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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Maria Daïf et Driss Bennani

Enquête. Rumeur, le scoop populaire

(AFP)
Vous en avez entendu énormément, en avez cru beaucoup et propagé pas mal. Et ce n’est pas forcément grave. La rumeur est un exutoire social. Mais aussi une arme de manipulation massive.


"Allo, tu sais quoi ? Housni Benslimane est mort", "Ah, c'est vrai qu'on ne l'a pas vu à la cérémonie du roi de Belgique". "Moi, c'est un militaire qui travaille au Palais qui me l'a dit a sahbi, mais ils ne veulent pas l'annoncer maintenant". "Comment ça ce n'est pas vrai ? Une collègue à ma femme a assisté aux
obsèques hier" , "Ce matin, j'ai fait un tour à côté de sa villa à Rabat. Il n'y a même plus de gendarmes à l'entrée". Voilà, en vrac, ce qui s'est dit il y a quelques semaines sur le général Benslimane. La mort supposée de cet homme fort du régime a nourri les conversations au téléphone, dans les cafés, les chaumières et les cercles "les mieux informés". Quelques jours après, le général apparaissait sur la RTM, en tenue décontractée, assistant à une banale séance d'entraînement de l'équipe nationale de foot. "Mais c'est un montage… En fait, il n'est pas mort, il aurait fomenté un coup d'État. Et puis depuis quand un général assiste à un entraînement de foot ?". Oui, c'est allé jusque-là. Et pendant plusieurs jours, les Marocains ont refusé de croire que Benslimane était encore en vie.
Ainsi va la rumeur… Partie d'on ne sait où, puis reprise, relayée, grossie, personnalisée pour qu'à la fin, elle s'évanouisse et disparaisse aussi subitement qu'elle est née. Quand elle ne se régénère pas. Sur les dix dernières années, on ne compte plus les grosses (grossières ?) rumeurs en tous genres qui ont parcouru nos cercles de discussion. La maladie de Hassan II (mais jamais sa mort), les accidents de Mohammed VI, l'attentat fomenté contre lui, les déboires des princesses, Youssoufi qui n'a jamais perçu de salaire durant son mandat, les ministres sur le départ, le puits miracle d'El Jadida, l'arbre qui pleure à Rabat, les cafards dans les bouteilles d'eau minérale, les chewing-gums (Bazooka) en peau de souris, et tout récemment, la fortune subite de Kazabri, l'imam star du ramadan à la mosquée Hassan II. Des rumeurs qui, très vite, se transmettent, se propagent, sont analysées, commentées, disséquées, confirmées ou infirmées, etc. Et pas que chez nous. Des New-yorkais ont déjà cru que des alligators se nichaient dans leurs égoûts, des milliers de personnes dans le monde ne démordaient pas que les lentilles de contact fondaient dans les yeux ou que des femmes étaient cuites aux UVA, tout comme ces Français qui juraient par tous les dieux que des vipères étaient lâchées par avion au-dessus de leur campagnes. Bref, tout cela pour dire que la rumeur est universelle, voire même humaine. Un phénomène qui a aujourd'hui sa science, la rumorologie. Mais un phénomène tellement complexe qu'il est encore difficile d'en démonter les mécanismes. "La rumeur naît de l'alchimie entre plusieurs facteurs indissociables (socioculturels, psychiques, etc.)", fait noter ce chercheur en communication.

