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N° 153
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Maria Daïf

Cinema. Salles sombres, horizons obscurs

Fermeture des salles, distribution des films quasi gelée, guerres des clans entre sociétés de distribution et d’exploitation, piratage… Le secteur cinématographique au Maroc va mal. Tour d’horizon d’une crise qui n'en finit pas.


Le cinéma au Maroc est en crise. Voilà l’une des affirmations les plus énervantes que peut entendre celui ou celle qui s’intéresse de près ou de loin à ce secteur, tellement elle est devenue un leitmotiv qui, depuis une dizaine d’années, est désespérément ressassé par tous ceux qui touchent aux métiers du cinéma. On
a l’imparable impression que cette crise est maintenant vécue comme une fatalité. Une espèce de marasme dans lequel exploitants des salles, distributeurs de films et producteurs se débattent, gesticulent… En vain.
Enervante également est cette affirmation, parce qu'elle est tout simplement… on ne peut plus vraie. Deux chiffres pour commencer. Durant l’année 1998, selon le Centre cinématographique marocain, les salles du royaume ont compté quelques 13 millions de spectateurs. Cinq ans plus tard en 2003, ceux-ci n’avoisinent plus que les 9 millions. Une baisse très significative : les Marocains sont bel et bien en train de déserter les salles de cinéma. Pourquoi ? Selon les spécialistes du secteur, plusieurs explications sont tout aussi valables les unes que les autres. Avant tout, un constat amer. D’à peu près 350 salles de cinéma dans les années 60, il n’en reste plus que quelque 120, essaimées dans le pays, dont à peine une vingtaine répondant aux critères de qualité de l’image, du son et du confort. Première explication. La seconde, que ne cessent de rabâcher les exploitants : si les Marocains ne sont plus friands des salles sombres, c’est parce que, dans un premier temps, les chaînes paraboliques sont venues leur rafler la vedette. Ensuite, le piratage est venu enfoncer le clou. Dans tous les Derb Ghallef du Maroc, et c’est dorénavant un secret de polichinelle, la dernière grosse production américaine est disponible en DVD, à 20 dhs, quelques semaines avant sa sortie dans les salles de cinéma. On ne le sait que trop bien, le Marocain a déjà fait son choix. Même les salles qui ne programment que des films indiens, sacrés concurrents du film américain sous nos cieux (102 films indiens ont été distribués au Maroc en 2003, soit onze de plus qu’en 1993, face aux 124 films américains distribués la même année, soit 38 de moins qu’en 1993), sont en train de voir leur rythme ralentir à cause du piratage. Ainsi, le dernier Sharokhaan (star du film du genre), c’est dorénavant sur les étalages du Derb que les amateurs vont le chercher. Autre son de cloche de ce cinéphile : "Bien-sûr que je préfère voir un film dans une salle plutôt que d’acheter un DVD ou un VCD piraté. Mais les salles ne passent plus que des films d’action ou des films pour teenagers alors qu’à Derb Ghallef, on trouve aujourd’hui des grands classiques du cinéma, des films indépendants, des films japonais ou français qui ne sortent pas dans nos salles"… Ce à quoi cet exploitant d’une salle casablancaise répond : "Nous savons aujourd’hui ce que le public marocain aime. Ce sont les films d’action et les histoires à l’eau de rose. Pour que ma salle survive, je ne peux pas me permettre de programmer autre chose". Ses preuves : le nombre d’entrées de chaque film étranger sorti en 2003. Les premières places reviennent ainsi à des Taxi 3 (48.208 entrées), Triple X (69.891 entrées), Meurs un autre jour (48.440), Matrix Reloaded (17.212)… vous l’aurez remarqué, ce sont là que des films d’action. Quand aux dernières, elles sont occupées par des Frida (3.766 entrées), Un homme d’exception (6.399), Signes (10.124), pourtant encensés par les critiques… Par ailleurs, cet autre exploitant précise : "Nous ne prenons que ce que les distributeurs nous proposent". Autre aspect donc de la fameuse crise du cinéma : tout le monde tire à boulets rouges sur tout le monde.

La guerre des clans
Les distributeurs le jurent leurs grands dieux : les exploitants mentent sur la fréquentation de leurs salles et par conséquent, sur leurs recettes. Et si plusieurs maisons de distribution ont fermé boutique, c’est en grande partie à cause de la fraude des exploitants, qui, toujours selon les distributeurs de films (pour les néophytes, ce sont les distributeurs qui achètent les copies des films aux maisons de production et vendent les droits de diffusion aux exploitants) continuent, eux, à gagner de l’argent. D’où une guerre sans nom entre la chambre des distributeurs et celle des exploitants, au passage, à peine actives. Les exploitants, quant à eux, tirent sur le Centre cinématographique marocain qui ne fait rien pour les sortir de la crise, voire les enfonce encore plus : "Nous n’arrêtons pas de demander à ce que la taxe de 10% que chaque exploitant doit débourser de ses recettes soit supprimée, vu le contexte actuel. Nous n’avons toujours pas de réponse à notre requête". à titre d’information, les 10% sont répartis entre le Centre cinématographique marocain, le fonds d’aide au cinéma marocain, l’entraide nationale… et la Palestine (20 centimes par ticket vendu). Enfin, tout cela pour dire que tout ce beau monde qui se plaint et se fait la guerre… n’a pas de solution en vue : "elle revient au CCM, nous dira ce producteur-distributeur, qui pour l’instant ne met la pression sur aucune des parties. Résultat, tout le milieu souffre de la surenchère et d’un manque de déontologie, au détriment du public marocain".

Cinéma marocain, une lueur d’espoir
Qu’en est-il de la production nationale ? Comme les autres productions, elle est au centre de conflits entre distributeurs, producteurs et exploitants. Même si ces deux dernières années, deux films marocains ont raflé la vedette aux productions hindies et américaines, (Casablanca by night de Mustapha Derkaoui et Les Bandits de Saïd Naciri), les distributeurs rechignent toujours à miser sur la production nationale, comme d’ailleurs le rechignent les exploitants. Omar Chraïbi, réalisateur et producteur précise : "C’est pour cela qu’avec Mustapha Derkaoui et Saâd Chraïbi, nous avons créé nous-même une société de distribution, las d’attendre qu’un distributeur prenne nos films", cette même société qui a distribué dernièrement La Chambre noire, de Hassan Benjelloun, Rahma de Omar Chraïbi, Jawhara de Saâd Chraïbi et Les fibres de l’âme de Hakim Belabbès. Omar Chraïbi continue sur sa lancée : "L’objectif est d’abord de distribuer le film marocain correctement, et de faire un suivi des recettes et du nombre d’entrées de ces mêmes films, chose qui ne se faisait pas jusque-là". Un bol d’air frais pourtant dans tout cela : la production nationale est en nette progression ces dernières années. Non seulement le nombre de films produits a augmenté et est passé de 2 films par an en moyenne à dix films depuis deux ans, mais depuis l’avènement de Noureddine Saïl, chaque film bénéficie d’une avance sur recettes d’une moyenne de 3 millions de dirhams pour sa production (précédemment, l’aide à la production dépassait à peine le million de dirhams). Ainsi, peut-être, le salut du cinéma au Maroc et par conséquent celui du public, viendra du film marocain…

 
 
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