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Propos recueillis par Driss Ksikes
Interview-vérité. Abdelkébir Alaoui MDaghri, "Jai gagné la confiance des islamistes"
Son rôle dans lintégration du PJD en politique. Son échec à faire de même avec Al Adl. Ses tiraillements avec Basri. Son acharnement contre le plan dintégration de la femme. Lex-ministre des Affaires islamiques fait pour la première fois son bilan.
Un ministre resté en poste plus de 18 ans, qui publie un roman vaguement allégorique sur le rapport à la Cour*, cela ressemble à une fuite en avant. Quest-ce qui vous empêche décrire vos mémoires politiques ? |
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Rien. Je suis dailleurs en train décrire un ouvrage dans ce sens. Je lintitulerai "Le gouvernement barbu" (Al Houkouma Al Moultahia). Cet essai me permettra, enfin, de dire vraiment ce que je pense. Quant au roman, ce nest quune forme de contemplation philosophique.
"Le gouvernement barbu" ! Exprimez-vous un souhait ou une frustration ?
Cest un espoir que nourrit le courant "islamiste". Quant à moi, je ne fais quétudier les avantages et inconvénients que pourrait avoir lavènement dun tel gouvernement au Maroc. Je réfléchis aux réactions que pourrait avoir la société civile et aux possibilités qua le rêve des islamistes marocains daboutir.
Ça se voit que leur arrivée au pouvoir vous tient à cur. Était-ce votre objectif en facilitant leur intégration dans le système politique ?
Dabord, jai toujours été convaincu que le mouvement islamiste au Maroc mérite dêtre traité, à linstar de toutes les autres tendances idéologiques et politiques, avec les mêmes leviers que nous procure la démocratie : lopportunité de sexprimer librement et la nécessité de sen remettre à lavis du peuple. Par ailleurs, jai toujours estimé - et je nai pas changé davis - que la violence à lencontre des islamistes ne mènera nulle part. Pire, elle peut précipiter leur recours au travail souterrain et la mise à mal de la sécurité sociale. Aussi ai-je toujours défendu et contribué au dialogue avec eux.
Votre trouvaille, luniversité de la renaissance islamique (Assahwa), a fini par leur donner beaucoup de visibilité et de relais internationaux. Navez-vous pas finalement contribué à renforcer nos islamistes ?
La pensée extrémiste existait depuis belle lurette chez nous, mais nous ne voulions pas la regarder en face. Bien avant la création de luniversité en 1994, les mouvements islamistes étaient en activité et en lien avec des organisations internationales, notamment les frères musulmans en Égypte, mais aussi le FIS en Algérie. Au lieu de laisser les choses se faire dans les coulisses, nous avons invité tout le monde au Maroc. À la première session, le Tunisien Ghannouchi, lAlgérien Nahnah, mais aussi des figures égyptiennes ont fait le déplacement à Rabat. Nos islamistes ont pu évoluer dans leur environnement naturel. Jai gagné leur confiance.
Cest pire que ce quon pouvait imaginer. Au lieu de confronter les militants (aujourdhui au MUR, entre autres) à leur réalité culturelle, vous leur offriez un tremplin à linternationale islamiste
Votre interprétation est erronée. Ce que nous avons fait à luniversité nous a permis de jeter les ponts entre nous, de leur montrer sur le terrain les intentions réelles de lÉtat et notre volonté de faire lever toute ambiguïté et méfiance de leur part. Lorsque le roi Hassan II a reçu les participants à Skhirat, ils ont compris que les temps avaient changé et quils avaient tout à gagner dans la transparence. Cela les a amenés à abandonner toute forme de recroquevillement et de radicalité.
La direction du PJD affirme que vous navez pas servi dintermédiaire entre elle et le Palais. Prétendez-vous le contraire ?
Je tenais plusieurs réunions chez moi avec des dirigeants du MUR, et parfois en présence de hauts responsables de lÉtat. De là à prétendre que jai servi dintermédiaire pour leur normalisation, je nirai pas jusque-là. Mais jai certainement contribué à rapprocher les points de vue. Lorsquon préparait les sessions de luniversité (Assahwa), je les invitais à mon bureau et cela permettait de les rassurer.
Vous prépariez le terrain et Driss Basri soccupait de lintégration politique. Quest-ce qui vous a empêché de travailler en bonne intelligence avec lui dans le cas dAl Adl Wal Ihsane ?
