Gauche. Le parti pris de la démocratie
Dans son premier congrès, Fidélité à la Démocratie sest employée à donner le bon exemple pour mieux marquer les esprits. Consécration dun vivier de la gauche qui veut grandir.
Si lon devait sen tenir aux surprises, le premier congrès de Fidélité à la Démocratie, tenu le week-end des 27 et 28 novembre, en a réservé une pelle. Primo, Mohamed Sassi, figure de proue de lassociation, ne veut pas être désignésecrétaire général du parti naissant. "Je peux y contribuer avec le même engagement sans être forcément à la |
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tête de la formation", déclare-t-il humblement. Faudra-t-il lui forcer la main pour quil accepte de prendre les commandes ? Ses pairs ne lexcluent pas. En attendant, Sassi na pas remporté le vote interne, comme on pouvait sy attendre. Deuxième surprise, une jeune femme de 33 ans, inconnue au bataillon, Fatima Zahra Chafaï, lui a ravi la vedette, le devançant de quatre voix. Elle a certes profité du zèle pro-féministe de militants déterminés à propulser les femmes aux premiers rangs. La preuve, les 20 candidates initiales ont toutes été élues avec générosité, alors que le congrès sétait juste fixé un quota de 15 femmes. Le fait que Sassi ait été battu par une femme laurait-il refroidi ? Pas le moins du monde, apparemment. "Jen suis fier et ému", confie-t-il avec sa pudeur habituelle. Troisième surprise, Azeddine Akesbi, une des têtes pensantes du parti, élu au secrétariat national (parlement interne), refuse de se porter candidat au bureau national (exécutif). Par pudeur aussi ? Plutôt par "souci dindépendance et rejet de cumul", affirme-t-il. Déjà secrétaire général de Transparency Maroc, association qui a veillé à la bonne conduite des élections au sein de ce congrès, il veut éviter les amalgames et surtout dêtre juge et partie. Cest léthique du parti et il ladopte sans forcer sa nature. Et ce nen est pas fini des surprises. Mohamed Hafid, un autre initiateur du mouvement, préfère à son tour rester loin de linstance exécutive. Quel conflit dintérêt cherche-t-il à esquiver ? Son objectif, aux côtés de ses frères darmes (Ahmed El Bouz, Omar Lebchirit
) : dissocier, un tant soit peu, son appartenance partisane de sa casquette de directeur de journal (Assahifa). Il réédite, de la sorte, le coup de lélu incorruptible (Hafid avait refusé, dans une première historique en 1997, un siège non mérité). Le rappel de ce geste symbolique peut donner au parti cette virginité morale nécessaire, gage de popularité. Fidélité a cherché également, lors de ce baptême du feu, à donner des gages de transparence. Sassi a ainsi annoncé avec fierté que "nos dirigeants sengagent à déclarer leur patrimoine", que "notre rapport financier sera publié dans la presse" et que "nos élections seront systématiquement soumis au contrôle dobservateurs externes et neutres". Pourquoi afficher tant de bonnes intentions ? "Nos amis de Fidélité cherchent à agir par lexemple au lieu de prêcher la bonne parole", explique le socialiste Mustapha Miftah. En tout cas, ils tiennent tous à réitérer leurs courageuses résolutions. Pour que cela ne passe pas inaperçu. Mais au-delà de ces signes prometteurs, quen est-il sur le fond de ce congrès, initialement annoncé pour avril 2002 et retardé pour être mûri ?
