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N° 153
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Lectures interdites
(Tous les livres interdits ne sont pas sérieux, ni rigoureux.
Mais le seul fait de les interdire les crédibilise)

Les Trois rois, dernier livre du journaliste Ignace Dalle, a réalisé une performance assez inhabituelle dans l’édition française : il s’en vend nettement plus dans les aéroports que dans les librairies. Déduction logique, confirmée par un libraire casablancais qui sait de quoi il parle : plusieurs milliers d’exemplaires de cet ouvrage circulent au Maroc. On peut en dire autant de Notre ami le roi de Gilles Perrault, La Prisonnière de Malika Oufkir, Le Dernier roi de Jean-Pierre Tuquoi… Ces livres (et beaucoup d’autres, qu’il serait fastidieux d’énumérer) sont, pourtant, toujours interdits au Maroc. On en trouve certains, parfois, chez quelques libraires audacieux qui se les procurent par des circuits parallèles. Cela reste très rare. Si leur vente était autorisée, on se rendrait vite compte que tous les livres interdits ne sont pas sérieux, ni rigoureux. Mais le simple fait de les interdire les crédibilise. Effet pervers, et ô combien classique, d’une censure aussi absurde qu’anachronique.
Cela fait longtemps déjà que les particuliers qui ramènent ce genre de livres au Maroc ne risquent plus grand chose. Le plus obtus des policiers de l'aéroport ne penserait plus, aujourd’hui, à arrêter quelqu’un parce qu’il porte un livre sur lui. Dans le pire des cas, il le lui confisquerait – et encore, sans qu’aucun arrêté ni circulaire ne lui en donne le droit.
De toute façon, autorisés ou pas, les journaux marocains (et pas seulement ceux qui sont réputés "frondeurs") ne se privent plus de reproduire de larges extraits de ces livres, et de les commenter abondamment – quitte à en dire du mal. Et l’état ne saisit plus ces journaux, ne les tracasse même plus. Donc on a le droit de lire des morceaux choisis – forcément les plus croustillants – mais pas le livre complet ? Quelle sorte de logique est-ce là ?
Encore plus absurde : sur Internet, on trouve mille fois "pire" que ce qui peut s’écrire dans ces livres. Et l’accès à Internet, Dieu merci, est aujourd’hui très démocratisé au Maroc. Pour 10 dirhams, on peut passer une heure devant la toile, et consulter, par exemple, le site d’un fou comme l’ex-lieutenant des FAR Ahmed Rami, qui appelle les musulmans en général et les Marocains en particulier à "rééditer le geste de Khalil al Islambouli" (l’assassin du président égyptien Sadate) ! Alors on a le droit de lire ça, mais pas un livre d’histoire contemporaine ?!
Depuis quelques années, c’est indéniable, le Maroc a fait des pas de géant en matière de liberté d’expression. Au lieu de pâtir des critiques, la monarchie en ressort grandie à chaque fois, parce qu’elle les laisse s’exprimer librement. Si ça marche pour la presse et pour le net, ça devrait marcher pour l’édition, non ? Allez, un peu de courage…

 
 
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