Mon éthique minterdit de parler en mal dun ex-collègue. Mais en ce qui concerne Al Adl Wal Ihsane, il faut resituer les choses dans leur contexte. En 1990, jai demandé à Hassan II lautorisation pour entamer des négociations avec eux. Comme vous le savez, "le conseil de guidance" (Majliss Al Irchad) était entièrement en prison. Abdeslam Yassine était en résidence surveillée. Le roi ma donné le feu vert. Une commission a été mise en place à cet effet, nous prenions Yassine avec nous et allions à la prison de Salé. Les négociations commençaient après Al Asr (en milieu daprès-midi) et se terminaient après Al Fajr (à laurore), durant plusieurs jours. Nous sommes parvenus à des résultats concrets. Ils se sont engagés à travailler au sein des institutions, à condamner la violence et à couper les liens avec toute organisation externe dans le but de demander des subventions. Al Adl était sur le point de devenir un parti politique et de participer aux élections de 1992.
Faut-il vous croire sur parole ?
Jai les preuves écrites de leur engagement. Plus tard, quelquun - je ne sais qui - a interféré pour exiger une nouvelle condition : quAl Adl adresse une lettre au roi. Effectivement, nous avons réussi à obtenir la lettre. Mais une tierce partie a mis les bâtons dans les roues
Le ministère de lIntérieur ?
Disons une tierce partie. Elle a considéré que lexpression "roi du pays" utilisée par Al Adl était irrévérencieuse et quil aurait fallu écrire "Amir al Mouminine" ou "Sa Majesté le roi". Et tout est tombé à leau. Jai personnellement adressé une lettre à Abdeslam Yassine pour l'inviter à assister à luniversité dAssahwa, mais il na pas pris mon initiative au sérieux.
Après le 16 mai, plusieurs observateurs vous ont tenu pour responsable, a posteriori, de lintroduction du wahhabisme au Maroc. Qu'en dites-vous ?
Revenons un peu en arrière. Le salafisme wahhabite est très ancien au Maroc. Il a eu une première vie, sous une forme réformatrice, avec Abou Chouaïb Doukkali et Mohamed Belarbi Alaoui. Depuis les années 60, Taqieddine El Hilali a été le premier alem à percevoir un salaire mensuel de lArabie saoudite en vue de faire du prosélytisme (la dawa islamique) au Maroc. Il a eu des adeptes et les autorités commençaient à être gênées par son action. La ligue des ouléma du Maroc la défendu auprès du roi Hassan II, puis les portes lui ont été rouvertes. Depuis, les services du ministère de lIntérieur ont commencé à nourrir et à protéger cette mouvance. Le ministère des Affaires islamiques ne pouvait plus sen approcher.
Théoriquement, le patrimoine et le personnel religieux étaient sous votre contrôle. Alors, comment les wahhabites pouvaient-ils échapper à votre emprise ?
Il mest arrivé de demander la suspension dun imam wahhabite, mais il a fallu lintervention du roi lui-même pour que ce soit exécuté. Cette mouvance bénéficiait dun réseau décoles religieuses et je nai même pas réussi à intervenir pour revoir leurs programmes, remplacer leurs enseignants ou avoir un droit de regard sur leurs sources de financement.
Qui pouvait empêcher un ministre de souveraineté dintervenir ?
Je vous donne un exemple. Il y avait une école wahhabite à Marrakech et je voulais menquérir des manuels et curricula. Jai alors dépêché un inspecteur général pour effectuer un rapport. Les responsables de lécole lui ont refusé laccès. Un responsable sécuritaire local la contacté pour lui demander de laisser tomber. "Hadouk dialna", lui a-t-il dit.
Accusez-vous Basri de les avoir protégés ?
Je naccuse personne. Il y a les autorités locales, les renseignements, etc.
Et votre ministère ? Qui dautre devait soccuper des mosquées souterraines ?
Nous ne contrôlions que les mosquées qui méritent le nom de mosquées. Mis à part ces lieux de culte bien quadrillés, il y avait des soit disant mosquées inaccessibles, dans les bidonvilles. Il y avait aussi un travail de mobilisation religieuse dans les maisons et les quartiers périphériques. Tout cela était du ressort des services de sécurité. Et parfois, même les hommes de lIntérieur ne parvenaient pas à y accéder. La situation misérable de ces lieux est une honte pour le Maroc, une bombe à retardement. Il aurait pu en résulter plusieurs 16 mai.
Cest facile de tout mettre sur le dos du ministère de lIntérieur. Sur le plan idéologique, au moins, vous étiez censés tirer la sonnette dalarme sur lexistence de groupuscules radicaux
Les groupuscules dont vous parlez nétaient même pas connus par les services de police. Comment pouvions-nous en appréhender lexistence ? Demandez-vous qui autorisait lintroduction de milliers de livres et de cassettes et qui vérifiait les comptes bancaires ? Vous pourriez me reprocher de ne pas avoir prévenu les autorités. Je vous dirais que je lai fait sous forme de rapports détaillés remis aux services concernés, mais tout cela est resté sans suite. Pour être juste, je préciserais que depuis larrivée du roi Mohammed VI, la coordination entre le ministère des Affaires religieuses et les services de police, de gendarmerie et de renseignements a gagné en qualité. Parce quil dirigeait personnellement certaines réunions en vue de rendre la gestion du religieux plus rationnelle et collective.
