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compagnon de route de Fqih Basri) est mort sous la torture à Dar El Mokri, au début des années 70. En cette matinée automnale, cest Abdelhaq Mossadeq, ancien détenu politique et responsable à lIER de laccueil et de lorientation des victimes qui le reçoit. Parce quil sait, pour lavoir vécu dans sa chair, ce que la douleur des familles peut avoir dindicible, sa voix se fait douce, son ton compréhensif. Et Mohamed parle, raconte, sort les maigres documents quil a pu rassembler pour établir la véracité du sort qua subi son père. "Depuis la création de lInstance, nous avons reçu près de 4200 victimes directes ou indirectes (les ayants-droits) sur les quelque 20.000 demandes qui nous été adressées, raconte Adbelhaq. Peu d'entre eux veulent parler de leurs souffrances, de ce quils ont enduré. Cest encore plus vrai pour les femmes ; beaucoup dentre elles nont jamais parlé à leur conjoint des viols quelles avaient subis. Cest une période de leur vie que la plupart dentre eux veulent effacer, oublier. Mais notre rôle est justement de libérer leur parole".
Une parole que les dirigeants de lIER veulent donner à entendre aux Marocains. Dès la création de lInstance, il avait dailleurs été question "daudiences publiques". La commission étant extra-judiciaire, ces audiences sont une réponse à la reconnaissance de la souffrance des victimes. Restait à en déterminer les modalités. "Cest désormais chose faite, affirme Driss El Yazami, responsable dune des trois unités qui constituent lossature de lIER, lunité "investigations" (les deux autres étant "Études et recherches" et "Réparation et indemnisation"). Le groupe de travail a déjà présenté ses propositions et le document final doit être adopté en séance plénière ce vendredi (5 novembre)". "Notre souci était que les témoignages présentés couvrent toutes les périodes, toutes les régions, que la dimension genre soit prise en compte", explique Salah El Ouadie. De son côté, la cellule communication de lIER a travaillé avec les radios et les télévisions. Le 10 novembre prochain, une conférence de presse devrait dévoiler tous les détails de la diffusion de ces audiences publiques et des programmes qui les accompagneront - débats, documentaires, dont le premier, consacré à laffaire Ben Barka devrait précéder le démarrage des audiences
Quoi quil en soit, leur diffusion doit durer 3 mois : de décembre à janvier, de "manière condensée", précise Driss El Yazami, qui détaille : "Il y aura deux types daudiences : des témoignages individuels, qui permettront aux victimes dexprimer leurs souffrances, dattester dun vécu dont beaucoup de Marocains ne soupçonnent pas lexistence. Notamment les jeunes générations". Mais aussi, "des audiences thématiques, relatives à des événements historiques peu connus du grand public, mais qui ont marqué à jamais des régions du Maroc (la répression du Rif en 1958, les affaires de Caïd Bachir et Caïd Benhamou dans les années 60, les exactions commises à Beni-Mellal, Taglaft) ou à certains types de violations graves des droits de lhomme (torture, exils, détentions arbitraires, disparitions forcées
).
Pour en arriver à cette première phase de catharsis, des heures et des heures de réunion, autant découte, denquêtes sur le terrain
Celui que lon surnomme dans les couloirs de lIER, "le commissaire Driss" sest rendu, avec dautres membres de son groupe, Salah El Ouadie, Latifa Jbabdi
dans nombre de ces douars oubliés de lhistoire hagiographique officielle. Leur mission : tenter de répondre, à travers une clarification historique, aux interrogations des familles de ceux que lon nomme pudiquement les "disparus". Ces destins qui, un jour ont basculé dans linconnu, seraient entre 180 et 520. Mais, pour aller au bout de chaque cas, les témoignages oraux ne suffisent pas toujours. Loin sen faut. Reste alors la possibilité de consulter les archives officielles, susceptibles de contenir des éléments de réponses.
Épineuse question que celle de leur accès, encore récemment soulevée par Human Rights Watch dans son rapport sur les droits de lHomme au Maroc (cf. TelQuel n°147). LONG internationale sinterrogeait, en effet, sur labsence dobligation, pour les services de lÉtat, de collaborer avec lInstance. El Yazami se veut rassurant : "Nous avons fait notre travail dinterpellation des autorités, nous leur avons soumis une série de dossiers. Jusquà présent, nous avons eu accès à toute la mémoire de lÉtat marocain sur ce sujet". Ainsi en serait-il des affaires Ben Barka ou Maanouzi, de loin les plus emblématiques et sur lesquelles, nous dit-on, lIER "avance". À défaut déléments tangibles, loptimisme de notre homme semble réel. Dont acte.
Pour donner corps à 43 ans de lhistoire du Maroc indépendant (le mandat de lIER couvre en effet la période 1956-1999), près de 140 permanents sont mobilisés au quotidien rue de Beyrouth. Pas un recoin des 3 étages de limmeuble dévolus à ces anciens du CCDH, du Forum vérité et Justice ou à ces dizaines de jeunes venus de lANAPEC, qui ne soit exploité. Partout, des cartons, des dossiers, des archives. Tant au bureau dordre, chargé denregistrer chaque courrier qui parvient à lIER, quau service "gestion des dossiers et archives" qui, comme son nom lindique, suit le parcours de chaque demande de réparation jusquà son classement en tant quarchive. Ce laborieux travail de compilation de "toutes" les données, a été confié à Asma Falhi, ancienne du CCDH.