La rumeur est marocaine
Selon Latifa Akharbach, consultante en communication, "La rumeur est une information de substitution. Quand le besoin d'être informé n'est pas assouvi chez une collectivité (pays, entreprise, famille, etc), cette dernière s'auto-approvisionne et crée ses propres informations". Ce qui explique, en partie, la floraison et la persistance des rumeurs chez nous. En effet, pendant longtemps, le système a été (est ?) opaque, et l'information rare, quand elle n'est pas orientée, ce qui reste le propre des systèmes non démocratiques. On ne sait, par exemple, pas sur quels critères un ministre est choisi (rumeurs sur les nominations), pourquoi un haut gradé est indéboulonnable de son poste (mort de Benslimane), très peu d'informations filtrent sur la Cour royale (rumeurs sur la vie privée de la famille royale, sur les rivalités entre courtisans…).
La sociologue Soumaya Naâmane Guessouss tient un autre bout de réponse. Selon elle, "la rumeur ne peut qu'être prospère dans un pays à culture orale". Une culture de bouche à oreille (le fameux téléphone arabe) rendue efficace, entre autres raisons, par cette absence de sens critique (éducation autoritaire, enseignement traditionnel, etc.) chez la majorité des Marocains. Pour caricaturer, disons qu'un Marocain cherchera plus à propager une information qu'à la vérifier. "Dans une société où l'information est une denrée rare, la détenir confère un pouvoir. L'informateur attire l'attention, il est valorisé, questionné, etc.", explique S.N. Guessouss. Ainsi, pour faire l'important, il aura tendance à grossir l'information, à la déformer à souhait pour la rendre le plus sensationnelle possible. Une secrétaire qui sort décoiffée du bureau de son directeur et la rumeur est partie… "L'autre jour, je les ai vu tous les deux dans le parking, adossés à une voiture", "tu es au courant qu'elle vient d'être augmentée" jusqu'à, "je les ai vu nus dans le bureau", et qui dit mieux ? Mais attention, une rumeur, aussi nuisible soit-elle, n'a pas toujours cet objectif. "Elle tient souvent lieu de loisir", comme le fait remarquer S.N. Guessouss. Elle naît du vide, et circule dans des lieux où l’on n'a pas forcément des choses à se dire comme le café et le hammam, "véritable viviers des ragots et de tberguig de toutes sortes". Une rumeur est ensuite, par définition, bâtarde. Elle n'a pas d'auteur, pas de source, on ne sait pas d'où elle vient ni où elle va. Tout dépendra de sa "crédibilité" mais aussi de son intérêt. "Et forcément, cela ne sort pas du trio sexe, argent et pouvoir", explique Abdelilah Jennan, consultant en ressources humaines.

Le triangle de la rumeur
Ne nous étonnons pas alors que les rumeurs les plus croustillantes rassemblent les trois ingrédients. Prenons "l'affaire Oualalou". Voilà donc un ministre, influent, qui gère l'argent du pays et qu'on aurait surpris dans des ébats sexuels inavouables dans un cabanon à Cabo Negro. Comment voulez-vous que les Marocains, friands de "dwassa", ratent celui-ci (de dossier) ? Sexy à souhait, déformable à l’infini, "l’affaire", on s’en souvient, a fait les choux gras de la presse, même la plus sérieuse (avec plus de pincettes cependant, jusqu’au présent article). N’oublions pas d’ailleurs que c’est un journal - marginal, certes - qui a été à l’origine de cette rumeur ministérielle. Mais cela n’a pas empêché beaucoup d’autres de lui emboîter le pas. Pour en critiquer la teneur, certains titres sont allés jusqu’à scanner l’article incriminé… Ce qui n’a fait, au final, que relayer, plus loin et plus vite, "l’information".
Normal, écrit Pascal Froissart, auteur d’un essai sur l’histoire de la rumeur, "la rumeur court d’autant plus vite et d’autant plus loin qu’elle a trouvé dans la presse sa courroie de transmission. Elle se nourrit des nouveaux moyens de communication". Le salut ne viendra donc pas du pluralisme médiatique. S.N. Guessous pousse l’explication un peu plus loin. "Tout ce qui est écrit est sacré. Un texte écrit, dans notre imaginaire collectif, renvoie nécessairement au Coran et ne peut donc être remis en cause". Dès lors, "qrit" (j’ai lu), plus que "smaât" (j’ai entendu) devient un élément qui crédibilise encore plus une rumeur. La presse et donc l’information, censée couper court à la rumeur, ne fait finalement que la nourrir. Car pour vivre, une rumeur a d’abord besoin de masse pour la relayer. Quoi de mieux, alors, qu’un journal, une radio ou que la divine télé ?

Révélations d’une rumeur
Souvenons-nous des séropositifs que l’État brûlait, vifs, à la foire de Casablanca et remettons-nous dans le contexte de l’époque. C’était au début des années 90. Le sida est une maladie qui fait peur. Inconnue et mortelle. "Elle ne touche que les homosexuels, se transmet par le toucher, la respiration, etc." , entendait-on ici et là. "À l’époque, il n'y avait aucune information concernant le sujet. Pas de chiffres, ni de sensibilisation, la société découvrait violemment le sida et réagissait tout aussi violemment", note un spécialiste des médias.
Bien entendu, jamais aucun séropositif n’a été brûlé nulle part, la maladie ne touche pas que les homosexuels, les modes de transmission sont aujourd’hui connus par tous, etc. Sauf qu’à l’époque, la société, anxieuse, avait besoin d’un exutoire.
Jean-Noël Kapferer, spécialiste de l’étude des rumeurs écrit dans Rumeurs, le plus vieux média du monde, "la rumeur est la manifestation d’un trouble collectif, elle est l’expression métaphorique d’une anxiété. Et si elle circule, c’est parce qu’elle a fonction d’exutoire". Décryptage : se sentant menacée dans son équilibre et son identité, la société exclut (brûle) les séropositifs et "le message violent que la rumeur a véhiculé n’était autre qu’un moyen inconscient de libérer ses peurs".
Si elle circule, c’est parce que la rumeur répond à un besoin mais aussi une attente. Ainsi, au lendemain de la parution de la lettre du Cheikh Yassine, beaucoup de Marocains, sans l’avoir nécessairement lue, prêtaient au roi, en début de règne, l’intention de rapatrier la fortune de son père pour l’investir dans le pays. "Il va le faire", assurait-on… espérant, sans doute, que le jeune roi entende la rumeur, qu’il reçoive le message.

