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Palestine. Après Arafat, le déluge ?
Naufragés de Tunis. Journal de bord d'un rescapé
Société. La maison des femmes battues
Mémoire. Chanter Hassan II
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Palestine. Après Arafat, le déluge ?
Naufragés de Tunis. Journal de bord d’un rescapé
Société. La maison des femmes battues
Mémoire. Chanter Hassan II

Par Driss Ksikes

Palestine. Après Arafat, le déluge ?

Mahmoud Abbas, pris dans un
échange de tirs à Ramallah, lors des funérailles de Arafat (AFP)
Arafat est mort, mais pas sa cause. Sans un leader charismatique, sous une direction trop pragmatique, derrière un mur d’apartheid et face à Sharon-Bush-Rice, l’idée même de l’Etat palestinien survivra-t-elle ?


"Le ciment de la Palestine". "L’expression mythologique de la cause palestinienne". "Le raïs aux trois couronnes". Au-delà des panégyriques de circonstance, tout le monde admet que Arafat a plus réussi comme symbole que comme leader. Sa longévité, ses luttes, ses refus (Camp David II), mais aussi ses
capitulations (Gaza et Hebron d’abord) ont fait de lui "l’homme Palestine". Les plus pessimistes en viennent à craindre aujourd’hui le syndrome Che Guevara : que la cause se désagrège avec la disparition de son icône. Les plus rationnels se disent : à quelque chose, malheur est bon. "Un des gros défauts de Arafat était sa tendance à prendre toutes les décisions seul", estime le pacifiste israélien Uri Avnery, par ailleurs admiratif du personnage. Tout cela est fini. Aujourd’hui, aucun de ses successeurs potentiels n’a le charisme nécessaire pour imposer le monopole de la prise de décision. Tout comme aucun ne jouit d’une légitimité suffisante pour accepter des demi-mesures (la feuille de route) sans être traité de "lâche" ou de "traître". Aujourd’hui, Mahmoud Abbas, dit Abou Mazen, comme Ahmed Qoreï, hués et traités de tous les noms, sont confrontés à ce dilemme : faire preuve de pragmatisme sans creuser leur propre tombe et celle d’une cause malmenée. Le violent échange de tirs auquel Abou Mazen a assisté sous la tente des funérailles n’augure rien de bon. Il prouve, comme s’il en était besoin, que l’après-Arafat crée une grosse tension dans les territoires. Qu’après la mort d’un "père" distant et omniprésent, ses orphelins ont peur de la débandade. Mais que feront-ils pour ne pas y succomber ?

