Portrait. Jamal Benomar, une patera pour l'ONU
Petit-fils de la République du Rif, prisonnier politique dans son pays, Jamal Benomar est aujourdhui le n°3 de lONU. Retour sur un parcours exceptionnel qui ne doit rien au hasard.
En atterrissant à laéroport de Heathrow ce matin brumeux de 1984 (clin dil à ce George Orwell marocain à qui il échappait enfin ?), sans passeport, mais avec la complicité des autorités britanniques, mises au parfum par Amnesty International, le prisonnier politique Jamal Benomar, âgé de 27 ans, vient tout juste de quitter son pays. Tel un paria. Ce quil fuit alors : le |
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despotisme du pouvoir, son arbitraire, ses harcèlements sécuritaires
ce qui l'a décidé : une seconde arrestation, alors qu'il vient d'être libéré il y a un mois, après 8 années passées à la prison centrale de Kénitra.
Son tort : être arrivé à Tétouan, ce jour de mai 1984 où ont éclaté les émeutes du Rif. Pas de chance, les autorités cherchent un responsable. Il en a le profil. Certes, il sera relâché "sans quon mait fourni la moindre explication", mais le harcèlement sécuritaire, les intimidations, les menaces ne le quittent plus. "Je venais de quitter la petite prison pour la grande, avec la peur de retourner 20 ans dans la petite. Or, cela ne me paraissait pas du tout impossible. Dautant que ce que javais vu durant ces 3 jours, cétait du jamais vu. Des hélicoptères qui mitraillent la foule, des fusillades dans les rues, des morts sur les trottoirs".
Dès lors, une idée simpose avec force : partir. Et nest-il pas justement invité par un groupe duniversitaires français renommés dont Jacques Berque, René Galissot, André Adam, à rejoindre leur équipe de recherche au CNRS ? "Javais beaucoup de relations, à lintérieur comme à lextérieur du Maroc. Notre groupe de prisonniers avait été adopté par Amnesty International comme détenus politiques. Le collectif duniversitaires français sétait également mobilisé. Javais de nombreux appuis dans ces milieux". Cétait compter sans le tout puissant ministre de lIntérieur, Driss Basri, qui refuse obstinément de lui rendre son passeport. "Il la clairement dit à Oualalou et Radi, venus intercéder en ma faveur". Ce quil ne sexplique toujours pas en revanche, cest le refus de Hassan II. "Je sais quAndré Adam, qui était mon directeur de thèse lorsque jétais en prison et qui avait été le professeur de Hassan II, communiquait encore régulièrement avec lui. Je sais aussi quil a demandé ma libération au roi. Et quil la obtenue. Pourquoi alors, quand André Adam a de nouveau intercédé auprès de lui pour que je recouvre mon passeport, a-t-il refusé ?". Fait du Prince ? Caprice de roi ? Toujours est-il, quune nuit, "avec la complicité damis, jai embarqué sur une patera, sans passeport, direction lEspagne (avant de rallier Londres puis Paris). Ce départ était très douloureux, très pénible, car je navais jamais pensé quitter mon pays. Sentir que jétais obligé de le faire, qui plus est, dans de telles conditions, cétait comme si mon pays mavait rejeté" confie-t-il. Mais celui qui vient dêtre officiellement nommé il y a dix jours n°3 de lONU, qui a en charge la responsabilité du dossier irakien au sein de linstitution internationale qui, il y a deux ans, accompagnait lenvoyé spécial de Kofi Annan, Lakhdar Ibrahimi, en Afghanistan, celui qui, ces 15 dernières années, a participé à prévenir ou à régler les principaux conflits qui ont embrasé la planète, du Kosovo à la Bosnie en passant par lAfrique du Sud, la région des Grands-Lacs, le continent sud-américain, qui a côtoyé les puissants de ce monde : Mandela, Gorbatchev, Bush père, Chevernadze, Hussein de Jordanie, Jimmy Carter
ne regrette rien. "Je crois même que jai bien fait", précise-t-il, non sans sourire.
