|
Par Maria Daïf
Cinema. Salles sombres, horizons obscurs
Fermeture des salles, distribution des films quasi gelée, guerres des clans entre sociétés de distribution et dexploitation, piratage
Le secteur cinématographique au Maroc va mal. Tour dhorizon dune crise qui n'en finit pas.
Le cinéma au Maroc est en crise. Voilà lune des affirmations les plus énervantes que peut entendre celui ou celle qui sintéresse de près ou de loin à ce secteur, tellement elle est devenue un leitmotiv qui, depuis une dizaine dannées, est désespérément ressassé par tous ceux qui touchent aux métiers du cinéma. On |
|
a limparable impression que cette crise est maintenant vécue comme une fatalité. Une espèce de marasme dans lequel exploitants des salles, distributeurs de films et producteurs se débattent, gesticulent
En vain.
Enervante également est cette affirmation, parce qu'elle est tout simplement
on ne peut plus vraie. Deux chiffres pour commencer. Durant lannée 1998, selon le Centre cinématographique marocain, les salles du royaume ont compté quelques 13 millions de spectateurs. Cinq ans plus tard en 2003, ceux-ci navoisinent plus que les 9 millions. Une baisse très significative : les Marocains sont bel et bien en train de déserter les salles de cinéma. Pourquoi ? Selon les spécialistes du secteur, plusieurs explications sont tout aussi valables les unes que les autres. Avant tout, un constat amer. Dà peu près 350 salles de cinéma dans les années 60, il nen reste plus que quelque 120, essaimées dans le pays, dont à peine une vingtaine répondant aux critères de qualité de limage, du son et du confort. Première explication. La seconde, que ne cessent de rabâcher les exploitants : si les Marocains ne sont plus friands des salles sombres, cest parce que, dans un premier temps, les chaînes paraboliques sont venues leur rafler la vedette. Ensuite, le piratage est venu enfoncer le clou. Dans tous les Derb Ghallef du Maroc, et cest dorénavant un secret de polichinelle, la dernière grosse production américaine est disponible en DVD, à 20 dhs, quelques semaines avant sa sortie dans les salles de cinéma. On ne le sait que trop bien, le Marocain a déjà fait son choix. Même les salles qui ne programment que des films indiens, sacrés concurrents du film américain sous nos cieux (102 films indiens ont été distribués au Maroc en 2003, soit onze de plus quen 1993, face aux 124 films américains distribués la même année, soit 38 de moins quen 1993), sont en train de voir leur rythme ralentir à cause du piratage. Ainsi, le dernier Sharokhaan (star du film du genre), cest dorénavant sur les étalages du Derb que les amateurs vont le chercher. Autre son de cloche de ce cinéphile : "Bien-sûr que je préfère voir un film dans une salle plutôt que dacheter un DVD ou un VCD piraté. Mais les salles ne passent plus que des films daction ou des films pour teenagers alors quà Derb Ghallef, on trouve aujourdhui des grands classiques du cinéma, des films indépendants, des films japonais ou français qui ne sortent pas dans nos salles"
Ce à quoi cet exploitant dune salle casablancaise répond : "Nous savons aujourdhui ce que le public marocain aime. Ce sont les films daction et les histoires à leau de rose. Pour que ma salle survive, je ne peux pas me permettre de programmer autre chose". Ses preuves : le nombre dentrées de chaque film étranger sorti en 2003. Les premières places reviennent ainsi à des Taxi 3 (48.208 entrées), Triple X (69.891 entrées), Meurs un autre jour (48.440), Matrix Reloaded (17.212)
vous laurez remarqué, ce sont là que des films daction. Quand aux dernières, elles sont occupées par des Frida (3.766 entrées), Un homme dexception (6.399), Signes (10.124), pourtant encensés par les critiques
Par ailleurs, cet autre exploitant précise : "Nous ne prenons que ce que les distributeurs nous proposent". Autre aspect donc de la fameuse crise du cinéma : tout le monde tire à boulets rouges sur tout le monde.
La guerre des clans
Les distributeurs le jurent leurs grands dieux : les exploitants mentent sur la fréquentation de leurs salles et par conséquent, sur leurs recettes. Et si plusieurs maisons de distribution ont fermé boutique, cest en grande partie à cause de la fraude des exploitants, qui, toujours selon les distributeurs de films (pour les néophytes, ce sont les distributeurs qui achètent les copies des films aux maisons de production et vendent les droits de diffusion aux exploitants) continuent, eux, à gagner de largent. Doù une guerre sans nom entre la chambre des distributeurs et celle des exploitants, au passage, à peine actives. Les exploitants, quant à eux, tirent sur le Centre cinématographique marocain qui ne fait rien pour les sortir de la crise, voire les enfonce encore plus : "Nous narrêtons pas de demander à ce que la taxe de 10% que chaque exploitant doit débourser de ses recettes soit supprimée, vu le contexte actuel. Nous navons toujours pas de réponse à notre requête". à titre dinformation, les 10% sont répartis entre le Centre cinématographique marocain, le fonds daide au cinéma marocain, lentraide nationale
et la Palestine (20 centimes par ticket vendu). Enfin, tout cela pour dire que tout ce beau monde qui se plaint et se fait la guerre
na pas de solution en vue : "elle revient au CCM, nous dira ce producteur-distributeur, qui pour linstant ne met la pression sur aucune des parties. Résultat, tout le milieu souffre de la surenchère et dun manque de déontologie, au détriment du public marocain".
Cinéma marocain, une lueur despoir
Quen est-il de la production nationale ? Comme les autres productions, elle est au centre de conflits entre distributeurs, producteurs et exploitants. Même si ces deux dernières années, deux films marocains ont raflé la vedette aux productions hindies et américaines, (Casablanca by night de Mustapha Derkaoui et Les Bandits de Saïd Naciri), les distributeurs rechignent toujours à miser sur la production nationale, comme dailleurs le rechignent les exploitants. Omar Chraïbi, réalisateur et producteur précise : "Cest pour cela quavec Mustapha Derkaoui et Saâd Chraïbi, nous avons créé nous-même une société de distribution, las dattendre quun distributeur prenne nos films", cette même société qui a distribué dernièrement La Chambre noire, de Hassan Benjelloun, Rahma de Omar Chraïbi, Jawhara de Saâd Chraïbi et Les fibres de lâme de Hakim Belabbès. Omar Chraïbi continue sur sa lancée : "Lobjectif est dabord de distribuer le film marocain correctement, et de faire un suivi des recettes et du nombre dentrées de ces mêmes films, chose qui ne se faisait pas jusque-là". Un bol dair frais pourtant dans tout cela : la production nationale est en nette progression ces dernières années. Non seulement le nombre de films produits a augmenté et est passé de 2 films par an en moyenne à dix films depuis deux ans, mais depuis lavènement de Noureddine Saïl, chaque film bénéficie dune avance sur recettes dune moyenne de 3 millions de dirhams pour sa production (précédemment, laide à la production dépassait à peine le million de dirhams). Ainsi, peut-être, le salut du cinéma au Maroc et par conséquent celui du public, viendra du film marocain
|
|