Chercher un leader crédible
"La plus grosse réalisation de Arafat a été celle de redonner à la Palestine un nom, de la remettre sur scène. Peu importe si les acteurs jouent mal, qu’on nous traite de terroristes, l’essentiel est qu’on existe en tant que Palestiniens". Elias Sanbar a le sens de l’histoire. Il sait que sans l’acharnement du président défunt, l’idée de l’État palestinien ne serait pas aussi vivace. Aujourd’hui, ce que les Palestiniens craignent par-dessus tout est qu’on se remette à parler plus des factions que de la Nation. Que le Hamas, le Jihad, le Fatah se tirent dans les pattes au point d’en oublier l’essentiel : la récupération de Gaza, de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Élections obligent, les querelles prennent le dessus. Le Jihad et le Hamas, conscients qu’Oslo est fini, demandent des élections, législatives et présidentielles à la fois, pour mieux contrecarrer le Fatah, majoritaire au sein du Parlement. La vieille garde de l’OLP leur oppose un niet catégorique, arguant qu’il faudrait vaquer au plus urgent : élire un président qui ait la légitimité populaire, sans qu’il épouse forcément les thèses populaires. C’est de la realpolitik. Trois ans durant, Arafat a été considéré persona non grata par Washington et Tel Aviv, car peu enclin à lutter "réellement" contre le terrorisme. Aujourd’hui, explique Sanbar, "la résistance armée est mal vue. Contrairement aux années 70, elle n’a plus de relais dans les mouvements mondiaux. Elle ne renvoie qu’à l’Afghanistan". D’où le dilemme du prochain président : être politiquement correct pour ne pas se faire isoler par ses ennemis et être ferme pour ne pas se faire tuer par les siens.
Or, Abou Mazen - c’était connu d’avance - n’inspire pas confiance aux résistants islamistes. Même au sein du Fatah, il est loin de faire l’unanimité. Pourquoi cette appréhension ? "Il part du principe que la volonté de nuisance des Israéliens est mineure et s’est déjà montrée dupe face aux hommes de Bush", explique Sanbar. En face, deux fondateurs du Hamas en retrait, Talal Sadr et Abdessatar Qasem, se préparent à concourir pour la présidence. Ils ont a priori l’appui des islamistes, si ces derniers ne boycottent pas le scrutin. Or, ni le vieux conciliant (Abou Mazen), ni ses challengers populistes ne présentent les gages d’un leadership efficace. "Chacun d’entre eux se précipite à sa manière. Le premier croit qu’une solution politique rapide est possible. Et les autres croient qu’une résistance armée chaotique est utile. Tous manquent de vision pour l’avenir", déplore le consultant Joseph Samaha. Alors, quelle alternative ? Marwan Barghouti ? La télévision israélienne en a parlé comme d'un "Mandela" qui gagnerait à être libéré pour perdre de son aura. Plusieurs analystes à Tel Aviv le préfèrent à Abou Mazen parce qu’ils craignent que la présidence de l’Autorité palestinienne ne soit briguée par un "pantin" qui replongerait la région dans le chaos. Les Américains craignent pour leur part que l’État palestinien ne devienne "un incubateur d’islamistes radicaux". Résultat, on en vient à souhaiter un leader charismatique capable de créer le consensus national. Barghouti est objectivement le seul capable de combler ce vide. Or, ni lui ni le Fatah, dont il est l’un des dirigeants, n’a évoqué l’éventualité de sa candidature. En Israël, les spéculations vont bon train. Dernière information distillée par le Mossad : "L’Iran voudrait la peau d’Abou Mazen au cas où il serait élu". À mesure qu’approche le 9 janvier 2005, date prévue des présidentielles palestiniennes, tous les scénarios sont envisageables. Comme quoi, même en matière de démocratie, les orphelins d’Arafat n’auront pas la paix.

Se battre contre l’alliance des extrêmes
"Il faudrait rappeler au monde que notre but est d’abord la paix, puis la décolonisation. Or, les États-Unis de G. W. Bush imposent la démocratie comme première priorité. C’est un peu mettre la charrue avant les bœufs". Le propos du député arabe israélien Azmi Bishara est on ne peut plus clair. Non que les Palestiniens ne veuillent pas de la démocratie, mais pas à la manière dont l’entend le duo Bush-Sharon, et tel que consigné dans la feuille de route. La démocratie y est d’abord synonyme de "capacité à lutter contre le terrorisme". Sharon veut réduire la résistance à néant et faire de l’Autorité palestinienne un outil majeur pour mater les islamistes. Cette vision n’est rejetée que par une minorité de pacifistes irréductibles. Pour le reste, "le Premier ministre israélien n’est plus perçu comme le boucher extrémiste d’autrefois, mais comme l’expression d’un état d’esprit israélien", déplore le politologue Khalil H’nidi. Bush et les néo-conservateurs, Dick Cheney et Condoleeza Rice -la première à avoir décrété Arafat "indésirable" - y trouvent leur compte. Avec cet appui inconditionnel de Washington, Israël a devant elle une chance inouïe d’imposer son plan de division (le mur), d’avoir la bénédiction de son allié historique et de ne pas trop s’embarrasser de négociations bilatérales avec les Palestiniens. Seule condition pour que la direction palestinienne soit aujourd’hui éligible à la relance du dialogue : être politiquement très correcte ou accepter le fait accompli. Que peuvent les Palestiniens, plus que jamais affaiblis ? Primo, espérer que James Baker, pressenti envoyé spécial dans la région, joue la carte de la légalité et craigne qu’une Palestine mise à mal embrase le monde. Secundo, compter encore plus sur le contrepoids européen "pour définir une stratégie efficace de lutte contre la guerre impériale", espère Michel Warschawski. Et redéfinir un plan d’action palestinien, suggère H’nidi, qui "n’exclut pas que la lutte ait à durer quatre autres décennies".

