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N° 152
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Chantage
(Les diplômés chômeurs réclament le droit d’être irresponsables, sous peine de se suicider)

Il y a quelques semaines, nous avons échappé à un fait divers qui aurait pu être particulièrement horrible : un diplômé-chômeur a essayé de s’immoler par le feu, à Rabat. Heureusement, il a été maîtrisé à temps. Profitons-en pour poser le problème sans que l’émotion ne nous fasse perdre toute objectivité, c’est-à-dire avant qu’un autre ne réessaye et ne réussisse son coup.
Le responsable de la question à la Primature l’a dit : à chaque fois qu’on propose aux diplômés-chômeurs un travail dans le privé, ils refusent. Ce qu’ils veulent, ce qu’ils exigent, c’est un poste dans la fonction publique. C’est-à-dire la sécurité de l’emploi, l’assurance qu’on ne les sanctionnera jamais s’ils sont vélléitaires et improductifs, et la certitude de grimper dans l’échelle salariale à l’ancienneté, autrement dit par la simple grâce du temps qui passe. Bref, ces gens-là réclament le droit d’être irresponsables, sous peine de se suicider.
Il n’y a pas d’autre mot, c’est du chantage. Mais faut-il blâmer ses auteurs ? Ce n’est pas leur faute, si on ne leur a jamais appris à se prendre en charge. Et ce n’est surtout pas leur faute si l’État est lâche. Car depuis le début du phénomène dans les années 90, l’État a régulièrement "casé" les diplômés-chômeurs par grappes, dans des administrations. Juste pour les faire taire, sachant pertinemment que d’autres suivraient, qu’ils réclameraient la même chose et qu’il ne serait jamais possible de satisfaire tout le monde. Le gouvernement Jettou vient, tout récemment, d’en embaucher près de 1700. Grave erreur. Cela consiste à dire aux autres : "continuez, vous avez toujours une chance". Plus l’État cèdera à la pression, plus la pression sera forte.
Mais d’un autre côté, comment ne pas y céder ? En les laissant manifester tous les jours devant le Parlement, aux portes des ministères, dans la rue ? En les dispersant par la force systématiquement, au risque de déclencher un large mouvement de sympathie en leur faveur ? En attendant que l’un d’entre eux finisse par se suicider, et qu’il soit érigé en martyr par ses camarades, qui ne s’en radicaliseront que plus ?
En un mot, c’est l’impasse. Et cela dépasse largement le pauvre Driss Jettou. Alors navré, on en revient toujours à lui, mais c’est le prix à payer quand on tient au pouvoir absolu : de cette situation-là comme de bien d’autres, le roi est l’ultime responsable. Il nous avait bien prévenus dès son premier discours, en lançant cette petite phrase historique : "Je n’ai pas de baguette magique". Eh bien c’est regrettable, Majesté. Au point où nous en sommes, il n’y a plus que ça qui nous sauverait.

 
 
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