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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Yasser Arafat (1929 – 2004). Le dénouement

(AFP)
C’est le 11 novembre que l’Histoire commémorera désormais la mort du père des Palestiniens. Mais les mémoires n’oublieront pas les contorsions politiques d’une semaine marquée par le flou et la polémique.


Yasser Arafat est mort officiellement dans la nuit du mercredi 10 au jeudi 11 novembre, à l’âge de 75 ans. Officiellement, car l’annonce par le secrétaire de la Présidence palestinienne, Tayeb Abderrahim, et confirmée par le porte-parole du service de santé des armées, Christian Estripeau, met un terme à une
semaine d’incertitudes affichées et de spéculations acharnées. Issue tragi-comique faisant désormais de la mort du raïs palestinien la perte irréfutable d’un symbole historique certes, mais aussi un exemple quasi théâtral de gesticulations politiques à dormir debout.
Car dans le huis clos de l’hôpital militaire de Percy, en région parisienne, où le président palestinien était en unité de soins intensifs depuis le 29 octobre et cliniquement mort depuis le 4 novembre, son dernier souffle aura été suspendu aux crispations et règlements de comptes de son entourage.
Comme si Yasser Arafat devait ne passer l’arme à gauche qu’au moment (politiquement) opportun. En attendant une décision. Car, comme le suggérait mardi l’avis anonyme d’un ministre palestinien, "la question est de savoir comment et quand nous allons l’annoncer". Aux dépens, peut-être, du rite funéraire musulman selon lequel le corps doit être inhumé le plus tôt possible. "Les gens ont l’impression que le président pourrait être branché ou débranché à tout moment", selon les mots de Nabil Chaath. "C’est ridicule, nous autres musulmans n’acceptons pas l’euthanasie". Certes. Mais on imaginait mal les Palestiniens sortir les drapeaux noirs dans le flou extrême quant aux funérailles et à la succession du raïs… en plein resurgissement d’une énorme polémique financière.
Car, peu de temps avant que l’état de santé de Yasser Arafat, répété jusqu’alors "stationnaire", ne s’aggrave sérieusement selon le bulletin médical du mardi matin, c’est un autre "palier significatif" qui a été franchi vers un peu plus de confusion, pour ne pas dire de surréalisme. Et le chevet hautement surveillé du malade d’être soudain teinté de scandale sur une sortie médiatique mémorable de Souha Arafat. S’appuyant sur la loi française, l’épouse - ô combien absente de la vie de Arafat et de Ramallah ces dernières années - aura bien tenté, sans succès, d’empêcher le Premier ministre Ahmed Qoreï, le n° 2 de l’OLP Mahmoud Abbas, et le chef de la diplomatie Nabil Chaath de se rendre au chevet du raïs. Elle sera accusée en retour de "monopoliser" les informations quant à l’état de son mari. Se piquant d’une crise sur Al Jazeera, Mme Arafat a hurlé au peuple palestinien qu’une poignée de fossoyeurs avides venaient à Paris pour "tenter d’enterrer Abou Ammar vivant" pour "hériter du pouvoir".
"Hériter", c’est le mot. Sous ces tirs croisés inquisiteurs couve une histoire chiffrée en centaines de millions de dollars. Selon l’épouse d'Arafat, les dirigeants palestiniens convoiteraient la fortune cachée du raïs. Difficile pourtant d’évaluer celle-ci, qui flotterait selon les sources entre 300 millions (Forbes) et 1,3 milliard de dollars (Washington Times), quand de sa vie jamais Yasser Arafat n’aura montré d’appétit pour le faste et l’opulence. Polémique d’autant plus grande que cette fortune serait le fruit d’une "corruption" au sommet de la pyramide politique palestinienne, dont Salem Fayyad, placé par la communauté internationale à la tête des finances palestiniennes depuis 2002, s’est fait le révélateur incontournable. Publié en septembre 2003, le rapport du FMI qu’il a inspiré dit clairement que jusqu’à 900 millions de dollars de fonds publics auraient été détournés des caisses palestiniennes entre 1995 et 2002 (TelQuel n°115).
Qui ose parler de corruption ? C’est un lynchage médiatique, hurle ce militant marocain. "Les comptes palestiniens sont sous tutelle israélienne. Avant de construire des écoles, il faut bien exister ! Dites-nous où sont les palais d’Arafat, je défie quiconque de prouver qu’il utilisait cet argent à des fins personnelles !". Une dérive terminologique, estiment d’autres, plus calmes. "Arafat n’avait pas besoin de détourner l’argent, tout était entre ses mains, concède Mahmoud Maârouf, directeur du bureau d’Al Qods al Arabi à Rabat. Mais rien pour lui. La société palestinienne se doit d’indemniser les familles des martyrs. La corruption, elle existe bien sûr, le Parlement a enquêté, les médias en parlent. Arafat est responsable, pas coupable".
L’argent, clef du pouvoir et nerf de la guerre. Avant même que la délégation palestinienne n’atterrisse à Paris, malgré Souha, Mohammed Dahlan, homme fort de la bande de Gaza et ancien ministre de la Sécurité intérieure, mais non prétendant légitime au pouvoir, était déjà sur les lieux en compagnie de Khaled Salam, conseiller financier du chef palestinien. Le retour à Ramallah des dirigeants palestiniens, dont Mahmoud Abbas, puis l’annonce attendue de la mort du père de la nation, ont-ils été précédés de négociations pour un partage de l’argent palestinien autrefois si jalousement gardé ? Une chose est sûre, la transition immédiate du pouvoir est arrêtée, selon les termes de la Loi fondamentale palestinienne : une présidence intérimaire de l’AP est assurée théoriquement pendant 60 jours par l’actuel président du conseil législatif, Rawhi Fattouh, jusqu’à la tenue d’élections présidentielles. Mais le réel pouvoir politique passe aux mains de Mahmoud Abbas, hissé à la tête de l’OLP. Ahmed Qoreï demeure Premier ministre, et le Fatah passe aux mains de Farouk Kaddoumi, membre fondateur du mouvement.
Yasser Arafat est mort le 11 novembre 2004, au crépuscule du mois de ramadan. Un aller vers le paradis, pour de nombreux musulmans, fidèlement à la baraka qui l’aurait déjà protégé le long de son parcours de combattant. Sa disparition n’en rimera pas moins avec une froide realpolitik. Mais le 4 novembre, date signant sa mort cérébrale, rappellera peut-être aux pacifistes l’anniversaire de la mort de Itzhak Rabin, celui avec qui Arafat a tenté de conclure la paix.



