Télévision. TPS tar* (*TPS s'est envolé)
Et les Marocains sont en deuil. L'arrêt du dernier bouquet numérique français pose un problème social, économique, sociologique et
monétaire ! Décodage.
Youssef a fini par lécrire noir sur blanc. Sur un petit carton quil a accroché à lentrée de son échoppe, le jeune commerçant a listé les dernières chaînes françaises, encore "récupérables" sur satellite. France 2 et 3, M6, TF1, Star Academy, Multivision 8 et TF6. Il nen peut plus. Depuis bientôt deux semaines, il passe ses journées à expliquer - de moins en moins calmement - à |
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ses centaines de clients que TPS, cest fini
du moins pour le moment. "Cest fou. On dirait que les gens ne veulent pas le croire. Beaucoup reviennent demander chaque jour. Ils se disent prêts à acheter du nouveau matériel, à payer plus cher les recharges, pourvu quils retrouvent leurs chaînes de télé. Comme si ça dépendait de nous !", explique-t-il. En ces derniers jours dautomne, Derb Ghallef fait ses dernières bonnes affaires. Sur les étalages, des centaines (des milliers ?) de récepteurs numériques attendent, tristement presque, leur tour dêtre "flashés". Pour la dernière fois, peut-être. "TPS était le dernier bouquet numérique à être piraté après larrêt de CanalSatellite. Maintenant, il ne reste plus que des chaînes en clair qui ne risquent pas dêtre cryptées un jour", explique, un brin nostalgique, Farid. Lui aussi, est en train de faire ses dernières bonnes affaires. Son téléphone narrête pas de sonner toute la journée, tout comme le coffre de sa voiture ne cesse de semplir de décodeurs à adapter aux nouvelles configurations. Bientôt, dit-il, il reviendra à son métier dorigine, non sans crainte. "Le commerce de la parabole, explique-t-il, est beaucoup plus simple et plus lucratif que la réparation. Et puis, je ne sais pas si je pourrai men sortir avec ces nouvelles générations de téléviseurs. Ça se développe tellement vite".
La faute à Chirac
"Cest la faute à Chirac. Tu parles dun ami du Maroc. Zaâma il ne pouvait pas faire pression sur TPS pour laisser le Maroc tranquille ? !". En lançant cette "boutade diplomatique", le vieil homme qui vient saccouder sur le comptoir de Youssef ne bronche même pas. Cest à peine sil naccuse pas le président français de racisme ou de xénophobie. Pour le sexagénaire, TPS (quil ne regarde peut-être même pas) est un droit. Len priver est une violation. Ce quil ne sait par contre pas, cest que dans le pays de Chirac, des téléspectateurs payent 10 à 20 fois plus cher que lui pour jouir de ce "droit". Un "droit exclusif" que TPS semble bien décidé, aujourdhui, à garantir aux seuls abonnés français et monégasques (où le bouquet est commercialisé). Le groupe français vient dacquérir un nouveau système de cryptage approprié. "TPS avait un système de cryptage standard. Aujourdhui, le bouquet a ce quon appelle un système approprié dont il détient, seul, la licence. Le cryptage à la source comme celui de la clé est aléatoire et donc très difficile à percer", explique Hafid Beqal, directeur technique et de transmission à 2M. Un système semblable à celui de CanalSatellite, aussi onéreux, moins robuste mais qui présente des défaillances extrêmement rares. Seul risque à craindre (ou à espérer, cest selon), une fuite chez le fournisseur du système de cryptage. En attendant, techniquement du moins, TPS, cest bel et bien fini.
Dur, dur la reconversion
Une réalité que les petits débrouillards du circuit informel ne veulent pas admettre. Beaucoup continuent à promettre des lendemains plus clairs. Mais au fond, tous savent quune époque est aujourdhui terminée. Que le nouveau système de cryptage du dernier bouquet numérique encore vulnérable sonne le glas dun métier. Socialement, cela a de quoi être préoccupant. Sans disposer de chiffres, on estime le nombre de personnes vivant directement ou indirectement du piratage du satellite entre 10.000 et 40.000. Car, autour des jeunes qui rechargent votre carte, il y a les installateurs de parabole, les réparateurs de télé, les vendeurs de récepteurs, dantennes, etc. Pour tous, un véritable problème de reconversion se pose.
