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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Al Adl Wal Ihsane. La démonstration de force

(AFP)
Lundi 28 novembre à Rabat, l'association du cheikh Yassine a drainé au moins 40.000 marcheurs pour soutenir la Palestine et l'Irak, ridiculisant la classe politique, et notamment le PJD.


"Tu ne marcheras jamais seul". Le peuple d’Al Adl Wal Ihsane aurait très bien pu chanter cet hymne venu de Liverpool, tant il a dominé, par sa présence massive, la marche de soutien aux peuples de Palestine et d’Irak. Même s’ils le disent à demi-mot, les organisateurs sont unanimes à reconnaître que sans les milliers de militants d’Al Adl, la marche de ce dimanche-là aurait
ressemblé à un camouflet infligé aux peuples irakien et palestinien. En dehors des militants et sympathisants du cheikh Yassine, il n’y avait pas grand monde pour soutenir les deux principales causes du monde arabe. "La mobilisation a été faible, reconnaît Mohamed Aouni, membre du comité d’organisation. L’annonce a été faite un mois plus tôt, mais les médias audiovisuels n’ont pas suivi et, il faut l’admettre, nos partis ne mobilisent plus les foules". Même constat chez Mustapha Miftah, dirigeant de la GSU : "Al Adl nous a peut-être joué un tour en investissant massivement la rue, la transformant en lieu de manifestation (de l’existence) d’Al Adl Wal Ihsane. Et cela a été d’autant plus flagrant que nous, de notre côté, nous n’avons pas été capables de faire sortir tout le peuple de gauche".
Officiellement, ils étaient 25.000 à avoir sillonné les rues de Rabat, trois heures durant, ce dimanche 28 novembre. Les estimations les plus justes doivent se situer entre 50 et 60.000, dont 80%, au moins, "marchaient" pour l’association d’Abdeslam Yassine. Impressionnant. Pratiquement toutes les sections régionales d’Al Adl ont investi les lieux, déroulant leurs banderoles, leurs cordons de sécurité, leurs staffs… "Pour un peu, note Mohamed Hafid, dirigeant de Fidélité à la démocratie, on se serait cru à un congrès d’Al Adl Wal Ihsane tenu dans les rues de Rabat". Comment une telle démonstration de force a-t-elle pu avoir lieu ? "Concrètement, note le chercheur Mohamed Darif, qui connaît bien les rouages d’Al Adl Wal Ihsane, l’association a fait son calcul : celui de rappeler que l’association reste de loin le premier tissu politique au Maroc, et que les autres, à côté, à commencer par le PJD, ne drainent pas vraiment les foules". Chez la coalition (GSU, Fidélité, PJD…) qui a veillé aux préparatifs de la marche, le son de cloche est différent. "Jusqu’au dernier moment, relève ce membre du comité organisateur, nous avons exigé des gens d’Al Adl de renoncer à transformer la marche en défilé de mode. Indirectement, nous les invitions ainsi à faire preuve de leur capacité de coordonner avec des partis démocratiques, et d’adhérer tout simplement à l’une des règles fondamentales de la démocratie : participer à une action concertée, et éviter de fausser compagnie à leurs partenaires". Le message n’est pas passé. "Pour nous, note ce cadre du PJD, il ne s’agissait pas vraiment d’une affaire interne. Ce n’était pas une marche du PJD mais du peuple marocain et nous n’avons pas donné de consignes particulières à nos militants". Les amis de Saâd-Eddine El Othmani, même s’ils refusent de l’admettre, doivent s’en mordre aujourd’hui les doigts. La "victoire" d’Al Adl, ce dimanche, signe aussi leur défaite. Pour la première fois de son existence, le PJD a participé à un bain de foule où on lui aura volé la vedette. La déception a été telle que le journal du parti, "Attajdid", s’en est violemment pris aux décideurs d’Al Adl Wal Ihsane, coupables d’avoir trahi un pacte de confiance. "Nous n’avons rien trahi, objecte toutefois Abdessamad Fethi, un des meneurs d’Al Adl pour la marche de dimanche. à partir du moment où nous avons annoncé aux organisateurs notre intention de défiler sous notre propre bannière, il appartenait à chacun d’en faire de même… s’il en avait les moyens" (lire encadré ci-contre). Dans tous les cas - et c’est là aussi une première - jamais le clivage entre les islamistes du PJD et ceux d’Al Adl n’a semblé aussi béant. "Cela a toujours été du chacun pour soi, note encore le chercheur Mohamed Darif, la seule différence c’est que la divergence s’expose désormais au grand jour, et prend même des allures de guerre ouverte".
Le PJD n’a pas été le seul "frustré" de la marche. Tous les partis de l’échiquier politique ont été renvoyés à leurs petites leçons et les constats d’échec ont été légion, notamment chez les partis de gauche. "Plusieurs dirigeants socialistes sont restés chez eux pour ne pas se mêler à une marche dominée par les islamistes, relève Mohamed Hafid. Pour une cause aussi populaire que la Palestine ou l’Irak, c’est une erreur impardonnable". Des partis comme l’USFP, le PPS ou l’Istiqlal ont raté une nouvelle occasion de redorer leur blason, abandonnant le terrain aux islamistes d’Al Adl et, plusieurs crans dessous, à ceux du PJD et d’Al Badil Al Hadari. Les quelques centaines de militants de gauche ont marché, quant à eux, en rangs dispersés, noyés dans la masse islamiste, séparés les uns des autres par les immenses cordons de sécurité dressés par les militants d’Al Adl, incapables finalement de s’accorder sur un seul slogan commun. Le gouvernement a également brillé par son absence, puisque aucun de ses représentants n’a osé mettre le nez dehors. "Il est vrai, rappelle ce militant socialiste, que beaucoup de ministres accompagnaient le roi dans sa tournée en Amérique du Sud, et c’est finalement tant mieux pour eux. Leur présence les aurait transformés en cibles de la vindicte populaire". Parce que la foule s’en est pris, ce jour-là, au Parlement, au gouvernement et, plus généralement, à la politique marocaine accusée de s’aligner sur l’Amérique, de normaliser les relations avec Israël et d’abandonner l’Irak et la Palestine. Classique.
Enfin, last but not least, la marche de dimanche a tranché un débat qui secouait, depuis quelques mois, le rang des démocrates : celui de l’intégration des islamistes. A la direction de la GSU, et de Fidélité notamment, on considère que "en choisissant la voie de la singularité pour lancer, d’abord, des signaux à la monarchie, les dirigeants d’Al Adl Wal Ihsane ont commis une erreur stratégique vis-à-vis des partis démocratiques. On ne peut définitivement pas leur faire confiance pour une quelconque action commune".