Éviter le cantonnement à Gaza
L’endurance commence aujourd’hui dans la Bande de Gaza. Certains jeunes leaders palestiniens, plutôt conciliants, comme Mohamed Dahlan, ont tendance à se contenter de Gaza comme fief de l’État palestinien. Le retrait unilatéral voulu par Sharon est vendu au monde comme une concession majeure faite aux Palestiniens pour qu’ils recouvrent "leur territoire". C’est comme si Gaza, qui devait être la première étape d’un processus de rétrocession de territoires, devenait une fin en soi. Comme s’il était question d’entasser les Palestiniens à "Gaza en premier et dernier lieu". Derrière cette supercherie, Sanbar perçoit un plan pernicieux qui vise à "exclure la Cisjordanie des revendications et pousser les Palestiniens, trop à l’étroit, à s’en aller comme de vulgaires émigrés, au lieu d’en faire comme avant de nobles exilés". Mais qui pourrait tenir tête à Sharon ? L’intifada armée ? Les kamikazes ? "Ce mode de résistance devient inefficace et très coûteux, estime H’nidi. En érigeant son mur, Israël se prépare à devenir une sentinelle relayée à l’Occident, tournant le dos aux Palestiniens, et prête à déployer son armée hors des murs quand il le faut pour abattre ceux qui dérangent". Faute d’arbitrage américain et de soutien logistique européen, les Palestiniens ont deux choix. Ils peuvent admettre qu’ils sont dans des bantoustans cloisonnés et agir comme firent les noirs en Afrique du Sud. Dans ce cas là, "il ne s’agirait plus pour nous de lutter contre le colonisateur mais pour que chaque habitant de toute la Palestine (Israël) ait une voix", propose H’nidi. Le résultat serait la fin du rêve nourri par Arafat d’un État palestinien indépendant. Si, par contre, ils tiennent à leur État, "ils doivent refuser, par tous les moyens, la prison de Gaza", estime Sanbar.

Dissocier l’OLP de l’autorité palestinienne
Le fait qu’Abou Mazen, Qoreï et Fattouh partagent les trois couronnes d’Arafat donne des idées aux Palestiniens. La plus plausible étant de ne plus permettre le cumul entre la direction de l’OLP et de l’autorité palestinienne. "La première, explique Sanbar, s’occupe du rêve de la nation et la seconde de la réalité de l’État". L’OLP maintient le cap, crucial pour les Palestiniens, du retour des réfugiés, s’occupe des négociations à long terme et évite de s’enliser dans la gestion quotidienne des territoires. L’Autorité, quant à elle, a les responsabilités sécuritaires et exécutives qu’Israël veut bien lui octroyer. Dernier retournement de situation en date, le retrait des armes à la police palestinienne en Cisjordanie. Le contact permanent de l’Autorité avec les Israéliens est de nature à polluer l’OLP. Aujourd’hui, les cas de corruption avérés commencent à entacher l’image des leaders, d’autant que Arafat s’en est accommodé et en a profité pour mieux distribuer ses faveurs. Il en résulte que les candidats à la présidence, hier affiliés au Hamas, se présentent comme des "purificateurs de l’Autorité". Face à cet amalgame qui s’installe, plusieurs intellectuels appellent à un retour de l’OLP à l’étranger. Provenant initialement de la diaspora, l’OLP s’est enlisée, depuis les accords de Madrid en 1992, au sein des territoires au point de perdre ses relais ailleurs. Certes, le retour aux territoires a permis de ressouder les liens avec la population locale, mais "aujourd’hui, Israël aurait plus peur d’une présence massive et efficace de l’OLP dans le monde que de la pression démographique sur place", note judicieusement Sanbar. Sachant qu’Oslo est enterré et que la gestion des territoires devient périlleuse, il est tentant de laisser l’Autorité gérer ce cul de sac et de permettre à l’OLP de prendre de la distance. D’autant que l’essentiel, vis-à-vis du monde, est de repréciser l’équation palestinienne : "Il s’agit d’un mouvement de libération représentant un peuple colonisé et pas vraiment de deux entités qui se battent pour un bout de terre", résume Ahmed Khalifa (Revue des études palestiniennes). C’est peut-être le seul moyen de maintenir la Palestine sur scène et ne pas l’engloutir sous les calculs d’un Sharon mu en "sioniste réaliste". Entendez redoutable.

 
 
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