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Par Karim Boukhari
Affaire Ben Barka. Le tournant
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Mehdi Ben Barka (g.),
en 1957, avec le futur Hassan II,
au volant de la voiture (AFP)
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En déclassifiant le dossier Ben Barka, jusque-là couvert par le secret-défense, la France lève un premier voile sur le mystère et invite le Maroc à en faire autant, sinon plus. Des témoins du crime pourraient être identifiés, et invités à comparaître.
Le dossier Ben Barka a déjà rebondi à lamorce de lété 2004 quand le juge dinstruction parisien Claude Choquet, à la surprise générale, a été dessaisi de laffaire. Deux années et puis sen va. Choquet était pourtant à deux doigts dobtenir la levée du secret-défense en France, quil avait vainement |
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attendue durant son mandat. Son remplaçant, Patrick Ramel, hérite aujourdhui dun dossier enrichi de 73 documents déclassifiés, représentant des centaines de pages, toutes relatives à laffaire Ben Barka. De quoi sont faits ces documents et où se trouvent-ils en ce moment ? De source judiciaire française, on apprend que les documents proviennent des archives de lancien SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, remplacé depuis 1982 par la DGSE). Ce sont essentiellement des rapports rédigés par des officiers du SDECE, en plus de certaines correspondances de la DST et des Renseignements généraux français, et de photographies, le tout remontant au moment des faits, en 1965. Ni la défense ni le juge dinstruction nont encore eu accès à ces documents. La procédure a été enclenchée en début de semaine par la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, et devrait sétaler sur plusieurs jours, voire semaines. On apprend par ailleurs, dans lentourage du juge Ramel, que celui-ci sapprêterait à réquisitionner des officiers de la DST pour le transfert, sous scellés, desdits documents. De manière à sassurer que les documents arriveront "intacts" à leur destination : le cabinet du juge Ramel
En France, lévénement a pris une dimension nationale. Personne ne doute, en effet, que la décision est venue du sommet de lÉtat. Jacques Chirac a décidé de "libérer" les documents demandés par Choquet mais, comme nous le précise cette source française très proche du dossier, "après avoir pris quelques précautions". Les documents déclassifiés devraient correspondre à des signalements dindividus, marocains et français (sources de la DST française, agents du CAB 1 marocain présents sur le territoire français), dont limplication, dune manière ou dune autre, navait jamais été officiellement établie. Les responsabilités des chefs dÉtat, dun côté comme de lautre, ne devraient pas être engagées. Le mystère restera le même à propos du (des ?) commanditaire de la disparition de lancien opposant de Hassan II. Confirmation de Me Maurice Buttin, qui défend la famille Ben Barka depuis 39 ans : "Ce qui vient de se passer est un pas très important, cest un geste politique très fort, mais qui ne devrait pas répondre à toutes nos questions. Les pistes seront plus clairement dégagées et la véritable enquête pourra, alors, commencer". À Paris, la justice sattend à en savoir plus sur la préparation (en France) du kidnapping de Ben Barka, le 29 octobre 1965 devant la brasserie Lipp, létendue de la participation marocaine et certaines complicités françaises. En dautres termes, les premiers concernés par la déclassification des documents du ministère de la Défense devraient être les exécutants. Un premier mythe est appelé à seffacer, une bonne fois pour toutes. Celui de Chtouki, le seul policier marocain dont la participation à lenlèvement de Ben Barka a, dès novembre 1965, été clairement établie. Condamné en 1967 à 30 ans de réclusion, Chtouki avait fait lobjet dun mandat darrêt international lancé à partir de Paris. La démarche de la justice française resta vaine, les autorités marocaines allant jusquà répondre que le "Chtouki" en question nexistait pas. Chtouki, de son vrai nom Miloud Tounzi, se retrouve désormais en première ligne, son identité étant enfin officiellement connue. Pour la petite histoire, Tounzi avait, dès lautomne 2001, entamé dans la plus grande discrétion des démarches avec des membres du FVJ (Forum vérité et justice, à lépoque présidé par Driss Benzekri) pour envisager de faire des révélations. Les négociations sétalèrent sur plusieurs mois mais se soldèrent par un échec. Tounzi, décidé à sortir de lombre, avait alors placé la barre très haut : obtenir des garanties au plus haut niveau (celui du Palais) pour sa sécurité, en échange de ses révélations. Nayant pu obtenir ces garanties, et craignant un retournement de situation en sa défaveur, Tounzi sest évanoui, depuis, dans la nature
