Palestine. Après Arafat, le déluge ?
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Mahmoud Abbas, pris dans un
échange de tirs à Ramallah, lors des funérailles de Arafat (AFP)
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Arafat est mort, mais pas sa cause. Sans un leader charismatique, sous une direction trop pragmatique, derrière un mur dapartheid et face à Sharon-Bush-Rice, lidée même de lEtat palestinien survivra-t-elle ?
"Le ciment de la Palestine". "Lexpression mythologique de la cause palestinienne". "Le raïs aux trois couronnes". Au-delà des panégyriques de circonstance, tout le monde admet que Arafat a plus réussi comme symbole que comme leader. Sa longévité, ses luttes, ses refus (Camp David II), mais aussi ses |
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capitulations (Gaza et Hebron dabord) ont fait de lui "lhomme Palestine". Les plus pessimistes en viennent à craindre aujourdhui le syndrome Che Guevara : que la cause se désagrège avec la disparition de son icône. Les plus rationnels se disent : à quelque chose, malheur est bon. "Un des gros défauts de Arafat était sa tendance à prendre toutes les décisions seul", estime le pacifiste israélien Uri Avnery, par ailleurs admiratif du personnage. Tout cela est fini. Aujourdhui, aucun de ses successeurs potentiels na le charisme nécessaire pour imposer le monopole de la prise de décision. Tout comme aucun ne jouit dune légitimité suffisante pour accepter des demi-mesures (la feuille de route) sans être traité de "lâche" ou de "traître". Aujourdhui, Mahmoud Abbas, dit Abou Mazen, comme Ahmed Qoreï, hués et traités de tous les noms, sont confrontés à ce dilemme : faire preuve de pragmatisme sans creuser leur propre tombe et celle dune cause malmenée. Le violent échange de tirs auquel Abou Mazen a assisté sous la tente des funérailles naugure rien de bon. Il prouve, comme sil en était besoin, que laprès-Arafat crée une grosse tension dans les territoires. Quaprès la mort dun "père" distant et omniprésent, ses orphelins ont peur de la débandade. Mais que feront-ils pour ne pas y succomber ?
Chercher un leader crédible
"La plus grosse réalisation de Arafat a été celle de redonner à la Palestine un nom, de la remettre sur scène. Peu importe si les acteurs jouent mal, quon nous traite de terroristes, lessentiel est quon existe en tant que Palestiniens". Elias Sanbar a le sens de lhistoire. Il sait que sans lacharnement du président défunt, lidée de lÉtat palestinien ne serait pas aussi vivace. Aujourdhui, ce que les Palestiniens craignent par-dessus tout est quon se remette à parler plus des factions que de la Nation. Que le Hamas, le Jihad, le Fatah se tirent dans les pattes au point den oublier lessentiel : la récupération de Gaza, de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Élections obligent, les querelles prennent le dessus. Le Jihad et le Hamas, conscients quOslo est fini, demandent des élections, législatives et présidentielles à la fois, pour mieux contrecarrer le Fatah, majoritaire au sein du Parlement. La vieille garde de lOLP leur oppose un niet catégorique, arguant quil faudrait vaquer au plus urgent : élire un président qui ait la légitimité populaire, sans quil épouse forcément les thèses populaires. Cest de la realpolitik. Trois ans durant, Arafat a été considéré persona non grata par Washington et Tel Aviv, car peu enclin à lutter "réellement" contre le terrorisme. Aujourdhui, explique Sanbar, "la résistance armée est mal vue. Contrairement aux années 70, elle na plus de relais dans les mouvements mondiaux. Elle ne renvoie quà lAfghanistan". Doù le dilemme du prochain président : être politiquement correct pour ne pas se faire isoler par ses ennemis et être ferme pour ne pas se faire tuer par les siens.
