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N° 152
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Si Kafka avait été Marocain, il n’aurait pas été romancier, mais simple journaliste.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Comme c’est souvent le cas dans le plus beau pays du monde, la réalité vient de battre la fiction. Le système dans lequel nous vivons conserve cette étonnante capacité à produire de l’absurde comme d’autres produisent des fours à micro-ondes ou des albums de rap. Ce même système n’a besoin de personne pour dérailler. Il n’est même pas nécessaire de le provoquer : l’absurde s’auto-génère, tout seul comme un grand. Il n’est pas un défaut du système, mais sa production la plus concrète. Conséquence directe, les romanciers, scénaristes et autres créatifs sont réduits à imiter cette belle machine sans jamais réussir à en approcher l’extraordinaire efficacité. Si Kafka avait été Marocain, il n’aurait pas été romancier, mais simple journaliste. De quoi s’agit-il ? Zakaria Boualem a découvert au hasard de ses conversations de café qu’il existait un charmant petit coin montagneux qui répondait au doux nom de Tassemit. Sur cette belle montagne, le système a décidé de construire une réserve à mouflons, afin que ce paisible quadrupède - un mélange entre un haouli et un atrouss, pour faire vite - puisse faire des bébés mouflons tranquille, bouffer son herbe, ruminer, etc. C’est que ce fameux mouflon est rare : il en existe à peine un millier dans tout le pays. Zakaria Boualem, écolo de temps en temps, s’est félicité de cette belle initiative… juste le temps de découvrir la suite de l’histoire.
Le système, dans son infinie logique, a décidé de placer cette réserve à l’endroit le plus stratégique de la montagne, coupant les populations en deux, les privant de ressources, et attribuant généreusement au mouflon le seul puits de la région. Du coup, environ 5000 personnes envisagent de venir grossir les rangs des "bidonvillageois" de Beni-Mellal, en attendant la patera. Zakaria Boualem n’est pas au bout de ses surprises : figurez-vous que, grâce à cette réserve, toute une bande de gamins devront faire un détour de cinq kilomètres pour aller à l’école. Autant dire qu’en protégeant le mouflon de l’Atlas, on condamne le mouflet de l’Atlas à rester aussi con qu’un bouc, cousin du mouflon par ailleurs. Mais ce n’est pas tout : Zakaria Boualem a découvert que cette école avait été construite par une association de bénévoles, et qu’elle n’avait pas coûté le moindre centime au système.
Arrivé à ce point du récit, notre Guercifi a été pris par une sorte de déprime profonde, d’ou il a extrait la théorie dite du saut en hauteur. Quelle que soit la hauteur à laquelle on place la barre, le système s’avère incapable de la franchir. Démonstration : sous d’autres cieux, les gamins de Tassemit auraient pu exiger du système non seulement une école, mais aussi un hôpital, un train pour aller en ville, un terrain de foot ou un festival de reggae. C’est trop demander, le système ne franchit pas la barre. OK, juste une école, alors. Impossible le système ne franchit pas la barre. OK, on se démerde pour construire l’école, mais vous, tout ce qu’on vous demande, c’est de laisser les gamins y aller. Impossible, il y a le mouflon. Soudain, il y a le mouflon. Quelle que soit la hauteur de la barre, elle est toujours trop haute pour le système…
Du coup, Zakaria Boualem a décidé d’écrire une lettre à l’Office national du mouflon (il doit bien y avoir un office pour un animal qui mérite tant d’égard)
Monsieur le Directeur,
Tout d’abord, je tiens à vous préciser que je n’ai rien contre le mouflon, bien au contraire. ça doit bon en boulfaf ou avec des frites. Conscient des efforts que vous déployez pour assurer la survie de cette espèce, je tiens à vous proposer les solutions suivantes :
- Pourquoi ne pas recruter ces fameux mouflons dans votre ministère ? Côté efficacité, je suis sûr qu’ils feront aussi bien que vos fonctionnaires. En plus, il paraît que le mouflon ne prend pas de pourboire - c’est contre sa nature.
- Par ailleurs, votre stratégie de placer une réserve à mouflons autour de la seule école de la région me semble dangereuse. En effet, que ferez-vous des mouflons diplômés qui sortiront de cette école ? Vous imaginez les manifs de mouflons diplômés dans quelques années ? Croyez-moi, il vaut mieux laisser cette école aux gamins de Tassemit. Ils n’ont pas de cornes…
Signé Zakaria Boualem, un homme qui a décidé de fêter l’aïd avec un mouflon !

 
 
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