Expatriés. Au revoir, Côte d'Ivoire
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Karima et son mari (ci-dessus),
entourés de leurs amis libanais
et marocains, dans un restaurant
d'Abidjan (DR)
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Loin derrière eux, les Marocains de Côte dIvoire laissent 40 ans dexpatriation tranquille et immuable, sous le signe dune corne dabondance. Un vieux souvenir.
Tout le monde sagite, et parle en même temps. Dans ce salon chargé dune riche maison de Casablanca, quelques coupures de journaux passent de main en main comme pour rythmer la réminiscence des évènements. Cette femme vient de rentrer dans un des trois avions militaires rapatriant quelque 210 Marocains dAbidjan, capitale économique de la Côte dIvoire, |
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avec sa fille et un nourrisson dune semaine. Laissant un quart de siècle derrière elle, et son mari. Elle ne souhaite pas dire son nom, par peur de représailles lors dun retour quelle croit encore probable. Mais elle reste ahurie par cette violence dont elle distingue vaguement lorigine.
Sils ont conservé limpression consensuelle davoir toujours bénéficié de rapports privilégiés avec les Ivoiriens, les Marocains dAbidjan ont essuyé les répliques de la rage anti-Blanc. "Ils sont en colère, ils sont perdus, assène Mme S. avec dépit et une certaine pitié. Depuis livoirité, depuis Gbagbo, tout ce qui est blanc est français, tout ce qui est blanc est un "boss", point à la ligne. La belle époque est loin derrière nous". Belle et tranquille époque dun microcosme immuable, dont se souvient un de ses plus anciens témoins.
En 1965, Leïla Tazi a rejoint son mari, déjà installé à Abidjan depuis 1959, avant même lindépendance ivoirienne. Restée 30 ans là-bas, elle y a mis au monde ses trois enfants avant de rentrer à Fès, en 1994. "Les premiers arrivants étaient là dès les années 50, certains avaient déjà connu Dakar et Ouagadougou, avant de poser leur négoce plus près de lÉquateur. À lépoque ils étaient une ou deux centaines, pas plus, mais avec le même statut que les Français. Nous prenions encore le paquebot entre le Maroc et Abidjan, et pendant 8 à 10 jours nous longions la côte occidentale, en nous arrêtant parfois aux Canaries".
Bien que la communauté marocaine ait grossi jusquà plusieurs milliers de ressortissants, elle est toujours restée très minoritaire parmi les étrangers qui représentaient près du quart des 17 millions dhabitants de Côte dIvoire. Depuis les années 50, les Marocains de Côte dIvoire sont restés moulés dans le même plâtre : 1200 aujourdhui, 5000 hier, 200 avant-hier, tous ont été et sont dorigine fassie, des familles traditionnellement commerçantes et bien loties. Débarquant à Abidjan pour y faire fructifier prêt-à-porter, import-export agroalimentaire, électroménager
Des maris rejoints par leurs jeunes épouses après le mariage, souvent célébré lors dun premier retour au pays orné de succès. Les quartiers sont restés les mêmes : Cocody, Treichville, Plateau, Deux Plateaux, Adjame
"Cest le propre de limmigration, faire du commerce pour être mieux dans son propre pays", estime ce beau-frère de Mme S. récemment rentré dArabie saoudite. Une immigration pourtant bien particulière. Communauté monochrome, ces Fassis sont aux antipodes des millions de Marocains dEurope, MRE connus pour avoir trimé comme ouvriers et fils douvriers, au devenir souvent hétéroclite et métissé, bien que encore trop souvent défavorisés.
"La Côte dIvoire, cétait la vie facile et confortable, avec plus de domestiques, Ivoiriens, Ghanéens, Maliens. Le niveau de vie y est presque moitié moins élevé quau Maroc", raconte Mme S. avec une sincérité décomplexée et nostalgique. On rentrait toutes les quelques années, ça dépendait de la bourse, mais chez nous cétait là-bas. On se sentait plus Africains quArabes, dailleurs on ne parlait jamais la langue, même entre nous". Comme ceux des voisins français et libanais, les enfants allaient à la mission, à Jean Mermoz - aujourdhui réduite en cendres -, parloter le djoula ou un autre dialecte selon lethnie de la bonne. "Javais commencé à apprendre, cétait utile pour notre commerce à lépoque de Houphouët, on avait beaucoup de clients ivoiriens", se souvient Leïla.
