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N° 152
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki

Endettement. Oualalou pris au piège

Fathallah Oualalou n’est pas sorti
de l’auberge (AFP)
Le budget 2005 prévoit 42 milliards de dirhams de dette intérieure et 7 milliards de dirhams de dette extérieure. Le passif pèse de tout son poids sur les ressources de l’État. Il est temps d’imposer les fortunes et mettre fin à la rente.


La gestion de l’argent de l’État est comme celle d’un ménage. Ayant un revenu faible, le ménage pompe sur le débit bancaire et s’endette auprès des sociétés de crédit. In fine, il se retrouve avec un solde de 20 % de son revenu et zéro économies. Quand une catastrophe lui tombe sur la tête, il s’endette
davantage. Petit à petit, il croule sous les échéances et hypothèque son avenir (annule le voyage d’été, fait une croix sur le changement de meubles, classe définitivement l’option des études à l’étranger pour les enfants…). L’État fait pratiquement la même chose, mais en milliards de dirhams. L’État, aussi puissant qu'il puisse paraître, croule sous la dette. Dans l’absolu, celle-ci représente plus de 300 milliards de dirhams, alors que le PIB clôturera l’année 2004 à 421 milliards de dirhams. Et contrairement à des idées reçues pendant les années 80, c’est la dette intérieure qui flambe. Elle représente à fin 2003 197 milliards de dirhams contre 126 milliards pour la dette extérieure. Pour le commun des mortel, vous comme moi, ces chiffres font peur. Pour les économistes, le jugement est plus nuancé.
Avant tout, il faut faire la distinction entre gestion de la dette dans sa technicité et les choix économiques de l’endettement. Le premier renvoie à la gestion au jour le jour de la dette par des équipes qui n’interviennent pas dans la décision de s’endetter. Le deuxième touche directement à la politique économique et budgétaire de l’État. C’est de la macroéconomie tout court. La responsabilité du gouvernement, tout particulièrement celle du ministre des Finances, est liée à cette problématique. C’est dire que Fathallah Oualalou n’est pas sorti de l’auberge. Pire encore, il s’enfonce. L’État envisage d’emprunter 49 milliards de dirhams rien que pour l’année 2005. 11 milliards serviront à éponger les arriérés de la caisse de retraite. Ce qui veut dire que les anciens ministres des Finances nous fournissaient de faux chiffres. Dans l’illégalité totale, ils ne versaient pas la pension de retraite des employés du secteur public. Où partait cet argent, pourtant budgétisé dans les différentes lois des finances ? Personne ne le sait. En 2006, le problème de la caisse de retraite de l’Office chérifien de phosphate s’imposera. Il faut cette fois décaisser plus de 20 milliards de dirhams au meilleur des cas. Et ce n’est pas fini. Jusqu’à présent, ce sont les privatisations qui sauvent les meubles. Une opération comme celle de Maroc Telecom est ponctuelle. Son effet jouera encore pour 2005. La convention signée en novembre 2004 avec Vivendi pour le rachat des 16 % du capital, offre à l’État une cagnotte de 12,4 milliards de dirhams. La moitié de cette somme doit revenir au Fonds Hassan II pour le développement économique et social. En théorie, le Trésor n’encaissera que 6,2 milliards de dirhams. Or, le projet de loi des finances prévoit une recette de privatisation de 12 milliards de dirhams. Aucun autre bijou de famille ne peut, à lui seul, lui rapporter autant d’argent. Le recours à l’endettement devient inévitable.