La fabrique à rumeurs
Latifa Akharbach en est d’ailleurs convaincue : "Tous les décideurs gagneraient à avoir des observateurs de la rumeur. C’est une émanation sociale révélatrice". Bien utilisée, elle permet de rester proche des préoccupations de la société, mais pas seulement. La rumeur est aussi une arme redoutable… de manipulation. Ceci, nos décideurs l’ont bien compris. Les échos de remaniement ministériel, de nominations et de départs sont autant de ballons d’essai qui permettent aux décideurs de jauger la popularité de leurs intentions. La différence avec un sondage d’opinion ? C’est d’abord moins démocratique, et surtout anarchique. Ensuite, une rumeur ne coûte pas un rond et ses résultats ne sont pas obligeants. Elle permet un retour en arrière, un repli en douceur. Qui succèdera à Driss Jettou ? Laenser, Abou Ayoub ou Belfqih ? Les noms fusent d’on ne sait où (enfin…) mais on sait pourquoi : on attend le feed-back de la société (les partis, ONG, médias et petit peuple). En plus de l’impact, nos décideurs semblent également avoir bien compris le mécanisme de la rumeur. Aussi se servent-ils de la presse pour porter leurs ballons d’essai. Une confidence, un briefing en off et c’est parti. Le journaliste, tout fier de détenir un scoop, ne fera finalement que jouer, consciemment ou pas, le jeu du pouvoir.
Quant aux dernières "nouvelles", elles voudraient que la wilaya de Casablanca se soit dotée d’un département de "rumorologie". Un service qui traque la rumeur dans la ville, l’analyse et, au besoin, en distille. Mais ce n’est qu’une rumeur…



Maroc-Algérie, la guerre imminente

On ne compte plus les forums Internet qui traitent de la guerre entre le Maroc et l’Algérie. Si l’on croit ces sites, elle serait imminente. Certains habitants frontaliers ont constaté des mouvements de troupes, d’autres prêtent aux responsables des deux pays des déclarations pour le moins incendiaires, les plus raisonnables se contentent d’ajouter que plusieurs journaux font état d’armement massif des deux côtés. La presse n’est d’ailleurs pas étrangère à ce "conflit". D’un côté comme de l’autre de la frontière, les machines de propagande médiatique tournent à plein régime et quand elles manquent d’infos, elles ne trouvent aucune gêne à en fabriquer.

M6, ce roi fragile
Les rumeurs d'attentats fomentés contre le jeune roi n’ont jamais tenu longtemps, puisque automatiquement démenties à chacune de ses apparitions. Elles ont pourtant fleuri lors des premières années de son règne. Tantôt renversé par les militaires, tantôt par les gendarmes, les Marocains exprimaient ainsi leur peur pour le nouveau règne, en période de transition. En plus, un roi (qu’on commençait à croire éternel) venait de mourir. Sinon, chaque absence plus ou moins longue du roi donnait lieu à des rumeurs sur des accidents, des hospitalisations, etc. Cela continue.

Mohammed V sur la lune
Beaucoup jurent, encore d’aujourd’hui, qu’ils ont vu le visage du sultan apparaître dans la lune. C’était lors des années d’exil de la famille royale à Madagascar. La trouvaille du mouvement national a, pendant des années, entretenu la flamme nationaliste de milliers, voire de millions de Marocains. La technique, scientifique, est par ailleurs connue. L’effet de rémanence consiste à fixer une image pendant quelques secondes puis regarder vers un mur blanc (qu’on a remplacé chez nous par la lune, plus émotive et plus divine). L’image, que notre cerveau aura stockée, est reproduite sur la surface blanche. Expliquez-le à votre grand-mère, vous verrez !

