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Mémoire. Chanter Hassan II
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Mémoire. Chanter Hassan II

Par Chadwane Bensalmia

Mémoire. Chanter Hassan II

Malhamat Nahnou
de Taïb Seddiki
Les anniversaires de la Marche verte et de la fête de l’indépendance, c’était il y a encore quelques jours. Mais qui s’en est rendu compte ? Presque personne, si ce n’est pour la journée de vacances... Du reste, les 40 ans de génie propagandiste légués par Hassan II pourrissent dans les archives de la RTM.


"J'ai composé exactement 125 chansons patriotiques le long de ma carrière", confie Taher Jemmi. Et sur les 125, il faut en compter une grande partie, chantée à la gloire de Hassan II.
D’ailleurs précise le musicien, "il n’y a pas de distinction à faire entre chanson patriotique et une chanson pour Hassan II. Les deux se confondent et se rejoignent". Taher Jemmi n’est pas unique dans son genre. Ils sont des dizaines à avoir fabriqué, des années durant, le plus grand répertoire musical marocain. Le seul orchestre symphonique du Palais royal comptait une dizaine de compositeurs attitrés, prêts à produire à chaque fête nationale. Faites le calcul.
Dans un petit café du centre casablancais, dans les coulisses de la RTM et ailleurs dans leurs maisons - pour les retraités d’entre eux - les vétérans de la chanson marocaine n’ont de cesse de réitérer la même réponse, non sans fierté : "On le faisait par amour pour Hassan II, mais aussi parce que c’était un grand musicien. C’était, pour ainsi dire, notre père". Hassan II n’avait-il pas avoué que s’il n’avait pas été roi, "il aurait voulu être un artiste" ?. Et L’haj Younès de rétorquer "c’en était un. Et un grand. Un excellent pianiste pour commencer. Il était capable de déchiffrer une partition à vue et de jouer divinement". On nous apprend ensuite que Hassan II était aussi très bon percussionniste, qu’il jouait de l’accordéon, mais aussi du violon. Seulement, Hassan II était un roi, un métier qui ne se conjugue pas à la bohème. Alors, joignant l’utile à l’agréable, il en a fait un autre usage. Le génie propagandiste qui nous a valu des kilomètres et des kilomètres de chansons, sommeillant désormais dans les archives de la RTM.
L’histoire a commencé en 1964. Cette année-là, une chanteuse égyptienne, Houda Soultane pour ne pas la citer, interprète la toute première chanson à la gloire de Hassan II. Al far’ha al koubra (la grande joie) est signée Ahmed Al Bidaoui. Celui-là même qui avait chanté l’éternelle Ya Sahiba Sawlati wa Sawlajane pour Mohammed V. Ahmed Al Bidaoui est alors l’un des mouâniss (accompagnateurs) favoris du jeune roi. À ses côtés aussi, il y avait un autre compositeur, Larbi Kawakibi. Celui-là signera un peu plus tard, un classique du genre : Yajaal lak fi koulli khoutwa salama. Et à eux deux, ils formeront toute une génération.
Trois fois par an, à la fête du trône, à la fête de la jeunesse et à la Chaâbana, Hassan II organisait des soirées au Palais de Rabat. Soirées auxquelles sont conviés chanteurs, poètes et compositeurs. Le cercle des musiciens de Hassan II se forme doucement. Peu à peu, la fièvre s’étend à d’autres pays. Un Ahmed Wahbi, Algérien, chantera Dikra wa Bouchra. Taher Jemmi nous raconte que quelques jours plus tard, de retour dans son Algérie, Boumediene le nomme directeur du conservatoire d’Oran. Il y aura également le Saoudien Ibrahim Bachir pour Taïch lina… Tous aussi admirateurs de l’artiste qu’il était.
Du côté des Marocains, les productions abondent. Et un besoin d’encadrement se fait ressentir. Début des années 70, au sein de la RTM, une commission dite des paroles (lajnate al kalimate) voit le jour. Mohamed Al Azraq, alors directeur de la rédaction, est nommé à sa tête avec pour mission "le contrôle des poèmes et des paroles". Les censeurs ou contrôleurs ne sont alors que les paroliers et poètes du Palais royal, Allal Al Khyari, Ahmed Bakkali et Moulay Ali Sqalli, auteur de l’incompréhensible texte de l’hymne national. "La commission était un passage obligé pour toutes les productions télé ou radio du genre, y compris les malhamates des années 80", affirme Al Khadir Raissouni, deuxième et dernier directeur de la fameuse commission. Mais, à tout seigneur tout honneur, les artistes étaient classés en trois catégories. Et un barème de tarifs était établi en conséquence. On retrouvera entre autres dans la "first class" un Abdelkader Rachdi, un Abdellah Issami ou encore un Fathallah Lamghari… Cependant, quelle qu’était la rétribution, personne n’osait négocier. Pourvu qu’ils soient visibles au roi, car ce dernier "regardait beaucoup la télé et demandait à recevoir ceux qui lui plaisaient". Mais encore, l’ensemble des ces artistes en vivaient.