Marche. Messages à qui de droit…

La démonstration de force d’Al Adl Wal Ihsane n’a pas fait que des mécontents. Comme nous le rappelle cette source proche de l’Intérieur, "en les autorisant à défiler, en laissant à leurs militants le libre accès à tous les moyens de transport, les autorités marocaines voulaient aussi sonder le poids actuel de l’association". L’objectif est atteint, même si le résultat n’est guère rassurant pour les adversaires de l’intégration du "parti" de Yassine dans le jeu politique. Les sections régionales de l’association sont "descendues" des quatre coins du royaume, même du Sahara, rappelant au passage que les troupes existent toujours et qu’elles gardent bien le moral. Tous les détails ont été réglés longtemps à l’avance même si, officiellement, ce n’est que six jours avant la marche que les dirigeants d’Al Adl Wal Ihsane ont averti les organisateurs qu’ils avaient bien l’intention de marquer leur différence en défilant pour leur propre compte. "C’est la première fois, remarque Abdessamad Fethi, jeune cadre de l’association, que l’on a décidé de ne pas céder aux intimidations. Ce qu’on nous présente comme étant une exception marocaine n’a pas lieu d’être. Il n’y a aucune raison objective de ne pas défiler en tant qu’Adl Wal Ihsane, à côté des autres. Nous ne défions personne, mais nous avons le droit d’exprimer notre existence, et notre différence".

 
 
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