Son intelligence, sa première arme, la dabord libéré du joug. Soutenue par sa persévérance, elle lui a fourni les moyens de sa liberté. Parce quil en connaît lexacte valeur, pour en avoir chèrement payé le prix, il va consacrer sa carrière à en défendre les attributs. Dabord au siège dAmnesty International à Londres, qui le recrute après trois années passées au CNRS. "Je ne voulais pas dune vie duniversitaire. Je voulais une vie plus active, plus engagée". Outre quil trouvera sa voie, il obtiendra, accessoirement, un petit plus non négligeable : la nationalité anglaise. Sil ny avait jamais songé, des amis à lui contactent le Home Office. "Javais un réel problème pratique : de plus en plus souvent, javais des difficultés à obtenir visas, je subissais de longues attentes aux aéroports". Driss Benzekri ira plus loin : "Il était véritablement harcelé par les services consulaires". Heureux hasard de la vie : le ministre anglais de lIntérieur de lépoque nest autre que celui qui, trois ans auparavant, occupait le siège du Foreign Office. Et avait, à ce titre, donné le feu vert aux douaniers pour le laisser entrer sur le territoire britannique, alors quil navait pas de passeport. Connaissant bien le dossier de notre militant des droits humains, il lui propose sans barguigner le fameux sésame. Paradoxe de la vie : Jamal Benomar ne dormira pas cette nuit-là. "Avoir une autre nationalité, ce nest pas simple. Je suis Marocain et je le reste. Mais comme on ne perd jamais sa nationalité marocaine, ça ma rassuré", avoue-t-il. Libéré de ses chaînes, ce militant impénitent passe à la vitesse supérieure. À la fin des années 80, ses responsabilités au sein dAI lamènent au Soudan
où il fait la connaissance de Jimmy Carter. Car, il se trouve que lancien président américain, qui dirige un centre uvrant dans la résolution des conflits, est très intéressé par l'éventualité de mener une médiation entre le gouvernement soudanais et les mouvements rebelles. "Cest comme ça qua commencé notre collaboration", explique tout naturellement celui qui, sur CV et après entretien, devient le directeur de la Fondation Carter-Menil pour les droits de lhomme. Avant de devenir le conseiller particulier du président. "Travailler de manière étroite avec lui ma permis de comprendre la politique américaine, dobserver la manière dont se prennent les décisions dans cette administration. Dêtre initié à ce difficile travail de médiation et de règlements des conflits. Mais jy ai aussi rencontré beaucoup de monde, de gens intéressants et influents". Jamal Benomar élargit ses réseaux et ses domaines de compétences. Jusquà diriger en 1994, la division de la coopération technique au Haut commissariat pour les droits de lhomme de lONU. Quand il accepte ce poste de haut fonctionnaire international, rien ne laisse présager le scandale qui va éclater les 16 et 17 novembre de cette même année. Car jamais, Jamal Benomar na imaginé croiser son ex-tortionnaire dans les couloirs lambrissés du palais Wilson de Genève. Cest pourtant ce quil advint. "Je savais que le Maroc, en tant que signataire de la convention contre la torture, devait présenter son rapport devant le comité des Nations unies contre la torture. Mais je travaillais dans une autre division. Jétais très pris et je ne savais pas qui composait la délégation. Et puis je le vois. Et je comprends immédiatement. Celui qui pendant 8 mois à Derb Moulay Cherif, de janvier à août 1976, ma infligé les pires tortures, a été envoyé pour présenter le rapport marocain
contre la torture ! Cétait trop. Trop dinsolence. Jétais choqué", raconte-t-il, la voix blanche. Driss Benzekri, qui a partagé les longues années de détention de J. Benomar et qui compte au nombre des victimes du représentant officiel du ministère de lIntérieur au sein de la délégation, Yousfi Kaddour, représente ce jour-là, lOMDH. "Jamal était tenu à un devoir de réserve. Tandis que je faisais le lobbying auprès des médias, de certains responsables du ministère des Affaires étrangères suisses, lui avisait discrètement les membres du comité". Très vite, ces derniers décident dinterpeller par écrit le gouvernement marocain sur cette affaire, qui sera dès le lendemain à la Une des médias internationaux. Le tandem a fait mouche. "Le Premier ministre Filali, dans une réponse qui est tombée le soir même, na pas cherché à nier, raconte J. Benomar. Au contraire, il a présenté ses excuses, dans un langage fort peu diplomatique".
Aujourdhui, alors quil sait que "les choses ont profondément changé", qua débuté au Maroc lexpérience de lInstance équité et réconciliation, la jeune victime "des années de plomb", devenue au fil des expériences un spécialiste reconnu de la justice transitionnelle, se veut clair : "Pour moi, la question clé est que lÉtat présente ses excuses aux victimes et à leurs familles. Jusquà présent, il ne la pas fait". Absent depuis 20 ans, il na pas renoncé à rentrer un jour, mais pas dans nimporte quelles conditions. "Pas en signant une lettre dexcuses, comme me lont plusieurs fois demandé des officiels marocains". Cest que ce Rifain dorigine a sa dignité. Et il a de qui tenir. Son grand-père nétait-il pas le trésorier de la République du Rif ?
Élevé dans un milieu dopposants, Jamal a choisi, dès lâge de 15 ans, de perpétuer les traditions familiales de résistance et de liberté en militant activement dans la mouvance gauchiste. "Comme nous tous, il a été happé par le souffle de lhistoire nationale", raconte lex n°2 dIlal Amam et ami de longue date, Mohamed Serifi-Villar. En fait dhistoire, un procès historique : celui de 1977, dit "des frontistes". Une mascarade judiciaire qui vaudra aux 139 accusés, 30 siècles de détention (sic !). Avant cela, les mois de tortures subies dans les cachots de Derb Moulay Cherif. Après, les tabassages nocturnes à Ghbila - la prison civile de Casablanca -, lisolement total au quartier des "travaux forcés" à Kénitra, les grèves de la faim. Dans ces conditions, est-il surprenant, même 30 ans après, que Jamal Benomar et bien dautres, veuillent un jour connaître le nom des responsables ? Toutefois lexpert prévient : "En matière de poursuites judiciaires, il ny a pas de formule unique. Ce que je sais en revanche, cest quelles nont été engagées que dans des pays où la défaite de lAncien Régime était totale. A-t-elle eu lieu au Maroc ? Je ne le pense pas". |