Le passé USFP enterré dans la sérénité
Dix jours avant la tenue du congrès, Mohamed Sassi a rendu visite, à titre personnel, à Abderrahmane Youssoufi, lex-premier secrétaire de lUSFP. Nostalgie, diplomatie ou mise à plat des querelles passées ? Rien daussi déterminant apparemment. "Ce nétait pas fait dans un but politicien, mais purement humain", explique-t-il dans les coulisses. En tout cas, la conséquence a été plutôt politique. LUSFP na pas boycotté louverture du congrès de ses "fils égarés". Pour la première fois, le parti socialiste au gouvernement assiste à la naissance dune formation sortie de ses entrailles. Courtois jusquau bout, les gens de Fidélité ont tenu à assumer leur passé partisan, tout en saccordant le droit, dans un film de 20 minutes projeté pour loccasion, den critiquer la dérive makhzénienne post-alternance. Dans leur acte de naissance en novembre 2001, ils avaient tenu à rappeler leur sagesse et leur patience : "Nous avons attendu un signal positif pendant une année, avant dannoncer notre détachement définitif. Aujourdhui, on est sevré". Un parlementaire de lUSFP, qui a tenté alors de ramener Sassi, Akesbi et consorts au parti-père, relativise cette image idyllique : "Ils étaient courtois mais fermes. Ils étaient déjà décidés à en découdre". Depuis, beaucoup deau a coulé sous les ponts. Parmi les 21 fondateurs de Fidélité, certains comme Omar Serhrouchni, Abdelali Mestour et autres, ont quitté leur navire parce quils ne voulaient pas "échanger une grande boutique pour une petite". Aujourdhui, Fidélité, contrairement aux autres dissidents (PADS, CNI), se positionne comme "un partenaire potentiel" de lUSFP et non comme un ennemi idéologique irascible. Pas de rancur, donc, mais de la rigueur. Comme son nom lindique, Fidélité sattelle à relancer la bataille pour un Etat démocratique (réel), une monarchie parlementaire et la primauté du droit sur tous, valeurs abandonnées par la vieille garde de gauche au lendemain du consensus avec le Palais en 1998.
La fusion avec la GSU en route
Au moment où se tenait le congrès du nouveau parti au centre de Bouznika, la direction de son allié, la GSU, se concertait dans une salle in situ. En attendant lunion, les deux partis de gauche font chambre à part mais se refilent les clés de leurs sièges respectifs pour plus de convivialité. Aujourdhui, les congressistes de Fidélité (460 au total représentant quelque 2000 adhérents) savent déjà qui est qui du parti avec lequel ils sapprêtent à fusionner en 2005. Evidemment, Fidélité, nayant pu agir autrefois comme simple courant à lUSFP, refuse aujourdhui de faire des frustrés en son sein. Aussi, les projets alternatifs ne sont pas tués dans luf. Le droit dafficher et de diffuser des papiers contradictoires na pas été limité. "Cest dailleurs cela qui peut rendre la fusion possible, estime Miftah (GSU). Avant, lorsque nos partis étaient rigides, il fallait quon soit daccord à 99% pour se mettre ensemble. Aujourdhui, il suffit de lêtre à 60%, les divergences peuvent sexprimer au sein des courants". Les deux directions partagent la même conviction depuis plus dune décennie, lorsque chacun militait au sein de son parti dorigine (USFP, OADP). "Nous étions déjà conscients que la démocratie du pays en général était indissociable de celle du parti en particulier", ajoute Miftah. En outre, Fidélité, martèlent ses fondateurs, na jamais eu lambition dêtre "une boutique partisane de plus". Doù son slogan, qui exprime sa raison dêtre : "Créer avec les autres le grand parti de gauche". Pour le moment, seule la GSU est prête à mettre son ego partisan de côté pour mieux accepter la cohabitation. Les autres, PADS, CNI et Annahj, qui constituent le noyau du groupement utopique G5, "continuent de croire que la gauche cest eux dabord", avoue ce dirigeant discrètement. Mais Fidélité a-t-elle les moyens de ses ambitions ? "Nous sommes encore pauvres. Nous avons même refusé des demandes dadhésion à la veille du congrès, certes par prudence morale, mais aussi par manque de structures daccueil", explique Azeddine Akesbi. Réalistes, étant le vivier du grand parti de gauche, ils cherchent à le nourrir plus par la fusion que par les recrutements. Rendez-vous est donc pris pour 2005 (janvier pour les optimistes et décembre pour les réticents) afin que le couple GSU-Fidélité entame enfin sa vie à deux. Entre temps, dautres ponts sont jetés, discrètement, vers cet ex-dirigeant du PSD, mais aussi avec Alternatives, hier promoteur de lidée du grand parti de gauche et aujourdhui, enfin, réceptif au projet de Sassi et de ses amis. Le but, in fine, étant délargir la base des votants potentiels à gauche, partant du postulat suivant : "La majorité des électeurs nest pas islamiste, mais marginalisée ou silencieuse". Et le seul moyen de la captiver est de re-moraliser et réinventer la gauche.