Une dégradation sensible a depuis gagné le pays, au regard de la cohabitation sans heurts entre les différentes communautés et religions qui prévalait il y a peu. "Les musulmans - 40 % de la population - sont mal acceptés à Abidjan depuis le rejet de Alassane Ouattara et la rébellion armée, explique Karima, qui vient de rentrer avec sa fille de 5 ans. Mais nous navons rien à voir là-dedans et nous navons jamais été harcelés pour ça. À Abidjan, les Marocains vont peu à la mosquée, mais cest probablement parce quil y en a peu, et souvent éloignées des commerces. Cest impossible, car on fait lhoraire continu, à cause de la chaleur".
Malgré le petit nombre dune communauté où tout le monde se connaît, Nadia, gynécologue de 36 ans née à Abidjan et mariée à un Libanais, en déplore le manque de solidarité. "La seule manière de se réunir, ce sont les soirées privées, mais il ny a aucune initiative, pas de créativité ni dactivité culturelle ou caritative dorigine marocaine, même avant les troubles". La seule association, lAmicale des Marocains de Côte dIvoire, règle des problèmes dordre consulaire, histoires de douane et de cartes de séjour. Une vie cloisonnée dans le négoce, au regard dun métissage très relatif. "Il ny a jamais eu de vrai mélange, continue Nadia, les seuls mariages mixtes étant célébrés avec des Français et des Libanais. Même à la fac, pour un jeune, sortir avec une Ivoirienne ne se faisait pas". Ladministration ivoirienne nencourageant pas non plus le mélange des genres. "Même moi qui suis née ici, je fais face à tous les blocages pour avoir la nationalité ivoirienne".
Depuis 10 ans, cest en spectateurs nantis, mais sincèrement affectés que les Marocains de Côte dIvoire, ont assisté à la dégringolade de leur terre de prospérité. "ça fait cinq ans que les choses tournent de plus en plus mal", déplore Mme S. En décembre 1999, lors du premier coup dÉtat post-indépendance de la Côte dIvoire, orchestré par le général Gueï contre le président Bédié, quelques dizaines de Marocains avaient déjà quitté le pays.
Jusquaux années 90, beaucoup détudiants venaient étudier via la coopération maroco-ivoirienne. Puis ce fut la vague des "années blanches". "Des années de fac non validées à cause des manifestations, des grèves, en pleine effervescence du multipartisme", se souvient Nadia qui a fait sa médecine à la fac dAbidjan. "Puis ce fut la dévaluation du franc CFA, et lhémorragie de commerçants", explique Leïla, mère de Nadia, partie en 1994 après 30 ans de vie à Adjame. Le pire est arrivé avec Gbagbo. "Depuis quatre ans, tu vis dans le stress tout le temps, et largent ne change rien, bien au contraire. Peur dans ta voiture, dans ton magasin, peur pour les enfants. Tu ne quittes jamais Abidjan", revit Karima tout en fouillant dans ses vieilles photos.
La violence semble sêtre apaisée depuis quelques jours. "Le silence après lorage, un calme précaire", pour Nadia, restée là-bas. Quant aux rapatriés, malgré léloignement des maris et des fils, lobsession du retour sincline peu à peu face aux nouvelles priorités. "Mettre nos enfants à lécole, cest le plus important. Pourvu que la fondation Mohammed V nous aide à payer les droits de la mission. Et les petits ne parlent pas un mot darabe
". Et la même nostalgie ressurgit inlassablement de ces années qui, comme toute "belle époque", sont mythifiées par la violence qui sensuivit. Chacun se perd dans des souvenirs désuets : la couleur des boubous, chercher le poisson frais sur la côte, passé minuit
jusquà ce jour où la Côte dIvoire à cessé dêtre leur tour divoire. |