Or, Abou Mazen - cétait connu davance - ninspire pas confiance aux résistants islamistes. Même au sein du Fatah, il est loin de faire lunanimité. Pourquoi cette appréhension ? "Il part du principe que la volonté de nuisance des Israéliens est mineure et sest déjà montrée dupe face aux hommes de Bush", explique Sanbar. En face, deux fondateurs du Hamas en retrait, Talal Sadr et Abdessatar Qasem, se préparent à concourir pour la présidence. Ils ont a priori lappui des islamistes, si ces derniers ne boycottent pas le scrutin. Or, ni le vieux conciliant (Abou Mazen), ni ses challengers populistes ne présentent les gages dun leadership efficace. "Chacun dentre eux se précipite à sa manière. Le premier croit quune solution politique rapide est possible. Et les autres croient quune résistance armée chaotique est utile. Tous manquent de vision pour lavenir", déplore le consultant Joseph Samaha. Alors, quelle alternative ? Marwan Barghouti ? La télévision israélienne en a parlé comme d'un "Mandela" qui gagnerait à être libéré pour perdre de son aura. Plusieurs analystes à Tel Aviv le préfèrent à Abou Mazen parce quils craignent que la présidence de lAutorité palestinienne ne soit briguée par un "pantin" qui replongerait la région dans le chaos. Les Américains craignent pour leur part que lÉtat palestinien ne devienne "un incubateur dislamistes radicaux". Résultat, on en vient à souhaiter un leader charismatique capable de créer le consensus national. Barghouti est objectivement le seul capable de combler ce vide. Or, ni lui ni le Fatah, dont il est lun des dirigeants, na évoqué léventualité de sa candidature. En Israël, les spéculations vont bon train. Dernière information distillée par le Mossad : "LIran voudrait la peau dAbou Mazen au cas où il serait élu". À mesure quapproche le 9 janvier 2005, date prévue des présidentielles palestiniennes, tous les scénarios sont envisageables. Comme quoi, même en matière de démocratie, les orphelins dArafat nauront pas la paix.
Se battre contre lalliance des extrêmes
"Il faudrait rappeler au monde que notre but est dabord la paix, puis la décolonisation. Or, les États-Unis de G. W. Bush imposent la démocratie comme première priorité. Cest un peu mettre la charrue avant les bufs". Le propos du député arabe israélien Azmi Bishara est on ne peut plus clair. Non que les Palestiniens ne veuillent pas de la démocratie, mais pas à la manière dont lentend le duo Bush-Sharon, et tel que consigné dans la feuille de route. La démocratie y est dabord synonyme de "capacité à lutter contre le terrorisme". Sharon veut réduire la résistance à néant et faire de lAutorité palestinienne un outil majeur pour mater les islamistes. Cette vision nest rejetée que par une minorité de pacifistes irréductibles. Pour le reste, "le Premier ministre israélien nest plus perçu comme le boucher extrémiste dautrefois, mais comme lexpression dun état desprit israélien", déplore le politologue Khalil Hnidi. Bush et les néo-conservateurs, Dick Cheney et Condoleeza Rice -la première à avoir décrété Arafat "indésirable" - y trouvent leur compte. Avec cet appui inconditionnel de Washington, Israël a devant elle une chance inouïe dimposer son plan de division (le mur), davoir la bénédiction de son allié historique et de ne pas trop sembarrasser de négociations bilatérales avec les Palestiniens. Seule condition pour que la direction palestinienne soit aujourdhui éligible à la relance du dialogue : être politiquement très correcte ou accepter le fait accompli. Que peuvent les Palestiniens, plus que jamais affaiblis ? Primo, espérer que James Baker, pressenti envoyé spécial dans la région, joue la carte de la légalité et craigne quune Palestine mise à mal embrase le monde. Secundo, compter encore plus sur le contrepoids européen "pour définir une stratégie efficace de lutte contre la guerre impériale", espère Michel Warschawski. Et redéfinir un plan daction palestinien, suggère Hnidi, qui "nexclut pas que la lutte ait à durer quatre autres décennies".