Lattitude anti-Makhzen définie
"Nous sommes actuellement dans lopposition, mais cela ne détermine pas notre identité", lit-on dans la littérature du parti. Rompant avec le dogmatisme dantan, Fidélité reste tout de même intraitable sur les préalables de la démocratie. Lagenda a été savamment distillé parmi les congressistes : Primo, "nationaliser lEtat" pour quil ne soit plus identifié à une personne ou confisqué par lélite makhzénienne. Deuxio, se diriger au moins vers "une monarchie semi-parlementaire" pour paver la route à lunique jonction possible entre la souveraineté du peuple et le pouvoir héréditaire. Tertio, "libérer franchement le jeu électoral" pour que la base du gouvernement ne soit plus contestable. Last but not least, reconnaître à la justice son statut de "pouvoir indépendant à part entière" pour redonner confiance aux marginaux mais aussi aux investisseurs en la capacité de lEtat à être équitable. Vaste programme, direz-vous ? En tout cas, lambition est affichée et la volonté de la populariser clairement affirmée. En plus, le parti tient à tout faire dans les règles de lart pour que le Makhzen nait pas de prétexte pour lui poser des bâtons dans les roues.
L'anti fondamentalisme clarifié
Khalid Soufiani, le plus proche des islamistes parmi les fondateurs, na pas pris part aux travaux du congrès. Trois petits tours à louverture et puis sen va. Même le discours sur la Palestine, son cheval de bataille, il en a été privé. Avant le congrès, il sest expliqué avec la direction du parti et compris quil serait "moins nocif" loin des instances. A lorigine de la discorde, la position du parti vis-à-vis des islamistes. La ligne idéologique est on ne peut plus claire. "Le Marocain est humain avant dêtre musulman et non linverse
Les fondamentalistes apportent des solutions simplistes et artificielles qui vont à lencontre du besoin de modernité au sein de la société
Ils exploitent le malaise social au nom dune identité close". Soufiani, ainsi quAhmed Ouihmane, défendaient lopportunité dimpliquer les islamistes (toutes tendances confondues), au nom de la lutte contre limpérialisme et linjustice, dans "le front citoyen" que Fidélité aspire à initier. Leur suggestion na pas pris. Le front pourrait à la rigueur embrasser lUSFP et le PPS, pour des questions ponctuelles, comme le droit des femmes. Pour le reste, Fidélité défend le droit des islamistes dagir dans lespace politique, sans condition préalable dallégeance à Amir Al Mouminine, symbole dun pouvoir absolu qui puise sa légitimité dans la religion. Mais au lieu de diaboliser ces mêmes islamistes au nom de la lutte contre le terrorisme, Fidélité plaide pour "un retour au terrain social" et essaie de sen donner les moyens sans jamais sappuyer sur les béquilles du Makhzen. Qui pourra laider à y parvenir donc ? Des militants probes de la société civile, les syndicats, CDT en prime, et une jeunesse à reconquérir. La bataille sannonce longue, mais lambiance bon enfant du congrès et le rajeunissement patent des cadres leur permet dy croire. Même sils manquent de moyens ? Il faut bien un bout de rêve pour réhabiliter la gauche. |