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Par Driss Bennani
Télévision. Le marketing du sacré
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Un véritable show télévisé qui
marche : 51% daudience dès le
deuxième soir
(2M)
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Sans le faire exprès, 2M a servi une émission sur un plateau tout en couleurs au ministère des Affaires islamiques. "Studio Coran" cartonne, réconcilie les Marocains avec un Coran mélodieux, fait preuve de créativité et sinscrit dans la stratégie religieuse de lÉtat.
"Vous avez vu comment ils chantent bien, ces jeunes ? Heu, pardon, comment ils psalmodient bien ?". Le lapsus reviendra trois fois chez ce responsable de la programmation à la deuxième chaîne. Et a chaque fois, il sen excusera presque |
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simultanément, gêné et amusé a la fois. Les jeunes en question, ce sont en fait la vingtaine de participants au programme-concours "Mawahib fi tajwid al Quran", lémission "télé-réalité" du ramadan sur 2M. Le lapsus est, quant a lui, révélateur de la confusion qua créé le nouveau programme. Pensé et présenté comme une émission religieuse, le programme, quon appelle malicieusement désormais "Studio Coran", savère être un véritable show télévisé. Un show qui marche, chiffres à lappui. 51 % daudience au terme du deuxième soir. Les responsables de la deuxième chaîne ne sen étonnent pas. Ils se retrouvent, quelque part, réconfortés dans leur choix. "Sans avoir mené denquête ni détude scientifique, nous avons identifié une attente en matière de programmes religieux et spirituels chez nos téléspectateurs. Nous avons essayé dy répondre professionnellement, en y mettant la même énergie et la même créativité que nous mettons dans nimporte quel autre programme", explique Driss Anouar, directeur général adjoint de la chaîne.
Résultat ? Une émission nouvelle et fraîche. Qui, quoique religieuse (et donc sobre, en avions-nous lhabitude ?), ne fait aucune économie de couleurs, de dynamisme et de créativité. À côté des "prime" diffusés chaque vendredi soir, des capsules quotidiennes présentent les candidats en lice. Des jeunes, parfois habillés à loccidentale, parlant sans complexe le dialecte de leur région, et tous fiers de partager leur passion pour le livre sacré. De rêver, tout comme leur collègues dans le domaine de la chanson ou de la comédie, de devenir, un jour, célèbres. Mohamed Abbadi, directeur des affaires islamiques au ministère est dailleurs catégorique, "il n y a pas de raison pour que ces jeunes se sentent dénigrés, quils possèdent un tel don artistique et quon ne sintéresse pas à eux".
Coran creativity
En voilà donc une nouveauté. La psalmodie du Coran peut mener à la célébrité. être créative et artistique. "Mais elle la toujours été chez nous. Le problème, cest quon avait commencé à loublier", rétorque Abbadi. En ce sens, linitiative de 2M a été une aubaine pour le département de Ahmed Toufiq, soucieux de véhiculer une image plus ouverte et plus moderne de la religion depuis les attentats 16 mai.
Ce qui explique, en partie, la rapidité avec laquelle laccord entre les deux parties a été scellé. Mais que rapporte donc cela à 2M ? Sur le plan strictement commercial, lopération est un grossier fiasco. Presque pas dannonceurs, et donc pas de rentrées publicitaires, lémission fonctionne à perte. Le bénéfice, selon les responsables de la boite à images dAin Sebaâ, est à chercher au niveau de limage. "Une pareille émission est importante pour ancrer 2M dans son environnement. Une manière de répondre à une attente de plus, chez une catégorie de téléspectateurs", répond Mohamed Mamad, directeur des programmes. Cela vient-il en réponse aux critiques des journaux islamistes des précédentes émissions de télé-réalité de la chaîne (jugées indécentes) ? "Pas du tout, répond Mamad. Nous sommes une chaîne de télévision dans un pays musulman et nous navons de leçons à recevoir de personne. Notre rôle, cest de véhiculer, à travers tous nos programmes, des idées de respect et de tolérance". En tout cas, par précipitation, 2M a refusé les candidatures féminines pour ce programme. Et comble de lironie, le Mouvement islamiste, Unification et réforme (MUR), a couronné une fille dans son concours parallèle de liturgie. Si 2M avait osé le concours mixte, les annonceurs auraient-ils suivi ? "Les annonceurs ont été pris de court par le concept en soi, et cest compréhensible. Une émission religieuse, dans labsolu, ne réalise pas daudience. Cette première édition est donc un investissement, une preuve que laudience existe si lémission est bien faite", résume Driss Anouar, qui se frotte déjà les mains en pensant au prochain ramadan.