Le scénario qui attend Miloud Tounzi devrait ressembler, daprès des sources sûres, à celui de Boubker El Hassouni. Le nom de lancien infirmier de service du CAB 1, lui aussi recherché à lépoque par la justice française mais sous lidentité vague et imprécise (inexistante, en fait) de "El Houssaini", devrait prochainement remonter à la surface. Dautres noms de responsables du CAB 1 (et de la DST marocaine par la suite) devront être officiellement dévoilés. Une source française qui a requis lanonymat nous révèle que "des enregistrements aux polices-frontières comportent les identités véritables de quelques policiers marocains, de passage à Paris dans la période correspondant à la disparition de Ben Barka". Ces enregistrements pourraient être recoupés avec les relevés des empreintes digitales (effectués à la villa Lopez, et surtout à la villa Boucheseiche, à Fontenay-Le-Vicomte, là où Ben Barka a commencé par être emmené vivant) et conclure à la présence dun certain nombre de policiers marocains à côté du corps de Mehdi, vivant ou mort, en France dans la fameuse soirée du 29 octobre 1965. Il est, en effet, avéré que Ben Barka a cessé de vivre dans la villa de Boucheseiche, que son corps a ensuite été rapidement entreposé à la villa Lopez, avant dêtre embarqué vers une destination finale qui reste à déterminer, officiellement (Dar El Mokri ?). Le relevé des empreintes, qui existe depuis 1965, butait jusqualors sur un obstacle insurmontable : limpossibilité de mettre des noms dessus. Lobstacle sera levé. Il appartiendra, par la suite, à la justice française de saisir son homologue marocaine pour complément denquête avec lespoir, cette fois-ci, que la coopération aboutisse à des résultats concrets : des noms et des faits.
Le processus en cours devra logiquement aboutir à un premier résultat : létablissement dun certain nombre de convocations, pour les témoins (ou complices, ou simplement suspects, selon la terminologie qui sera adoptée plus tard par la justice française) encore en vie. Ces témoins se trouvent pour lessentiel au Maroc. Ce qui fait dire à Me Buttin que "la vérité se trouve bien au Maroc". À Rabat, où aucune réaction officielle na été enregistrée, les regards sont tournés vers le Palais, mais aussi vers lIER. Personne na oublié les propos tenus, dès septembre 2001, par le roi Mohammed VI dans un long entretien accordé au Figaro : "Il est normal que lépouse de Ben Barka et son fils veuillent savoir où se trouve la dépouille de Mehdi Ben Barka. Je comprends dautant mieux leur démarche que jai à peu près le même âge que Bachir, le fils de Ben Barka. Il serait inconvenant de ma part de demander à Bachir Ben Barka doublier et de tirer un trait sur le passé". En France, dailleurs, la création il y a presquun an de lIER pour déterrer les cadavres des années de plomb a dabord été perçue sous le prisme Ben Barka, comme une volonté officielle de clore (après lavoir ouvert) le dossier. La déclassification décidée en France répondrait, dailleurs, daprès des sources fiables, "à plusieurs indices favorables émanant du Maroc, dont la création et le travail entrepris par lIER". Linstance dirigée par Benzekri a dailleurs classé le dossier Ben Barka parmi ses priorités. Elle devra bien en rendre compte, au roi, avant la fin de son mandat, en avril 2005. Le résultat, rappelons-le, devra sen tenir aux faits, en déterminant, dixit un membre de linstance, "les responsabilités sur la disparition de Ben Barka selon les entités et non les individus". Ce qui semble ouvrir la voie à une première vérité concernant Ben Barka, celle concernant le sort de son corps, sans fermer formellement celle qui mène vers les responsables de ce qui lui est arrivé