Si le plan dintégration de la femme a échoué, cest en grande partie à cause de vous. Navez-vous pas été le premier à faillir au travail collectif au sein du gouvernement Youssoufi ?
Lorsque le plan nous a été soumis, jai vainement essayé de persuader Youssoufi de prendre lavis des ouléma en considération. Je lui ai même remis un rapport effectué par certains ouléma à ce sujet. Finalement, il nen a pas tenu compte. Je me suis alors opposé à la procédure poursuivie et critiqué le Premier ministre pour avoir présidé un événement en faveur du plan. Je nai pas non plus apprécié quil reçoive les ouléma dans le cadre dune large commission au sein de laquelle leur avis a été noyé. Enfin, jai considéré que seul le roi était habilité à convoquer les ouléma. Le code de la famille étant une affaire religieuse, revient de jure à Amir al Mouminine.
Depuis, vous avez fait de la surenchère et orchestré à partir de votre département une série de communiqués de ouléma dénonçant le plan, allant jusquà traiter Saïd Saadi dapostat. Navez-vous pas par là donné le ton à la critique islamiste et aux antagonismes qui sen sont suivis ?
Était-ce normal que toutes mes objections soient ignorées ? In fine, ce qui est arrivé na-t-il pas permis une animation du débat sur une question socialement sensible ? Lantagonisme était latent. Maintenant, en ce qui concerne lex-communication des autres, jai toujours été contre. Jai dailleurs arrêté plusieurs prêcheurs qui ont relayé les avis islamistes au sein de leurs mosquées.
Reconnaissez-vous, par contre, avoir agi comme un dissident au sein du gouvernement ?
Javais au sein du gouvernement des positions indépendantes, mais je veillais à prévenir mes collègues des dangers potentiels. La situation a atteint son paroxysme lorsque Youssoufi ma dit, pendant un conseil du gouvernement : "Je vous rappelle, Si MDaghri, ce que Chevènement avait dit. Un ministre doit se taire ou démissionner". Je lui ai alors répondu : "Soyez sûr, Si Youssoufi, que je ne me tairai pas et ne démissionnerai pas non plus". Jai essayé de participer à la prise de décision, même en nageant à contre-courant.
Et quand un groupe de 16 ouléma a émis une fatwa, au lendemain de linvasion de lAfghanistan par les États-Unis, qui allait à contre-courant du consensus national, vous avez joué au censeur
Il y avait dans la liste des signataires, un croque-mort, deux enseignants dans des écoles coraniques et un groupe qui a affirmé avoir été floué. La fatwa nétait pas crédible. Et je ne voulais pas quon joue avec. Une fatwa indépendante provenant de vrais ouléma est la bienvenue. Mais une fatwa de plaisantins, il nen était pas question.
Les vrais ouléma ? Ceux de Rokn al Moufti ? Ne voyiez-vous pas que les Marocains cherchaient plus leurs fatwas chez des radicaux ou chez des stars de lislam satellitaire ?
Noubliez pas quun sondage effectué par la RTM a permis de réaliser que Rokn Al Moufti venait en seconde position derrière le journal télévisé. Quant aux Marocains, si la majorité est pacifiste, nos ouléma y ont certainement contribué. Alors ne minimisons pas leur rôle.
* Abdelkébir Alaoui M'Daghri,
Thaourat Zennou, Universal Edition, 2004
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Reconversion. Quelle vie après le ministère ?
Depuis son éviction du poste de ministre des Habous et des Affaires islamiques, en décembre 2002, Abdelkébir Alaoui MDaghri a transféré son bureau davocat de Fès à Rabat. Mais il a suffisamment de temps libre pour se consacrer à lécriture. Sa première sortie a été sous forme de pamphlet, Le roi est lombre de Dieu. Le propos, consacrant le droit divin, est venu en postface de sa dernière leçon hassanienne sur le droit constitutionnel en islam et le rôle de lÉtat tel que nous le dicte la tradition. Considéré comme suranné et rétrograde par plusieurs intellectuels, il a écrit pour répondre à ses détracteurs. Deux ans plus tard, il publie un roman, La révolution de Zennou, une sorte dhyperbole dune société qui se soulève contre lordre oppressif pour retrouver son caractère naturel, originel, basé sur la tolérance et lamour. La femme, Zennou, y est le symbole de cette nature profonde. Le rapport tendu avec le pouvoir y est distillé en filigrane. MDaghri na pas encore livré tous ses ressentiments. |
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