Le "couple" mythique
L’une des rumeurs les plus loufoques et les plus coriaces. Beaucoup n’en démordent toujours pas : dans les années 80, deux cadres de la Wafabank, dans des ébats amoureux passionnés à l’intérieur même de la banque sont restés "collés" l’un à l’autre, l’organe de l’homme ayant été accroché… par le stérilet de sa partenaire. Cela paraît drôle, mais la rumeur avait à l’époque fait scandale et continue à revenir dans les conversations grivoises. Les plus "gonflés", quant à eux, sont allés jusqu’à assurer avoir vu les deux corps couverts d’un drap blanc, sortis sur une civière et transportés dans une ambulance.

Gare À l’acide !
L’histoire des islamistes barbus qui aspergent des passantes d’acide vient fréquemment terroriser les jeunes femmes. "C’est arrivé à la copine d’une copine", "je l’ai lu dans le journal", assure-t-on ici et là. Depuis quelques années, cette rumeur ne cesse d’enfler et de se régénérer régulièrement : le Mâarif était ciblé il y a quelques mois, ce sera le tour de l’avenue Massira un peu plus tard et des dizaines de femmes sont défigurées. Si la rumeur est bien révélatrice d’un fait, c’est bien de celui que la présence en masse des femmes dans les espaces publics n’a pas encore été digérée par la société (les hommes en l’occurrence)… qui, par cette rumeur, fait violence aux femmes en jupe ou en manches courtes.



Entreprise Rumeur : allié et ennemi

L'entreprise serait-elle un terrain fertile à la rumeur ? C’est ce que certifie Abdelilah Jennan, directeur de l’Institut des ressources humaines (IRH), rappelant la dernière "grosse" rumeur en date, qui, pendant plusieurs semaines, a ébranlé une grande entreprise de la place et a brisé la carrière d’un de ses cadres supérieurs. Celui-ci, accusé de harcèlement (jamais prouvé) sur plusieurs de ses collègues femmes, était devenu au centre des chuchotements et des indiscrétions, dans l’entreprise mais aussi à l’extérieur. Ses employeurs, craignant pour leur réputation l’ont alors "poussé" à négocier son départ : "L’entreprise est un condensé de la société, il n’y a aucune raison qu’elle soit épargnée", continue Jennan. Ainsi, une femme nommée à un poste de responsabilité et c’est de la promotion canapé. Quant à la relation directeur/secrétaire, c’est devenu un classique. Et comme dans la société, la rumeur dans l’entreprise peut également être instrumentalisée : "C’est une arme qu’on utilise sans vergogne contre un concurrent. Il a suffi que soit colportée la rumeur d’araignées dans des bouteilles d’eau minérale et l’image de la marque incriminée en a pris un sacré coup". Ce qui a, bien entendu, servi son concurrent direct. Qui sont les pros de la rumeur instrumentalisée dans l’entreprise ? Les syndicats, répondent les spécialistes : "Le mécontentement des salariés est leur fond de commerce. Il arrive donc souvent qu’un syndicat lance une rumeur sur des réductions d’effectifs, des augmentations, des nominations…". L’opacité et l’absence de communication régnant encore en maître dans la plupart des entreprises marocaines, la méthode, pernicieuse, ne peut que marcher à tous les coups.



Démentir. Pas toujours la bonne solution !

Les spécialistes sont unanimes. La meilleure manière de couper court à une rumeur chez nous, c’est de la laisser courir ou la traiter. "Notre écosystème ne supporte pas le démenti. C’est souvent le meilleur moyen pour redonner de la vigueur à une rumeur qui commençait à s’essouffler", note un professeur de communication de masse. "Et pourquoi ils prennent la peine de démentir si ce n’est pas vrai ? Ils veulent nous cacher quelque chose, c’est sûr". Voici, à peine caricaturées, le genre de réactions que suscitera un démenti officiel. Au cours de plusieurs années, le black-out au niveau de l’information a été total. Résultat, une méfiance terrible s’est installée empêchant, au jour d’aujourd’hui, une circulation fluide et normale de l’information. Les exemples ne manquent pas. Oulalou n’a jamais rien démenti quant au scandale où il aurait été impliqué et le jour où Nabil Benabdellah a officiellement nié que des singes marocains aient été envoyés pour faire sauter des champs de mine en Irak, notre valeureux ministre a inspiré de bien bonnes vannes parmi ses concitoyens. Alors qu’il n’a fait, au final, que son travail de porte-parole du gouvernement.
Traiter une rumeur veut dire quoi maintenant ? "Tout simplement agir sur les éléments sans lesquels elle ne serait pas, combler le vide d’informations qui est à son origine", note ce DRH. Ce qui pousse Abdelilah Jennan à penser "qu’au lieu de chercher à la combattre, il vaut mieux prévenir la rumeur. Informer au maximum et donner des faits précis et vérifiables".

 
 
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