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N° 151
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

La fête de la dépendance
(Vous pensiez que l’indépendance a été obtenue en 56 ?
D’après l’Histoire officielle, ce serait plutôt en 55. Bizarre, non ?)

À en croire Le Matin du Sahara, nous avons fêté, le 18 novembre dernier, le 49ème anniversaire de l’indépendance. Si on calcule, le Maroc aurait donc été indépendant en 1955. Cela ne vous semble pas bizarre ? Ce ne serait pas en 1956, plutôt ? Alors, erreur du Matin ? Pas du tout. Ni le "Journal du Palais", ni tous les médias nationaux qui ont donné le même chiffre, ne se sont trompés. Tous, en revanche, ont relayé un maquillage officiel de l’Histoire.
Aucun scoop, dans cette affirmation. Il suffit de se renseigner pour comprendre. Le 18 novembre 1955, dans la foulée de son retour triomphal d’exil deux jours plus tôt, Mohammed V avait bien discouru d’indépendance devant une foule électrisée. Mais le vrai propos de ce discours était d’annoncer, non pas l’indépendance officielle, mais le démarrage prochain de négociations irréversibles avec la France, en vue de signer un traité d’indépendance en bonne et due forme. Ce qui fut fait 3 mois et demi plus tard, le 2 mars 1956. La voilà, la vraie date de notre indépendance, consignée dans tous les livres d’histoire du monde. Au Maroc, le 2 mars n’est même pas un jour férié - tout juste le nom d’une avenue casablancaise.
Ce fut Hassan II, qui décida que la "fête de l’indépendance" serait le 18 novembre. Même si on ne commémore, ce jour-là, qu’un discours royal annonçant des négociations chapeautées par le roi. Mais il y en avait eu d’autres, de négociations, plusieurs mois auparavant, en août 1955, plus précisément. Pendant que le roi était à Madagascar, les nationalistes de l’Istiqlal prenaient langue avec Edgar Faure à Aix-les-Bains, et négociaient ferme. Enjeu suprême : le retour d’exil de Mohammed V. Une fois ce retour effectué, tout le reste n’a été que formalités. Il y a bien eu, après le 18 novembre 55, des "négociations royales pour l’indépendance". Mais leur unique but était de formaliser une situation déjà acquise sur le terrain.
Tout cela pour dire quoi ? Cette petite vérité, toute simple : l’indépendance, la vraie, a été arrachée par les nationalistes, en l’absence du roi. Pendant les années de lutte, Mohammed V était, certes, une icône populaire. Mais concrètement, il n’était qu’un allié (précieux, quoique discret) des nationalistes. Et certainement pas leur "chef politique", comme le prétend Le Matin, référence incontestable en matière d’histoire officielle.
Moralité : ce n’est pas notre indépendance à l’égard de la France, que nous fêtons le 18 novembre, mais plutôt notre dépendance à l’égard de la monarchie. Reconnaissons-le, le peuple marocain entérine cette dépendance de bon gré. Aidé tout de même en cela par un message subliminal, auquel nous sommes shootés tous les jours via Le Matin et le système qu’il représente : le Palais était, est, et restera l’unique héros de ce pays. Sans aller jusqu’à lui contester son héroïsme (hacha !), le Palais gagnerait tout de même à laisser d’autres héros émerger, et s’activer un peu. Vu le désolant stand-by actuel, on en aurait bien besoin…

 
 
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