Épilogue. Deuil n’est pas trêve

Rien ne permet de croire que le deuil sera trêve. À l’heure où nous mettons sous presse, Arafat le défunt est en route pour Le Caire, la ville natale du raïs, où aura lieu une cérémonie funéraire en présence des dirigeants étatiques. Après le veto sans ambages, ni surprise, posé par Israël contre son inhumation dans la mosquée Al Aqsa à Jérusalem, sous la pression des colons menaçant de se placer en travers de la route, c’est dans la Mouqataâ de Ramallah que le corps du d'Arafat devra reposer. "Jusqu’au jour, qui arrivera, où nous parviendrons à transférer sa dépouille là où elle doit être, dans la capitale sacrée de la Palestine", confie dans le deuil Ziad, un enseignant de Gaza, relayant les propos officiels. Tout comme le promettent certaines faction radicales, à l’instar de la Force-17 de Gaza. Le Premier ministre israélien Ariel Sharon, fidèle à son intransigeance, vient d’interdire aux habitants de Gaza l’accès à la Cisjordanie pour se recueillir sur la tombe de l’ancien président, tout en intimant aux forces palestiniennes d’assurer leur propre sécurité. Dès 1974, le président de l’OLP avait prophétisé que la question de savoir où il serait enterré résumerait toute la symbolique palestinienne. Il avait vu juste.

 
 
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