Chez ce grand constructeur délectronique, on subit autrement les conséquences du nouveau cryptage TPS. Il vient de lancer, à coups de grandes campagnes de pub, il y a tout juste quelques jours, une nouvelle gamme de récepteurs-magnétoscopes sur le marché. "Il est encore trop tôt pour faire des constats. Mais il est clair que ce changement de codage tombe très mal. Très peu de gens penseront à séquiper en nouveau matériel, aussi innovant soit-il, tant quil ne leur permettra pas de récupérer leurs chaînes favorites", explique un responsable commercial. Chez son concurrent, les équipes commerciales craignent pour le marché des téléviseurs. "Je me demande si les gens investiront encore dans des télévisions haut de gamme sans les chaînes thématiques, de sport et de cinéma. Jespère que leffet sera minime, mais un ralentissement sensible de lactivité est inévitable", déclare un responsable. À Derb Ghallef, les prix des récepteurs ont dramatiquement chuté. Pour limiter la casse, on liquide les stocks. Pas besoin de faire une école de commerce pour le comprendre.
TPS, cet exutoire !
Depuis son cabinet à Casablanca, Aboubakr Harakat, psychologue, observe tout cela avec beaucoup de sérieux. Il affirme que, "sans être préoccupante, les responsables ont intérêt à se préoccuper de la situation". Aucun "patient TPS" à signaler jusquà maintenant, mais certains commencent à parler de leur "dépendance" télévisuelle. Florilège : "Avant, javais TPS, maintenant je nai rien", "Encore une fois, on va nous abrutir à coups de chaînes arabes", "Je ne sais plus quoi faire de mes soirées, ça me stresse", "Je me sens orpheline", "Je me sens prisonnier"
Pour le psychologue casablancais, la tension est palpable. Après coup, il constate que TPS entretenait de nombreuses illusions et remplissait des fonctions quon ne soupçonnait même pas. Il y a dabord ce mythe de la super intelligence technologique marocaine qui sécroule. Puis il y a lillusion de la vie à loccidentale. Ce que Harakat qualifie de "Hrig satellitaire". "À 19 ou 20 heures, le téléspectateur marocain se mettait devant son téléviseur pour sévader vers des débats élevés, une vie politique saine, des informations rigoureuses et un divertissement de qualité", résume-t-il. Un exutoire. Une sorte de rituel qui, quoique relativement élitiste, reste partagé par plusieurs centaines de milliers de Marocains, jeunes et moins jeunes. "La francophonie est, il ne faut pas loublier, une composante de lidentité marocaine, à côté de la composante arabe ou berbère", martèle Harakat. "On pouvait regarder un film américain ou un match espagnol mais on avait accès à un bouquet qui nest accessible quen France", reconnaît Ali, un jeune qui rêve dEurope.
Dans les ménages, le TPS servait de tampon. Grâce aux chaînes thématiques, le bouquet faisait laffaire de tout le monde. En ce sens, il évitait des face à face qui risquent, dorénavant, dêtre orageux. Et encore, les solitaires sont aujourdhui les plus malheureux. "Une personne qui na pas beaucoup de fréquentations, qui ne veut ou ne peut pas sortir ou lire navait que ses chaînes pour rythmer son quotidien, que va-t-il devenir aujourdhui que son programme quotidien est chamboulé ?". Au niveau psychologique, cest une perte de repères pour tous. Un rituel personnel ou familier qui est rompu. Un événement aussi déstabilisant que la perte dun membre de son entourage, du moins durant les premières semaines. Le temps, explique ce sociologue, dacquérir de nouvelles habitudes, de faire de la substitution.
Une affaire de sous
Pour cela, beaucoup croient avoir trouvé la solution. Obtenir, à travers des amis ou de la famille installée en France, des abonnements en bonne et due forme. Et puis tant quà payer, ils pourront même choisir leur bouquet. TPS ou CanalSatellite. Lefficacité de la méthode a déjà été prouvée par quelques ménages marocains. À 15 euros par mois pour la configuration de base sur TPS, beaucoup se disent aujourdhui prêts à payer. Mais que représenterait donc cela en terme de fuite de devises pour lÉtat marocain ? Beaucoup. Il existerait aujourdhui 5 millions de paraboles au Maroc. En France, 640.000 Marocains disposent dune résidence légale et donc dune adresse et un compte en banque. Sur les 3 millions de paraboles (selon les chiffres officiels), et donc de ménages, mettons que 100.000 franchissent le pas et souscrivent à des abonnements dans lHexagone. Sur les 640.000 Marocains installés en France, disons que 100.000 acceptent de jouer le relais. Cela fera 15 euros par mois pour chaque ménage. Multiplié par 100.000 (moins de 0,1% de lensemble des paraboles), cela fait 1 million 500.000 euros par mois. Annuellement, ce sont 18 millions deuros qui quitteront le royaume. En dirhams, cela fait 200 millions de dirhams denvolés. Une jolie part sur les rentrés MRE en devises. LEurope finit quand même par récupérer largent du Beur ! |