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Politique. Loi sur les partis : étude de texte
Droits de l'homme. L'ONU entend les ONG
Partis. Ceux qui veulent changer la gauche
Abdelkébir Alaoui M'Daghri. "J'ai gagné la confiance des islamistes"
Télévision. Le marketing du sacré
N° 150
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Politique. Loi sur les partis : étude de texte
Droits de l'homme. L'ONU entend les ONG
Partis. Ceux qui veulent changer la gauche
Interview-vérité. Abdelkébir Alaoui M’Daghri, "J’ai gagné la confiance des islamistes"
Télévision. Le marketing du sacré

Propos recueillis par Driss Ksikes

Interview-vérité. Abdelkébir Alaoui M’Daghri, "J’ai gagné la confiance des islamistes"

(DK / Telquel)
Son rôle dans l’intégration du PJD en politique. Son échec à faire de même avec Al Adl. Ses tiraillements avec Basri. Son acharnement contre le plan d’intégration de la femme. L’ex-ministre des Affaires islamiques fait pour la première fois son bilan.


Un ministre resté en poste plus de 18 ans, qui publie un roman vaguement allégorique sur le rapport à la Cour*, cela ressemble à une fuite en avant. Qu’est-ce qui vous empêche d’écrire vos mémoires politiques ?
Rien. Je suis d’ailleurs en train d’écrire un ouvrage dans ce sens. Je l’intitulerai "Le gouvernement barbu" (Al Houkouma Al Moultahia). Cet essai me permettra, enfin, de dire vraiment ce que je pense. Quant au roman, ce n’est qu’une forme de contemplation philosophique.

"Le gouvernement barbu" ! Exprimez-vous un souhait ou une frustration ?
C’est un espoir que nourrit le courant "islamiste". Quant à moi, je ne fais qu’étudier les avantages et inconvénients que pourrait avoir l’avènement d’un tel gouvernement au Maroc. Je réfléchis aux réactions que pourrait avoir la société civile et aux possibilités qu’a le rêve des islamistes marocains d’aboutir.

Ça se voit que leur arrivée au pouvoir vous tient à cœur. Était-ce votre objectif en facilitant leur intégration dans le système politique ?
D’abord, j’ai toujours été convaincu que le mouvement islamiste au Maroc mérite d’être traité, à l’instar de toutes les autres tendances idéologiques et politiques, avec les mêmes leviers que nous procure la démocratie : l’opportunité de s’exprimer librement et la nécessité de s’en remettre à l’avis du peuple. Par ailleurs, j’ai toujours estimé - et je n’ai pas changé d’avis - que la violence à l’encontre des islamistes ne mènera nulle part. Pire, elle peut précipiter leur recours au travail souterrain et la mise à mal de la sécurité sociale. Aussi ai-je toujours défendu et contribué au dialogue avec eux.

Votre trouvaille, l’université de la renaissance islamique (Assahwa), a fini par leur donner beaucoup de visibilité et de relais internationaux. N’avez-vous pas finalement contribué à renforcer nos islamistes ?
La pensée extrémiste existait depuis belle lurette chez nous, mais nous ne voulions pas la regarder en face. Bien avant la création de l’université en 1994, les mouvements islamistes étaient en activité et en lien avec des organisations internationales, notamment les frères musulmans en Égypte, mais aussi le FIS en Algérie. Au lieu de laisser les choses se faire dans les coulisses, nous avons invité tout le monde au Maroc. À la première session, le Tunisien Ghannouchi, l’Algérien Nahnah, mais aussi des figures égyptiennes ont fait le déplacement à Rabat. Nos islamistes ont pu évoluer dans leur environnement naturel. J’ai gagné leur confiance.

C’est pire que ce qu’on pouvait imaginer. Au lieu de confronter les militants (aujourd’hui au MUR, entre autres) à leur réalité culturelle, vous leur offriez un tremplin à l’internationale islamiste…
Votre interprétation est erronée. Ce que nous avons fait à l’université nous a permis de jeter les ponts entre nous, de leur montrer sur le terrain les intentions réelles de l’État et notre volonté de faire lever toute ambiguïté et méfiance de leur part. Lorsque le roi Hassan II a reçu les participants à Skhirat, ils ont compris que les temps avaient changé et qu’ils avaient tout à gagner dans la transparence. Cela les a amenés à abandonner toute forme de recroquevillement et de radicalité.

La direction du PJD affirme que vous n’avez pas servi d’intermédiaire entre elle et le Palais. Prétendez-vous le contraire ?
Je tenais plusieurs réunions chez moi avec des dirigeants du MUR, et parfois en présence de hauts responsables de l’État. De là à prétendre que j’ai servi d’intermédiaire pour leur normalisation, je n’irai pas jusque-là. Mais j’ai certainement contribué à rapprocher les points de vue. Lorsqu’on préparait les sessions de l’université (Assahwa), je les invitais à mon bureau et cela permettait de les rassurer.

