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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Par Chadwane Bensalmia

Insécurité Fès. Apocalypse now

(CB / Telquel)
Des bandes munies de sabres et de poignards écument la ville. Les commerçants manifestent contre l'insécurité. La criminalité progresse au rythme de l'habitat anarchique. Bienvenue dans la capitale spirituelle.


"Les Fassis ont tendance à exagérer les choses. Parler de défaillance sécuritaire est excessif. La criminalité existe partout", introduit ce commissaire, en prélude à son commentaire sur la manifestation contre l'insécurité organisée la semaine dernière par les habitants et commerçants de
l’ancienne médina de Fès. Une affirmation qui n’a rien d’étonnant d’ailleurs, les autorités - administratives et policières - ayant fait le choix de dédramatiser. Seulement, voilà, ni les discours rassurant des autorités, ni les réunions organisées par le maire de la ville, ni la sortie médiatique du ministre de l’Intérieur, Mustpaha Sahel, et encore moins la visite du patron de la DGSN, Hamidou Laânigri, n’ont suffi pour rassurer les Fassis. Et pour cause, nous raconte ce commerçant de Seffarine : "Ce lundi encore (soit une semaine après la manifestation), un commerçant de Aïn Haroun a été agressé au sein de sa boutique par trois hommes. L’un d’entre eux le menaçait de son sabre pendant que les deux autres dévalisaient sa boutique. De quelle sécurité est-ce qu’on nous parle ? Il y a des mois que ça dure. Les autorités le savent et personne n’a jamais levé le petit doigt. Qu’on vienne nous raconter aujourd’hui que ce sont des délinquants qui ont perdu la raison après quelques verres revient à nous insulter". "Durant le ramadan, on n’osait pas ouvrir nos magasins avant 10 heures du matin. Et le soir, on se pressait de fermer dès que les rues commençaient à se vider", poursuit un autre commerçant de la médina. Désormais, la ville vit dans la peur, le jour comme la nuit. Et les patrouilles de police placées à l’entrée du R’sif (entrée principale de l’ancienne médina) ne sont pas près de rehausser l’image de la police aux yeux des Fassis. "On a déjà vu ça. Ils feront leur show pendant quelques semaines, le temps que les choses se calment. Puis, ils disparaîtront à nouveau. Exactement comme l’année dernière".

