées. "Une fois ces étapes validées, le dossier revient pour archivage" explique Asma Falhi, qui insiste, "le plus important est de savoir comment se comporter avec un dossier car derrière chacun d’eux se cache une histoire, des gens". Des témoignages qui, au sein de l’IER, en ont empêché plus d’un de dormir. Ainsi en est-il de Fatema, recrutée par le biais de l’ANAPEC et qui, tous les jours, saisit ces fameuses fiches individuelles de renseignements. "Je ne connaissais pas le dixième de ce que j’ai pu lire. J’ignorais totalement des pans entiers de notre histoire. Du coup, j’ai emprunté pas mal de livres à la documentation pour mieux comprendre ce que je voyais défiler chaque jour sur mon écran". D’autres ont pleuré. Mais quoi qu’il en soit, tous sont unanimes : ils veulent que ce à quoi ils consacrent toute leur énergie réussisse.
Tous mesurent l’importance du travail historique que peut accomplir l’IER. Ce qui peut expliquer que parfois, particulièrement chez les plus jeunes, naissent des doutes existentiels, notamment sur la notion de vérité ou la question de l’impunité… "Sur le principe, surtout depuis que je lis tout ce que je lis, je ne peux être contre la poursuite des responsables, confie cette autre jeune femme, avant d’ajouter embarrassée, … mais tout ça est politique… Je ne sais pas si le Maroc y a vraiment intérêt. C’est compliqué". Driss El Yazami, lui, tranche : "Nous avons accepté de participer à l’IER en connaissance de cause, nous savions que sa mission n’était pas judiciaire. En revanche, nous sommes plusieurs à avoir clairement dit que les poursuites pénales était un droit imprescriptible des familles". Toutefois, cet ex-secrétaire général de l’influente FIDH ne peut manquer, sur cette question sensible de l’impunité, d’encourager à une réflexion collective sur le droit marocain. Pas la justice, le droit. Ce cadre légal qui peut rendre possible, ou pas, des poursuites judiciaires.
Au 9ème et dernier étage de l’immeuble, le groupe "Réparation et indemnisation", placé sous la houlette de Mustapha Iznasni, membre fondateur de l’Organisation marocaine des droits de l’homme (OMDH). Il leur aura fallu une vingtaine de réunions pour mettre en place une méthodologie de travail. Aujourd’hui, impossible de connaître les principes retenus, mais "ils sont arrêtés" assure-t-on. Si rien ne sera lâché sur les modalités, on sait d’ores et déjà que les membres de l’IER ne veulent pas se contenter d’une logique financière, comme le reproche en avait été fait à l’ancienne commission d’arbitrage. Mustapha Iznasni l’a dit et redit, "La réparation, c’est rétablir le citoyen dans sa dignité et sa citoyenneté. L’établissement de la vérité est une manière de rendre la dignité. C’est aussi la prise en compte des préjudices liés aux violations dont la personne a été victime, qu’il s’agisse de problème de réinsertion sociale ou de santé".
Une convention est déjà en cours de négociation avec le ministère de la Santé pour qu’une prise en charge médicale puisse être faite au niveau des provinces, notamment pour éviter "des déplacements souvent pénibles aux victimes". Car une unité médicale fonctionne déjà au sein de l’IER. Dirigée par le Dr. Aïcha Hamida, elle s’est largement inspirer du travail qu’a lancé le FVJ avec son centre d’écoute des victimes de la torture. C’est d’ailleurs le psychiatre de ce centre qui reçoit, tous les jeudis, au sein de cette unité de l’IER. Secondée d’un infirmier, d’une assistante sociale et d’une secrétaire, le Dr. Aïcha confie avoir ausculté plus de 600 victimes. "Nous recevons deux types de cas, ceux urgents et lourds et ceux qui le sont moins, mais nécessitant une prise en charge immédiate. Nous ouvrons des dossiers médicaux, menons des interventions pour des dialyses, des opérations chirurgicales importantes". Ici, on se refuse à toutes discriminations, une victime est une victime, qu’elle sorte de Tazmamart ou de Derb Moulay Cherif.
Les 3 étages de la rue de Beyrouth ressemblent à s’y méprendre à une fourmilière en perpétuelle agitation. La tâche est titanesque, le temps est compté et l’attente à l’extérieur est énorme. Mais de cela, ils sont tous conscients.



Histoire. De la chronologie à la géographie

Au fur et à mesure que les demandes de réparation sont arrivées à l’IER, l’équipe dirigée par l’universitaire Abdelhaï Moudden a procédé à la chronologie historique de tous les événements qui ont agité le Maroc contemporain. Mais cette chronologie est en constante évolution car, précise El Yazami, "nous étudions les événements historiques à partir des dossiers que nous recevons". À titre d’exemple, la liquidation d’un groupe de résistants dans la région de Marrakech a été signalée aux membres de l’Instance. Jusqu’alors jamais évoquée, sa date pourrait venir s’ajouter aux repères existants, si les recherches menées en attestent toutefois l’existence. De la même manière, la base de données que constituent ces 20.000 dossiers reçus par l’IER, permettent à certains membres de dresser une carte géographique des différents centres secrets. Jusqu’à présent, leur macabre décompte s’établit à une vingtaine de centres.

 
 
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