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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Les alternatives au PJD

Saâd-Eddine El Othmani (G.)
et Abdelkrim El Khatib
(DB / Telquel)
Dans la foulée du PJD, nombre d’associations islamiques risquent de se muer en partis politiques. Quels seront les partis islamistes de demain et quels seront les enjeux de ce phénomène nouveau ?


Si le PJD est, de tous les partis islamistes, le plus puissant, Al Badil Hadari (alternative civilisationnelle) reste incontestablement le plus ouvert. Un signe qui ne trompe pas : le congrès extraordinaire du Badil, tenu le week-end dernier à Casablanca, a eu lieu au siège même de la GSU, le parti le plus à gauche de l’échiquier politique ! Le congrès a accueilli, en outre, des invités
de l’USFP, du PPS, du CNI, de l’AMDH, de l’IER, etc. Une véritable mosaïque de la carte politique, et culturelle du pays, à laquelle se sont joints même des militants d’Al Adl Wal Ihsane. Mais c’est la présence des invités de gauche qui a marqué, d’abord, les esprits. "La gauche appartient à l’histoire et au patrimoine de ce pays, note Amine Ragala, dirigeant du Badil. Ce sont des hommes de gauche qui ont permis, dans un passé récent, au Maroc d’aller de l’avant. Nous ne sommes, quant à nous, qu’un maillon d’une longue chaîne, qui passera obligatoirement par la gauche pour espérer un mieux pour ce pays".
Ceux qui suivent les actualités du Badil savent que le parti, qui a d’abord existé en tant qu’association depuis 1995, a depuis longtemps jeté les ponts avec toute une frange de la gauche marocaine. Les anciens de la chabiba islamiya, essentiellement des cadres moyens concentrés dans les grandes villes, sont de tous les combats pour les droits de l’homme et de tous les débats qui secouent l’avant-garde marocaine (révision de la Constitution, laïcité, liberté d’expression, etc). Ce n’est pas pour rien que le parti a été autorisé, le 25 mai 2003, à défiler dans la marche contre le terrorisme, là où le PJD et Al Adl Wal Ihsane, les mastodontes de l’islam politique, ont été formellement interdits. Depuis cette date, d’ailleurs, le Badil, qui fonctionne comme un parti politique (toléré mais non autorisé) depuis 2002, est convaincu que les portes de son autorisation à exister étaient enfin ouvertes. "Les attentats du 16 mai, note le chercheur Mohamed Darif, ont réveillé les officiels. Ce fut un détonateur car, d’un seul coup, on s’est rappelé qu’il y avait aussi des islamistes revendiquant un discours doux, sans aucun exclusivisme". Confirmation du secrétaire général du Badil, Mustapha Moâtassim : "L’islam n’appartient à personne, nous n’en sommes donc pas les porte-parole, c’est seulement une réalité clairement inscrite dans la société… et la Constitution marocaine". L’islam progressiste, de gauche, qui semble être pratiqué par le Badil, le condamne au statut de parti des élites. "Oui, nous ne drainerons jamais les foules, confirme Amine Ragala, mais nous avons le droit d’exister et de nous mêler au jeu politique". Le Badil n’aura jamais le poids réel du PJD, mais il promet, aux prochaines élections (2007), de grignoter des miettes au grand-frère. Après tout, au Maroc, la représentativité parlementaire, voire gouvernementale, d’un parti n’a jamais vraiment correspondu à sa cote de popularité… Résultat : quand le Badil sera définitivement autorisé (ce qui n’est plus que l’affaire de quelques semaines), c’est le PJD, d’abord, qui se dressera au premier rang de ses adversaires ! "Ne vous en étonnez pas, lâche ce dirigeant du Badil qui a requis l’anonymat. Plus on grimpe dans la hiérarchie du PJD, et moins on retrouve des amis du Badil Hadari". Confirmation lors du dernier congrès du Badil où des cadres du PJD ont répondu à l’invitation, là où un illustre personnage comme Saâd-Eddine El Othmani a brillé par son absence…
La transformation du Badil Hadari peut se reproduire demain, avec Al Haraka Min Ajl Al Oumma (mouvement pour la nation). Les deux associations sont d’ailleurs cousines et la Haraka n’est que le résultat d’une scission menée par Mohamed Marouani, à l’intérieur du Badil, en 1998. Le point de discorde est un détail fondamental : là où le Badil prône des alliances avec la gauche et les partis issus du mouvement national, la Haraka se dirige, elle, d’abord, vers les autres composantes du champ islamiste. Mais les points de rencontre sont nombreux : les deux entités se réclament d’un islam moderne, élitiste, ce que l’on pourrait appeler un "islam en costume-cravate", en phase avec les contraintes du 21ème siècle… "Bien des cadres de la Haraka peuvent toujours rejoindre le Badil, quand celui-ci aura terminé sa mue en parti politique et participera aux échéances électorales, note cet observateur politique. Il n’est pas exclu, d’ailleurs, que les deux mouvements, qui sont restés très proches, dépassent leurs divergences et finissent par s’unir dans un seul et même parti".
Nettement plus à droite du Badil et de la Haraka, on retrouve Al Yakada Wal Fadila (vigilance et vertu) de Mohamed Khalidi. Une association, là encore, mais qui n’attend que le feu-vert pour revêtir la tunique d’un parti politique. Une affaire de quelques mois tout au plus. Confirmation de Mohamed Khalidi, son président : "Pour l’instant, nous sommes occupés à aménager notre terrain, dernière étape avant de passer à la suite…". Khalidi, actuel élu PJD, a entamé une course contre la montre pour contrer Attawhid Wal Islah (le MUR), quand il a crée une association rivale, Al Kakada, dès avril 2003. Les attentats du 16 mai ont condamné son association à végéter avant d’émerger, en obtenant son récépissé une année plus tard. "L’association a été créée, rappelle Khalidi, avec la bienveillance du Dr Abdelkrim Khatib. Nous voulions équilibrer les courants au sein du PJD et montrer qu’à côté de l’approche religieuse adoptée par le MUR, on pouvait adopter un autre ton, plus ouvert et plus culturel". Faute d’avoir vraiment réussi la greffe, Khatib a décidé de léguer le journal Al-Asr, à la parution aujourd’hui suspendue, à la Yakada de Khalidi. Une façon de préparer le terrain pour le parti en gestation. Le journal reparaîtra, à un rythme hebdomadaire, avant fin 2004 et devra servir de porte-parole pour Khalidi et ses futurs amis. Commentaire du chercheur Mohamed Darif : "Avec un support de presse, et une base d’implantation à l’est du Maroc (ndlr : Khalidi est originaire d’Oujda), le parti d’Al Yakada peut figurer, dans un avenir très proche, parmi les alternatives politiques au PJD".
Reste le cas très particulier du PDI (Parti de la démocratie et de l’indépendance, communément appelé le parti de la Choura). Doyen, avec l’Istiqlal, de la classe politique marocaine, le parti fondé en 1946 par Mohamed Belhassan Ouazzani a longtemps erré, victime d’exactions diverses, avant de rebondir depuis quelques mois sous l’étendard, inattendu, de l’islam. Des dizaines de cadres du PJD ont rallié la Choura et le flirt s’est étendu à une figure aussi "typée" que le cheikh Abdelbari Zemzemi. La coquille vide que semblait devenir, injustement, le PDI (deux sièges seulement au Parlement), accueille les déçus du PJD et donne l’impression de renaître de ses cendres en s’appuyant sur les béquilles de l’islam. Une situation qui n’est pas sans rappeler le cas du MPDC du docteur Khatib (et de Khalidi !), autre coquille vide qui a repris vie, sous le nom du PJD, le jour où elle a accepté d’héberger des centaines de transfuges islamistes. Le PDI d’aujourd’hui sera-t-il le MPDC d’hier ? "Là n’est pas la question, s’insurge Abdelouahed Maâch, S.G du PDI. Nous sommes un parti ouvert à tous, pour peu que l’on respecte nos valeurs cardinales. Socialement, et constitutionnellement, tout parti qui réfute le référentiel islamique peut être considéré comme illégal. C’est cela la réalité marocaine". Maâch a beau adoucir son discours en faisant remarquer que "Zemzemi n’est qu’un sympathisant qui a tissé des amitiés avec le PDI le jour où il s’est senti mal-aimé au PJD". Voire que "le référentiel islamique en question est juste un apport spirituel conforme aux réalités marocaines". Il n’empêche qu’en s’ouvrant ainsi sur l’islam, et à certaines figures plutôt radicales du PJD, Maâch court le risque de dilapider le dernier héritage de la Choura d’hier, celle qui aurait pu conduire (à l’indépendance, déjà) le Maroc sur une voie plus démocratique. "Le calcul de Maâch est simple, nous résume ce militant de la Choura de père en fils. Il tente de redorer le blason du parti via le ralliement des masses. Cela s’appelle surfer sur la vague de l’islamisme rampant de la société, et même de la classe politique marocaine. Concrètement, cela pourrait valoir au PDI d’augmenter son nombre d’élus au Parlement, et de se mêler à ceux qui gêneront bientôt le PJD, mais sans plus. Le PDI ne sera pas le MPDC de demain". La question sera, de toutes les façons, tranchée au prochain congrès de la Choura, courant 2005.