Et puis l’accès aux soirées du Palais était quasi impossible. Au fond, ceux qui avaient la caution de l’entourage royal n’avaient aucun mal à y pénétrer. Les compositeurs de l’orchestre du Palais royal avaient le privilège du choix des paroliers et chanteurs qu’ils jugeaient bons. Et Hassan II avait lui-même ses préférés, qu’il tenait à avoir. "Il aimait beaucoup Mohammed Al Hayani qui remplaçait en quelque sorte Abdelhalim Hafed", poursuit L’haj Younès. Ce dernier , grand ami de Hassan II, avait même interprété en son honneur le fameux Al maâ wa lkhodra wa wajhou Al Hassan. Mahmoud El Idrissi faisait à son tour partie de ses "chouchous". Il l’aimait tellement qu’il allait jusqu’à l’habiller de ses propres costumes et lui boutonner sa veste. Et Taher Jemmi de poursuivre : "Lorsqu’un chanteur venait mal habillé, Hassan II envoyait immédiatement lui chercher quelques costumes de sa propre garde-robe. Lorsque l’un d’entre nous était malade, il le prenait en charge". Père ! Ce même Hassan II qui, à la fin de la journée ou de la soirée, remettait leurs enveloppes à ses invités lyriques. "La baraka de Sidna", comme ils se plaisent encore à le dire. "5000 ou 6000 dirhams", voire plus lorsqu’il était séduit. Et ce n’était pas rare chez lui. Quelquefois aussi, il lui arrivait de griffonner des partitions. On citera en l’occurrence sa participation à la mémorable Kheffat Rjel - plus connue sous le titre de Ach Dani. Il serait d’ailleurs à l’origine de l’idée même du texte. Un autre des ténors nous parle timidement d’une chanson qu’il avait composée par amour pour sa fille aînée, Lalla Meryem, à l’occasion de son anniversaire.
Talent artistique, amour de la musique ou génie de la manipulation, peu importe finalement. Hassan II a su rassembler autour de lui les professionnels de la chanson. Et en faire un usage intelligent. Mais, sans doute, son véritable coup de génie sur ce registre reste la Marche verte.
1975, durant les semaines précédant la Marche verte, la RTM se transforme en un gigantesque atelier-studio et tous les grands noms de la chanson marocaine répondent présent. Latifa Amale, Fathallah Lamghari, Abdelmouaïm Jamaï, Mahmoud El Idrissi, Bahija Idriss, Abdallah Issami… Ce dernier pondra le fameux Nidae Al Hassan qu’ils interprèteront en chœur. La chanson est une telle réussite que sa musique sera reprise dans d’autres pays, avec d’autres paroles. En Égypte en l’occurrence. Jil Jilala produiront Laayoune Aïniya. Une concurrence incroyable s’installe. En trois semaines, une vingtaine de titres sont signés. L’orchestre de la radio nationale s’associe à l’orchestre du Palais royal. La chanson patriotique - devenue indéniablement associée au nom de Hassan II - s’en retrouve presque gavée de matière première. Et beaucoup d’artistes musiciens y trouvent le moyen d’assurer leur avenir et donc de créer. À partir de là, et durant plus de 40 ans, la moindre fête nationale devient prétexte à une fièvre patriotique généralisée. Télévision, radio, et - pour qu’aucun kilomètre carré du pays n’y échappe - communes et municipalités s’y mettaient, le temps d’une journée, pour noyer les Marocains sous une averse de chansons patriotiques et en hommage à Hassan II. Et alors que l’orchestre royal et la RTM restaient l’apanage des grands noms, les inconnus tentaient de se trouver une petite place dans les soirées et autres festivités régionales. Petite place et petite bourse. Et il fallait encore avoir ses entrées. Le business nourrit les directeurs de cabinet comme les moqaddems. Hassan II est désormais chanté toute l’année, à toutes les occasions… et jusque dans les mariages. Les chikhates ne manqueront jamais de conclure sur un "llah yensar sidna Moulay el Hassan" (que Dieu glorifie notre seigneur Moulay El Hassan). Mais tout cela est fini aujourd’hui. Mohammed VI a aboli ces pratiques. La Marche verte n’y échappe pas non plus. "Le Maroc n’a plus besoin de chanter que le Sahara est marocain. Continuer à le chanter reviendrait à semer le doute sur sa marocanité", nous dirait un autre de ses proches musiciens.

 
 
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