Vous prépariez le terrain et Driss Basri s’occupait de l’intégration politique. Qu’est-ce qui vous a empêché de travailler en bonne intelligence avec lui dans le cas d’Al Adl Wal Ihsane ?
Mon éthique m’interdit de parler en mal d’un ex-collègue. Mais en ce qui concerne Al Adl Wal Ihsane, il faut resituer les choses dans leur contexte. En 1990, j’ai demandé à Hassan II l’autorisation pour entamer des négociations avec eux. Comme vous le savez, "le conseil de guidance" (Majliss Al Irchad) était entièrement en prison. Abdeslam Yassine était en résidence surveillée. Le roi m’a donné le feu vert. Une commission a été mise en place à cet effet, nous prenions Yassine avec nous et allions à la prison de Salé. Les négociations commençaient après Al Asr (en milieu d’après-midi) et se terminaient après Al Fajr (à l’aurore), durant plusieurs jours. Nous sommes parvenus à des résultats concrets. Ils se sont engagés à travailler au sein des institutions, à condamner la violence et à couper les liens avec toute organisation externe dans le but de demander des subventions. Al Adl était sur le point de devenir un parti politique et de participer aux élections de 1992.

Faut-il vous croire sur parole ?
J’ai les preuves écrites de leur engagement. Plus tard, quelqu’un - je ne sais qui - a interféré pour exiger une nouvelle condition : qu’Al Adl adresse une lettre au roi. Effectivement, nous avons réussi à obtenir la lettre. Mais une tierce partie a mis les bâtons dans les roues…

Le ministère de l’Intérieur ?
Disons une tierce partie. Elle a considéré que l’expression "roi du pays" utilisée par Al Adl était irrévérencieuse et qu’il aurait fallu écrire "Amir al Mouminine" ou "Sa Majesté le roi". Et tout est tombé à l’eau. J’ai personnellement adressé une lettre à Abdeslam Yassine pour l'inviter à assister à l’université d’Assahwa, mais il n’a pas pris mon initiative au sérieux.

Après le 16 mai, plusieurs observateurs vous ont tenu pour responsable, a posteriori, de l’introduction du wahhabisme au Maroc. Qu'en dites-vous ?
Revenons un peu en arrière. Le salafisme wahhabite est très ancien au Maroc. Il a eu une première vie, sous une forme réformatrice, avec Abou Chouaïb Doukkali et Mohamed Belarbi Alaoui. Depuis les années 60, Taqieddine El Hilali a été le premier alem à percevoir un salaire mensuel de l’Arabie saoudite en vue de faire du prosélytisme (la da’wa islamique) au Maroc. Il a eu des adeptes et les autorités commençaient à être gênées par son action. La ligue des ouléma du Maroc l’a défendu auprès du roi Hassan II, puis les portes lui ont été rouvertes. Depuis, les services du ministère de l’Intérieur ont commencé à nourrir et à protéger cette mouvance. Le ministère des Affaires islamiques ne pouvait plus s’en approcher.

Théoriquement, le patrimoine et le personnel religieux étaient sous votre contrôle. Alors, comment les wahhabites pouvaient-ils échapper à votre emprise ?
Il m’est arrivé de demander la suspension d’un imam wahhabite, mais il a fallu l’intervention du roi lui-même pour que ce soit exécuté. Cette mouvance bénéficiait d’un réseau d’écoles religieuses et je n’ai même pas réussi à intervenir pour revoir leurs programmes, remplacer leurs enseignants ou avoir un droit de regard sur leurs sources de financement.

Qui pouvait empêcher un ministre de souveraineté d’intervenir ?
Je vous donne un exemple. Il y avait une école wahhabite à Marrakech et je voulais m’enquérir des manuels et curricula. J’ai alors dépêché un inspecteur général pour effectuer un rapport. Les responsables de l’école lui ont refusé l’accès. Un responsable sécuritaire local l’a contacté pour lui demander de laisser tomber. "Hadouk dialna", lui a-t-il dit.

Accusez-vous Basri de les avoir protégés ?
Je n’accuse personne. Il y a les autorités locales, les renseignements, etc.

Et votre ministère ? Qui d’autre devait s’occuper des mosquées souterraines ?
Nous ne contrôlions que les mosquées qui méritent le nom de mosquées. Mis à part ces lieux de culte bien quadrillés, il y avait des soit disant mosquées inaccessibles, dans les bidonvilles. Il y avait aussi un travail de mobilisation religieuse dans les maisons et les quartiers périphériques. Tout cela était du ressort des services de sécurité. Et parfois, même les hommes de l’Intérieur ne parvenaient pas à y accéder. La situation misérable de ces lieux est une honte pour le Maroc, une bombe à retardement. Il aurait pu en résulter plusieurs 16 mai.