On est tout dabord surpris par son âge. Asma a 24 ans, le ton déterminé de ceux dont on dit qu"aux âmes bien nées, la valeur nattend pas le nombre des années". Elle explique son rôle, simplement : "Nous avons commencé par faire un premier tri, par groupe, à partir dune chronologie dévénements, comme les grands procès, les répressions collectives
". Ensuite, poursuit-elle, une seconde équipe sattelle à remplir toutes les cases dune fiche de renseignements, nominative cette fois (cf. encadré). Toutes les données sont ensuite saisies puis vérifiées. "Une fois ces étapes validées, le dossier revient pour archivage" explique Asma Falhi, qui insiste, "le plus important est de savoir comment se comporter avec un dossier car derrière chacun deux se cache une histoire, des gens". Des témoignages qui, au sein de lIER, en ont empêché plus dun de dormir. Ainsi en est-il de Fatema, recrutée par le biais de lANAPEC et qui, tous les jours, saisit ces fameuses fiches individuelles de renseignements. "Je ne connaissais pas le dixième de ce que jai pu lire. Jignorais totalement des pans entiers de notre histoire. Du coup, jai emprunté pas mal de livres à la documentation pour mieux comprendre ce que je voyais défiler chaque jour sur mon écran". Dautres ont pleuré. Mais quoi quil en soit, tous sont unanimes : ils veulent que ce à quoi ils consacrent toute leur énergie réussisse.
Tous mesurent limportance du travail historique que peut accomplir lIER. Ce qui peut expliquer que parfois, particulièrement chez les plus jeunes, naissent des doutes existentiels, notamment sur la notion de vérité ou la question de limpunité
"Sur le principe, surtout depuis que je lis tout ce que je lis, je ne peux être contre la poursuite des responsables, confie cette autre jeune femme, avant dajouter embarrassée,
mais tout ça est politique
Je ne sais pas si le Maroc y a vraiment intérêt. Cest compliqué". Driss El Yazami, lui, tranche : "Nous avons accepté de participer à lIER en connaissance de cause, nous savions que sa mission nétait pas judiciaire. En revanche, nous sommes plusieurs à avoir clairement dit que les poursuites pénales était un droit imprescriptible des familles". Toutefois, cet ex-secrétaire général de linfluente FIDH ne peut manquer, sur cette question sensible de limpunité, dencourager à une réflexion collective sur le droit marocain. Pas la justice, le droit. Ce cadre légal qui peut rendre possible, ou pas, des poursuites judiciaires.
Au 9ème et dernier étage de limmeuble, le groupe "Réparation et indemnisation", placé sous la houlette de Mustapha Iznasni, membre fondateur de lOrganisation marocaine des droits de lhomme (OMDH). Il leur aura fallu une vingtaine de réunions pour mettre en place une méthodologie de travail. Aujourdhui, impossible de connaître les principes retenus, mais "ils sont arrêtés" assure-t-on. Si rien ne sera lâché sur les modalités, on sait dores et déjà que les membres de lIER ne veulent pas se contenter dune logique financière, comme le reproche en avait été fait à lancienne commission darbitrage. Mustapha Iznasni la dit et redit, "La réparation, cest rétablir le citoyen dans sa dignité et sa citoyenneté. Létablissement de la vérité est une manière de rendre la dignité. Cest aussi la prise en compte des préjudices liés aux violations dont la personne a été victime, quil sagisse de problème de réinsertion sociale ou de santé".
Une convention est déjà en cours de négociation avec le ministère de la Santé pour quune prise en charge médicale puisse être faite au niveau des provinces, notamment pour éviter "des déplacements souvent pénibles aux victimes". Car une unité médicale fonctionne déjà au sein de lIER. Dirigée par le Dr. Aïcha Hamida, elle sest largement inspirer du travail qua lancé le FVJ avec son centre découte des victimes de la torture. Cest dailleurs le psychiatre de ce centre qui reçoit, tous les jeudis, au sein de cette unité de lIER. Secondée dun infirmier, dune assistante sociale et dune secrétaire, le Dr. Aïcha confie avoir ausculté plus de 600 victimes. "Nous recevons deux types de cas, ceux urgents et lourds et ceux qui le sont moins, mais nécessitant une prise en charge immédiate. Nous ouvrons des dossiers médicaux, menons des interventions pour des dialyses, des opérations chirurgicales importantes". Ici, on se refuse à toutes discriminations, une victime est une victime, quelle sorte de Tazmamart ou de Derb Moulay Cherif.
Les 3 étages de la rue de Beyrouth ressemblent à sy méprendre à une fourmilière en perpétuelle agitation. La tâche est titanesque, le temps est compté et lattente à lextérieur est énorme. Mais de cela, ils sont tous conscients.
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