Le spectre des années 80
Selon des cadres de la direction du Trésor, la gestion de la dette a connu un tremplin qualitatif. Rappelons que les années 80 ont été marquées par le Plan d’ajustement structurel (PAS). Grosso modo, c’était une thérapie clinique appliquée à un Maroc malade pour le sortir de la crise financière. Le poids de la dette à cette époque flirtait avec près de 25 milliards de dollars. L’impact de cette dette apparaissait clairement quand on la ramenait au PIB. Pour simplifier, une personne ne tiendra pas le coup si elle cumule des crédits qui engloutissent 80 % de son salaire. Le Maroc était pratiquement à ce stade. Il lui fallait un plan de crise. Et comme un malheur ne vient jamais seul, la thérapie préconisait de stopper les dépenses non stratégiques, surtout les dépenses sociales. La construction d’une école rurale ou d’un hôpital peut toujours attendre la sortie de crise, pas les dépenses de l’armée ni le train de vie des hauts fonctionnaires de l’État. Pendant cette période qui s’est étalée de 1983 à 1992, le Maroc a obtenu un rééchelonnement de la dette. L’État ne payait que les intérêts sur les crédits et pas le capital. À partir de 1992, les finances publiques ont entamé une autre étape. Elle ont ouvert le bal des remboursements du principal. Depuis, la flèche de la dette extérieure a baissé graduellement pour atteindre aujourd’hui 13,8 milliards de dollars. C’est un exploit, il faut le dire. Mais il reste à relativiser. L’endettement extérieur a baissé, car l’État puisait, et puise toujours sur le marché intérieur. Les banques, les assureurs et les fonds de placement lui avancent de l’argent moyennant un taux d’intérêt qu’il fixe lui-même et que le marché régule en fonction de l’offre et de la demande. Ce qui explique que le montant de la dette intérieure a connu une hausse considérable. Pour l’économiste, Ahmed Zbadi, "les effets de l’endettement externe et interne ne sont pas les mêmes. Dans le premier, on transmet le fardeau du remboursement aux générations futures. Pour le second, on lègue un capital et une charge qui, tous les deux, profitent à l’économie". Le fait que l’emprunteur et le créancier soient tous les deux au Maroc, crée un effet de rotation. L’État paie des intérêts à des créanciers marocains qui, eux, le lui rendent en impôts (notamment TVA sur les intérêts ou encore la taxe sur le produit du capital, sans oublier l’impôt sur les sociétés).
Deux problèmes demeurent cependant. En théorie économique, les analystes avancent le cas de l’éviction et de l’utilisation de la dette. Par éviction, il faut entendre le prélèvement massif sur le marché d’argent qui devait en principe servir au financement des entreprises privées. Dans cette optique, quand la banque emprunte à l’État, elle le fait au détriment de l’entreprise. Sur le plan empirique, Zbadi reconnaît l’effet de l’éviction. Mais il la rejette dans le cas marocain. "La surliquidité du marché fait que même s’il y a un déficit à financer par endettement, cela n’a pas d’impact sur l’investissement privé", soutient-il. Et il a raison. Emprunt de l’État ou pas, l’abondance de l’argent sur le marché persiste et les concours à l’économie ne peuvent en être affectés. En revanche, Zbadi reste sceptique sur l’utilisation de la dette. Pour lui, si l’État s’endette pour investir dans des secteurs productifs, la dette peut jouer un rôle moteur pour l’économie. Or, ce n’est pas le cas. "La croissance ne suit pas, la création d’emploi est faible et ce sont les deux paramètres les plus pertinents pour juger la politique économique du gouvernement", conclut-il. Là encore, le poids de la dette rattrape les plans de développement pour les freiner.

Quelle dette pour quel budget ?
Il est vrai que la dette globale est en baisse depuis pratiquement 12 ans. Mais, dès que le rapport est établi entre le service de la dette et le budget de l’État, on prend conscience que la charge a de lourdes conséquences. La politique économique du gouvernement se décline à travers la loi des finances. Dans un monde idéal, l’argentier du pays doit disposer de ressources pour faire des arbitrages, encourager un secteur, faire un investissement productif, renforcer le rôle social de l’État… Ces ressources sont connues sous le nom de dépenses d’investissement.
Dans le projet de loi des finances 2005, le budget général du Trésor représente 160 milliards de dirhams. Les dépenses de fonctionnement s’accaparent 101,6 milliards de dirhams. Il reste seulement 19 milliards de dirhams pour l’investissement. Le service de la dette représente 39 milliards de dirhams, soit deux fois l’enveloppe allouée à l’investissement. "La pression sur le budget de l’État est forte dans ce cas et l’indicateur le plus juste est celui du taux de couverture des dépenses de l’État par les recettes fiscales. Dans notre cas, nous arrivons à peine à 60 %. Ce qui veut dire que 40 % des dépenses de l’État dépendent de l’endettement et des recettes exceptionnelles", déplore l’économiste Najib Akesbi. Et d’ajouter : "L'investissement de l’État est, depuis 20 ans, considéré comme des dépenses résiduelles. On règle la facture du fonctionnement et de la dette et ce qui reste tombe dans la rubrique investissement. À ce rythme, on ne peut pas faire une politique volontariste". L’alternative est d’améliorer significativement la ressource. La recette fiscale surtout. Khalid El Hariry, député Usfpéiste, le reconnaît : "Les ressources sont rares et le passif est lourd. Nous sommes arrivés à un point où il faut vraiment faire fi des jeux de lobbyistes pour ouvrir des dossiers brûlants". Référence est faite à l’imposition des fortunes ou encore à la taxation de la transmission de patrimoine et à la fiscalisation, voire à la redistribution des licences de pêche, des carrières et des agréments de transport. Akesbi renforce cette tendance en militant pour la refonte du système d’imposition des revenus et surtout d’exploiter les pistes pour revoir la politique des salaires dans l’administration. Najib Akesbi milite également pour la reconversion de la dette intérieure en investissement. "L’idée est de grouper 15 grands créanciers de l’État autour d’une table et de discuter sérieusement de la possibilité de reconvertir la dette en investissement productif. Je suis sûr que l’éventualité du gain, surtout dans des projets bien ciblés et faisant l’objet de cahier de charges, séduira les institutionnels", explique-t-il. Ce schéma aurait pu démontrer sa pertinence si les banques et les assureurs avaient été associés à la réalisation du port de Tanger Med. La CDG, qui s’accapare 16 % de la dette intérieure, est déjà partie prenante dans ce projet, mais sans le mécanisme de conversion.

 
 
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