Il n'y a donc pas de petite bête à chercher finalement. 2M, soucieuse de réaliser un équilibre dimage, propose, de sa propre initiative, une émission qui colle au ramadan. Mais surtout à son style. Elle la soumet au ministère des Habous pour un soutien logistique et technique (conseils des ouléma). Taoufiq fonce parce que cela cadre avec sa stratégie religieuse. Au passage, deux objectifs sont réalisés. Une audience honorable, un pari réussi pour 2M, et une nouvelle image, plus séduisante et branchée du Coran, hier ringard.
Enseignements
Au ministère des Affaires islamiques, lémission a permis de faire un diagnostic, pas tout à fait heureux. La psalmodie marocaine du Coran se perd. Les jeunes qui se sont présentés à la compétition sont tous influencés par les psalmodies orientales, puisque tous ont fait leur apprentissage sur des cassettes importées dArabie et dÉgypte ou à travers les chaînes satellitaires et radios en provenance de Moyen-Orient.
Lobjectif, selon Abbadi, est donc de "repérer des jeunes talents, de les répertorier (cela a commencé) et de les accompagner pour en faire de grands lecteurs de Coran à la marocaine dans quelques années". Une psalmodie, expliquent les spécialistes, beaucoup plus mélodieuse, puisque influencée par les chants andalous. Sans sinscrire dans un anti-orientalisme absolu, le département de Toufiq veut, entre autres, à travers ce partenariat avec 2M, rendre le Coran plus attractif. Sans le dénuer de son caractère sacré, il encourage la créativité dans la psalmodie. "Cest au milieu des années 60 que cette dimension esthétique a été ôtée à la religion au Maroc. En grande partie à cause de limportation dun islam wahhabite bédouin", fait remarquer un islamologue.
La prochaine édition (ça se banalise) promet déjà des nouveautés. Elle verra, peut-être, la participation de filles. Cette année, un cafouillage au niveau de lorganisation en a privé quelques-unes. Rendez-vous est donc pris. |
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Chronique. Plus loin que lenchantement (Par Driss Ksikes)
2M a tenté, durant ce ramadan, de faire de léquilibrisme religieux. Elle a mis en scène, en "prime", avec bandes-annonces en boucle, un enchantement spirituel par la voie de la psalmodie du Coran (Mawahib fi tajwid al Quran). À côté, elle a invité, subrepticement, tard dans la nuit, des réformateurs (Mohamed Arkoun, Rachid Benzine, etc.) pour réfléchir sur le sacré, ré-humaniser son interprétation et secouer les téléspectateurs béats. Leffet séducteur de la psalmodie a été, sans doute, plus marquant que le débat rationnel, mené en français et sans préavis. Que cherche lÉtat post-16 mai, via sa chaîne la moins ringarde ? Ramener la religion à son expression la plus saine, la moins idéologique, la plus émotionnelle, celle de la liturgie. Le message est clair : lislam est dabord cela, avant tout. Il cherche, en parallèle, à ouvrir de petites brèches, encore timides, pas vraiment au large public, avec au menu, lesprit critique et une exégèse libre du Coran. Là, le message est moins clair : cest comme si la raison en matière de foi ne pouvait être servie quà lélite francophone et aux couche-tard. La dose, ainsi administrée, est homéopathique. Si lÉtat cherche à satisfaire la religiosité de la société et à lapaiser, il devrait lui fournir les armes philosophiques et historiques nécessaires pour la maintenir en éveil. Parce que le baume du Coran ne suffit pas pour contrer lextrémisme. Cest lantidote de la pensée qui éviterait au peuple de se soumettre aux donneurs de leçons malveillants. |
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