Le juge Ramel, qui sapprête à plonger, pour de longs mois, dans les dédales de lhistoire marocaine, devra faire face à plusieurs inconnues. Malgré la levée du secret-défense en France. Exemple : le sort des quatre truands français impliqués dans laffaire Ben Barka. Georges Boucheseiche, Pierre Dubail, Julien Le Ny et Jean Palisse, dont la complicité a toujours été établie, nont jamais réapparu depuis 1965. Leur sort, officiellement, reste indéterminé. Ce qui est certain, cest que les quatre ont disparu au Maroc, et quaucun certificat de décès na jamais corroboré officiellement leur mort. En juillet 2002, le juge Claude Choquet avait bien envoyé une commission rogatoire (en gros, une série de questions techniques transmises aux autorités marocaines, concernant les traces des quatre truands au Maroc) à la brigade nationale de la police judiciaire, basée à Casablanca. La commission na récolté aucun résultat notoire, subissant ainsi le même sort que les demandes formulées, quatre décennies plus tôt par le premier juge dinstruction de laffaire Ben Barka, Louis Zollinger. Ce qui semble contredire la volonté officielle marocaine douvrir les pages du passé
Lautre écueil qui attend le juge Ramel est lemploi du temps du tandem Oufkir-Dlimi, pour la journée du 29 octobre 1965. Sauf surprise, les documents déclassifiés devront attester de la présence des deux responsables marocains sur le sol français. Dans les coulisses, à Paris comme à Rabat, il ne fait plus aucun doute que les deux compères ont bel et bien "siégé" à Paris, dans la clandestinité, la nuit où Mehdi Ben Barka a trouvé la mort. Légalement, pourtant, cela na jamais été "établi". Ramel pourra franchir un pas quaucun de ses prédécesseurs na jamais pu franchir : attester, preuves à lappui, que Dlimi et Oufkir ont vu Ben Barka vivant, quils ont orchestré son transport jusquà la villa Boucheseiche. Reste à déterminer le sort du leader socialiste, la façon dont il a trouvé la mort. Et, surtout, le sort réservé à son cadavre. Chose que les archives, et les mémoires marocaines, savent mieux que personne.
Ce qui est sûr, comme nous lont confirmé plusieurs sources en France comme au Maroc, cest que les 73 documents déclassifiés confirment que les autorités politiques françaises connaissaient, avec une bonne longueur davance sur la justice, les tenants de laffaire Ben Barka. Et quils ne représentent pas tout le secret-défense détenu en France. Un début de piste, donc, qui répond dabord aux questions soulevées en 2002 par le juge Choquet, et aux révélations successives de George Figon, dès 1965, dAntoine Lopez en 2000, et dAhmed Boukhari en 2001. Le juge Ramel, à qui on prête la ferme intention de se rendre au Maroc, le sait mieux que personne, lui qui espère dans tous les cas ne pas subir le sort de tous ses prédécesseurs : être déssaisi de laffaire avant den avoir fait le tour. |
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Vérité. La responsabilité de Benzekri
En 2001, Driss Benzekri, alors président du Forum vérité et justice (FVJ), avait accordé une longue interview à lorgane de lOADP, lhebdomadaire Annidal addimocrati. Benzekri y disait, à propos de la disparition de Mehdi Ben Barka, que "la responsabilité du chef de lÉtat (marocain) est clairement engagée". Ces mots ont valu à Benzekri, qui faisait directement allusion à Hassan II, dêtre entendu, officieusement, par des auxiliaires de la justice marocaine. Une poursuite a même failli être engagée contre le président du FVJ. Aujourdhui, Benzekri préside aux destinées de lIER, dont lune des missions premières est de régler laffaire Ben Barka. Après avoir failli obtenir les révélations du fameux Chtouki, alias Miloud Tounzi, Benzekri hérite aujourdhui de la chance historique de "classer", mais avec justice et équité, le dossier. Quen fera-t-il ? Bien quil sen cache, cest bien sur les épaules de lancien président du FVJ quune partie des espoirs, en France comme au Maroc, reposent désormais. Benzekri, qui a lancé bien des chantiers depuis quil a pris en charge le processus de réconciliation avec le passé, sait que c'est sur Ben Barka, plus que sur toute autre chose, que son travail sera jugé. |
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