Un précédent qui n’en est pas un
L’histoire se répète en effet. En 2003, une agression du même genre a rassemblé quelques centaines de manifestants. Une alerte générale avait alors été donnée, et Serghini nommé préfet de la ville de Fès. Trois mois durant, les forces de l’ordre ratisseront la ville en long et en large, arrêteront de dizaines de personnes dont un bon nombre seront jugées et incarcérées. Mais ce n’était jamais qu’une parenthèse. Au bout de trois mois, les renforts ont plié bagage, le vide s’est réinstallé. Et les prisonniers ont retrouvé leur liberté, le code pénal prévoyant des peines légères pour le port d’arme blanche (pas plus de trois mois d’incarcération, en général). Résultat, un an plus tard, les réactions des Fassis donnent un sentiment de déjà vu. Et les autorités tentent chacune de faire endosser la responsabilité à l’autre. Au sein de la police, on se targue d’une cinquantaine d’arrestations depuis l’agression dans l’ancienne médina, la semaine dernière. Une vingtaine d’entres elles correspondant à des avis de recherche, une autre vingtaine à des cas de flagrant délit, et une dizaine de poursuites pour port d’arme blanche. Cependant, à cette date, et sur les sept coupables de l’agression de la semaine dernière, quatre circulent encore librement dans la nature. "On fait du mieux qu’on peut. C’est très facile de tout mettre sur le dos de la police. Nous vivons en sous effectifs, nous manquons de moyens techniques. Comment voulez-vous qu’on contrôle la ville dans ces conditions ?", rétorque cet inspecteur de la police judiciaire. Le nouveau préfet de la ville, Mokhtar Kacimi Bekkali est, quant à lui, plus optimiste. Des renforts ont été dépêchés de Casablanca et de Rabat au lendemain de la manifestation. Et une unité de GUS (Groupes urbains de sécurité), soit 200 éléments, a été affectée à la ville. "Nous avons la situation en main", lance-t-il. Mais les faits sont là et le préfet a du pain sur la planche. Avec 4 districts, 21 arrondissements et quelques postes de police, les forces de l’ordre ont encore du mal à contrôler le million d’habitants que compte la ville. De plus, depuis un an, une vingtaine de postes ont été fermés. "ils seront bientôt ré-ouverts", se contente de répondre le préfet. Idem pour le seul arrondissement qui officiait dans les qettarine (situés au cœur de la médina), mis hors fonction sur décision de l’ancien préfet Serghini. Une occasion en or pour le maire de la ville, Hamid Chabat, pour enfoncer Serghni, sans manquer de finesse, naturellement : "Nous leur avons fourni des estafettes neuves. En février 2004, nous avons tenté de pallier à la défaillance sécuritaire, en engageant une vingtaine de jeunes de l’ancienne médina. Tous les jours, ils nous remettaient, ainsi qu’à la police des rapports sur toutes les agressions qui s’y produisaient. Personne ne peut prétendre ignorer ce qui s’y passait". "Désormais, ça ira mieux, le nouveau préfet est un homme de dialogue. En mettant nos efforts en commun, autorités, élus et citoyens, nous arriverons à sortir la ville de son agonie", conclut-il.
En caressant les populations dans le sens du poil, entre réunions avec les habitants, et renouvellement des réseaux d’électrification de l’ancienne médina, le maire essaie, tant bien que mal, de tirer son épingle du jeu. Or, une petite virée dans les quartiers périphériques suffit pour discréditer son discours. Le bidonville de Bensouda, situé à quelques huit kilomètres de la ville, désigné autrefois comme la source de tous les malheurs sécuritaires de la ville, a fait des enfants. Fès est désormais cernée par une sorte de ceinture rurale qui la rapproche plus du statut de grand village que de celui d’une ville. Douar Riafa, Sahrij Gnawa, Aïn Qadous, D’har lakhmiss, Aïn Haroun, autant de bidonvilles déguisés grandissent de jour en jour sous le regard passif des autorités. Des kilomètres d’habitat anarchique sans le moindre centimètre de route. Une électrification improvisée, lorsqu’elle existe. Le tout construit autour de véritables décharges publiques. "Il n’y a ni maire, ni police. Nos enfants sont tous malades". Ici, la police s’aventure rarement. Les taxis refusent de vous y conduire et les jeunes passent leurs journées sur les trottoirs. Dans le 45 (Bab sifer), le quartier le plus dangereux de la ville, les habitants n’ont pas besoin de plus d’un "bonjour" pour se déchaîner. Hassan, 22 ans, a pris l’habitude des séjours en prison (4 condamnations). "Je n’ai pas de travail. J’ai cinq frères et sœurs. Et mon père, marchand ambulant, arrive à peine à nous nourrir. Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? J’ai des besoins moi aussi. Alors je vole". À Fès, être oueld l’45 (habitant du 45) est synonyme de criminel. Ce quartier a une histoire caractéristique de ce qu’est devenue la gestion de la ville. Il y a plus de cinq ans, c'était un bidonville. Pour le raser, les autorités ont octroyé à chaque famille un terrain de 45 mètres carrés. Peu à peu, en l’absence d’un plan d’aménagement et corruption aidant, le bidonville a troqué le zinc contre du béton. "Je ne reconnais plus ma ville. Fès est morte depuis longtemps. D’ailleurs il n’y a plus de Fassis par ici. Tous l’ont quitté, il n’y pas plus que des paysans des villages voisins", martèle ce chauffeur de taxi. Depuis 1991, la sécheresse a drainé des dizaines de milliers de petits agriculteurs. Et l’exode continue d’alimenter la ville en marchands ambulants, cireurs et autres mendiants. "Les Fassis ont vendu leurs biens et sont partis s’installer à Casablanca et Rabat. Une grande partie des ministres et des hommes d’affaires sont originaires d’ici. Qu’est-ce qu’ils ont fait pour leur ville ?", poursuit notre homme. Et cet hôtelier de poursuivre : "Et aujourd’hui, notre maire n’est même pas originaire de Fès".
Une semaine après la manifestation, les parlementaires de la ville ont enfin décidé de réagir. Une pétition a été mise en circulation au sein de la chambre basse. Elle sera ensuite remise au président du Parlement, Abdelouahed Radi. Objectif, convaincre ce dernier d’intervenir auprès du Premier ministre Driss Jettou, pour qu’il les reçoive. Mais peut-être est-il déjà trop tard. La situation de la ville demande un miracle et des dizaines de millions de dirhams, pour être débloquée. Les chantiers sont innombrables et les habitants de Fès n’ont qu’un commentaire cynique à la bouche : "Qui vivra verra".
Du reste, les positions se radicalisent, le néo-conservatisme est de retour dans la ville, et chacun y va de son avis. "Autrefois, les villageois avaient presque besoin d’un visa pour entrer dans la ville. Lorsqu’ils venaient à Fès, ils étaient tenus d’indiquer les raisons et la durée de leur visite, ainsi que l’identité de la famille chez qui ils se rendaient. Lorsqu’ils dépassaient la durée de séjour prévue, les autorités venaient les chercher chez leurs hôtes. Régionalisme et discrimination à part, j’en suis arrivé à me dire que ce n’était pas si négatif que cela", lance cet hôtelier originaire d’ici. Quant aux nouveaux citoyens de la ville, c’est un code pénal plus sévère qui est préconisé, pour commencer : "Trois mois de prison pour port d’arme blanche ! On croit vraiment que cela suffira pour dissuader ces gens. La justice devrait revoir ses comptes. Ces gens méritent la mort".

 
 
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