Tendance. L’islam et les identités recomposées

Les partis islamistes n’ont pas attendu la nouvelle loi sur les partis pour modifier leur terminologie. À l’instar du PJD, les nouveaux venus revendiquent d’abord le statut de "partis comme les autres, ouverts à toutes les composantes de la société marocaine". L’islam politique se présente désormais dans une nouvelle terminologie, qui peut se décliner en "islam de gauche (le Badil Hadari)", "islam culturel (Al Yakada Wal Fadila", ou "islam spirituel (le PDI)". Ces nouvelles dénominations sont le résultat des déflagrations du 16 mai 2003, mais aussi un moyen de se plier aux exigences de la future loi sur les partis, plus regardante sur les terminologies relatives à l’islam. Pour le chercheur Mohamed Darif, qui a fait le tour de la question, le phénomène est même plus large et touche à l’ensemble de la classe politique : "Les partis traditionnels, même de gauche, ont instillé l’islam dans leur discours politique. Les partis ou les associations d’obédience islamique ont gommé l’islam de leur identité officielle pour se positionner en acteurs politiques comme les autres. D’une certaine manière, c’est un aveu d’impuissance et un constat d’échec pour les deux extrêmes de la classe politique : les modernistes ont échoué à mettre l’islam de côté pour s’ouvrir la voie du progrès, et les islamistes n’ont pas réussi à exister en tant que tels".

 
 
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