Éviter le cantonnement à Gaza
Lendurance commence aujourdhui dans la Bande de Gaza. Certains jeunes leaders palestiniens, plutôt conciliants, comme Mohamed Dahlan, ont tendance à se contenter de Gaza comme fief de lÉtat palestinien. Le retrait unilatéral voulu par Sharon est vendu au monde comme une concession majeure faite aux Palestiniens pour quils recouvrent "leur territoire". Cest comme si Gaza, qui devait être la première étape dun processus de rétrocession de territoires, devenait une fin en soi. Comme sil était question dentasser les Palestiniens à "Gaza en premier et dernier lieu". Derrière cette supercherie, Sanbar perçoit un plan pernicieux qui vise à "exclure la Cisjordanie des revendications et pousser les Palestiniens, trop à létroit, à sen aller comme de vulgaires émigrés, au lieu den faire comme avant de nobles exilés". Mais qui pourrait tenir tête à Sharon ? Lintifada armée ? Les kamikazes ? "Ce mode de résistance devient inefficace et très coûteux, estime Hnidi. En érigeant son mur, Israël se prépare à devenir une sentinelle relayée à lOccident, tournant le dos aux Palestiniens, et prête à déployer son armée hors des murs quand il le faut pour abattre ceux qui dérangent". Faute darbitrage américain et de soutien logistique européen, les Palestiniens ont deux choix. Ils peuvent admettre quils sont dans des bantoustans cloisonnés et agir comme firent les noirs en Afrique du Sud. Dans ce cas là, "il ne sagirait plus pour nous de lutter contre le colonisateur mais pour que chaque habitant de toute la Palestine (Israël) ait une voix", propose Hnidi. Le résultat serait la fin du rêve nourri par Arafat dun État palestinien indépendant. Si, par contre, ils tiennent à leur État, "ils doivent refuser, par tous les moyens, la prison de Gaza", estime Sanbar.
Dissocier lOLP de lautorité palestinienne
Le fait quAbou Mazen, Qoreï et Fattouh partagent les trois couronnes dArafat donne des idées aux Palestiniens. La plus plausible étant de ne plus permettre le cumul entre la direction de lOLP et de lautorité palestinienne. "La première, explique Sanbar, soccupe du rêve de la nation et la seconde de la réalité de lÉtat". LOLP maintient le cap, crucial pour les Palestiniens, du retour des réfugiés, soccupe des négociations à long terme et évite de senliser dans la gestion quotidienne des territoires. LAutorité, quant à elle, a les responsabilités sécuritaires et exécutives quIsraël veut bien lui octroyer. Dernier retournement de situation en date, le retrait des armes à la police palestinienne en Cisjordanie. Le contact permanent de lAutorité avec les Israéliens est de nature à polluer lOLP. Aujourdhui, les cas de corruption avérés commencent à entacher limage des leaders, dautant que Arafat sen est accommodé et en a profité pour mieux distribuer ses faveurs. Il en résulte que les candidats à la présidence, hier affiliés au Hamas, se présentent comme des "purificateurs de lAutorité". Face à cet amalgame qui sinstalle, plusieurs intellectuels appellent à un retour de lOLP à létranger. Provenant initialement de la diaspora, lOLP sest enlisée, depuis les accords de Madrid en 1992, au sein des territoires au point de perdre ses relais ailleurs. Certes, le retour aux territoires a permis de ressouder les liens avec la population locale, mais "aujourdhui, Israël aurait plus peur dune présence massive et efficace de lOLP dans le monde que de la pression démographique sur place", note judicieusement Sanbar. Sachant quOslo est enterré et que la gestion des territoires devient périlleuse, il est tentant de laisser lAutorité gérer ce cul de sac et de permettre à lOLP de prendre de la distance. Dautant que lessentiel, vis-à-vis du monde, est de repréciser léquation palestinienne : "Il sagit dun mouvement de libération représentant un peuple colonisé et pas vraiment de deux entités qui se battent pour un bout de terre", résume Ahmed Khalifa (Revue des études palestiniennes). Cest peut-être le seul moyen de maintenir la Palestine sur scène et ne pas lengloutir sous les calculs dun Sharon mu en "sioniste réaliste". Entendez redoutable. |