C’est facile de tout mettre sur le dos du ministère de l’Intérieur. Sur le plan idéologique, au moins, vous étiez censés tirer la sonnette d’alarme sur l’existence de groupuscules radicaux…
Les groupuscules dont vous parlez n’étaient même pas connus par les services de police. Comment pouvions-nous en appréhender l’existence ? Demandez-vous qui autorisait l’introduction de milliers de livres et de cassettes et qui vérifiait les comptes bancaires ? Vous pourriez me reprocher de ne pas avoir prévenu les autorités. Je vous dirais que je l’ai fait sous forme de rapports détaillés remis aux services concernés, mais tout cela est resté sans suite. Pour être juste, je préciserais que depuis l’arrivée du roi Mohammed VI, la coordination entre le ministère des Affaires religieuses et les services de police, de gendarmerie et de renseignements a gagné en qualité. Parce qu’il dirigeait personnellement certaines réunions en vue de rendre la gestion du religieux plus rationnelle et collective.

Si le plan d’intégration de la femme a échoué, c’est en grande partie à cause de vous. N’avez-vous pas été le premier à faillir au travail collectif au sein du gouvernement Youssoufi ?
Lorsque le plan nous a été soumis, j’ai vainement essayé de persuader Youssoufi de prendre l’avis des ouléma en considération. Je lui ai même remis un rapport effectué par certains ouléma à ce sujet. Finalement, il n’en a pas tenu compte. Je me suis alors opposé à la procédure poursuivie et critiqué le Premier ministre pour avoir présidé un événement en faveur du plan. Je n’ai pas non plus apprécié qu’il reçoive les ouléma dans le cadre d’une large commission au sein de laquelle leur avis a été noyé. Enfin, j’ai considéré que seul le roi était habilité à convoquer les ouléma. Le code de la famille étant une affaire religieuse, revient de jure à Amir al Mouminine.

Depuis, vous avez fait de la surenchère et orchestré à partir de votre département une série de communiqués de ouléma dénonçant le plan, allant jusqu’à traiter Saïd Saadi d’apostat. N’avez-vous pas par là donné le ton à la critique islamiste et aux antagonismes qui s’en sont suivis ?
Était-ce normal que toutes mes objections soient ignorées ? In fine, ce qui est arrivé n’a-t-il pas permis une animation du débat sur une question socialement sensible ? L’antagonisme était latent. Maintenant, en ce qui concerne l’ex-communication des autres, j’ai toujours été contre. J’ai d’ailleurs arrêté plusieurs prêcheurs qui ont relayé les avis islamistes au sein de leurs mosquées.

Reconnaissez-vous, par contre, avoir agi comme un dissident au sein du gouvernement ?
J’avais au sein du gouvernement des positions indépendantes, mais je veillais à prévenir mes collègues des dangers potentiels. La situation a atteint son paroxysme lorsque Youssoufi m’a dit, pendant un conseil du gouvernement : "Je vous rappelle, Si M’Daghri, ce que Chevènement avait dit. Un ministre doit se taire ou démissionner". Je lui ai alors répondu : "Soyez sûr, Si Youssoufi, que je ne me tairai pas et ne démissionnerai pas non plus". J’ai essayé de participer à la prise de décision, même en nageant à contre-courant.

Et quand un groupe de 16 ouléma a émis une fatwa, au lendemain de l’invasion de l’Afghanistan par les États-Unis, qui allait à contre-courant du consensus national, vous avez joué au censeur…
Il y avait dans la liste des signataires, un croque-mort, deux enseignants dans des écoles coraniques et un groupe qui a affirmé avoir été floué. La fatwa n’était pas crédible. Et je ne voulais pas qu’on joue avec. Une fatwa indépendante provenant de vrais ouléma est la bienvenue. Mais une fatwa de plaisantins, il n’en était pas question.

Les vrais ouléma ? Ceux de Rokn al Moufti ? Ne voyiez-vous pas que les Marocains cherchaient plus leurs fatwas chez des radicaux ou chez des stars de l’islam satellitaire ?
N’oubliez pas qu’un sondage effectué par la RTM a permis de réaliser que Rokn Al Moufti venait en seconde position derrière le journal télévisé. Quant aux Marocains, si la majorité est pacifiste, nos ouléma y ont certainement contribué. Alors ne minimisons pas leur rôle.

* Abdelkébir Alaoui M'Daghri,
Thaourat Zennou, Universal Edition, 2004




Reconversion. Quelle vie après le ministère ?

Depuis son éviction du poste de ministre des Habous et des Affaires islamiques, en décembre 2002, Abdelkébir Alaoui M’Daghri a transféré son bureau d’avocat de Fès à Rabat. Mais il a suffisamment de temps libre pour se consacrer à l’écriture. Sa première sortie a été sous forme de pamphlet, Le roi est l’ombre de Dieu. Le propos, consacrant le droit divin, est venu en postface de sa dernière leçon hassanienne sur le droit constitutionnel en islam et le rôle de l’État tel que nous le dicte la tradition. Considéré comme suranné et rétrograde par plusieurs intellectuels, il a écrit pour répondre à ses détracteurs. Deux ans plus tard, il publie un roman, La révolution de Zennou, une sorte d’hyperbole d’une société qui se soulève contre l’ordre oppressif pour retrouver son caractère naturel, originel, basé sur la tolérance et l’amour. La femme, Zennou, y est le symbole de cette nature profonde. Le rapport tendu avec le pouvoir y est distillé en filigrane. M’Daghri n’a pas encore livré tous ses ressentiments.

 
 
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