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N° 154
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki

Dallah Al Baraka. Enquête sur une imposture

Saleh Kamel, président de
Dallah Al Baraka. Sa dernière
conférence de presse a été
viollement chahutée par ses
ex-associés, qui
s'estiment trahis (AFP)
Le groupe saoudien a ruiné ses associés marocains. Aujourd'hui, il ne peut plus respecter ses engagements… mais persiste à clamer le contraire


Le conglomérat saoudien Dallah Al Baraka perd de sa superbe. Que le gouvernement marocain lui retire le projet de l’aménagement de la baie de Taghazout, c’est dire si la situation est grave. Sa réputation en sort amoindrie et ses promesses sont désormais à prendre avec des pincettes. Comment un groupe qui pesait plus de 100 milliards de
dirhams en est-il arrivé là ? " Il y a un avant et un après 11 septembre 2001", souligne un financier international. (Lire ci-dessous).
En effet, pour obtenir le marché de Taghazout, le Saoudien a mis en avant ses projets réalisés à travers le monde, surtout le Lac de Tunis. Mais ces temps sont révolus. Actuellement, le groupe change de stratégie. Sa force passée n’est plus. Pire, le choix de domicilier ses entreprises dans des franchises fiscales, notamment les îles Caïman, jadis considéré comme un moyen d’optimiser les gains, est désormais interprété comme une fuite en avant. En cas de litige judiciaire, il peut échapper aux contraintes d’exécution des jugements contre lui. Fatim-Zohra Benaddi, fondatrice de la chaîne satellitaire MA3, en a payé les frais. Ses avocats lui affirment que même si elle gagne son procès en France, ils voient mal comment la justice peut contraindre le groupe à se conformer à la sentence, surtout s’il s’agit d’indemnisation financière.

Chaîne chimerique
Fatim-Zohra Benaddi rêvait grand. à l'origine simple productrice d’émissions télévisées, elle voulait créer sa propre chaîne. Elle développe le concept d’une antenne dédiée aux Marocains résidant à l’étranger, mais elle a besoin de financement et de soutien logistique. Dallah Al Baraka lui promet de mettre à sa disposition un studio, un contenu adapté à sa cible et une contribution de 1 million d’euros. Une fois en France, elle découvre que le studio en question n’existe pas. Elle doit payer de sa poche pour aménager un studio dans les locaux d’ART France, pourtant contrôlés par Dallah Al Baraka. Cela ne lui met pas la puce à l’oreille. Elle fonce tête baissée. Deuxième signal : le groupe retarde le versement de l’argent de plus de six mois. Elle s’accroche davantage à son bébé et ouvre l’antenne. Troisième signal : les produits livrés par ART sont vieux et inadaptés. Elle croit à une mauvaise coordination et multiplie les correspondances avec Saleh Kamel, président du groupe. Ses réponses sont toujours les mêmes : "Je n’étais pas au courant. Je donnerai mes instructions pour que notre engagement soit respecté". Ses répliques donnent l’illusion que c’est l’entourage du patron de groupe qui lui veut du mal. "Je n’ai jamais cru à la mauvaise foi de Saleh Kamel". Quand le groupe lui verse son premier chèque de 100.000 DH, il trouve l’astuce pour les récupérer. Benaddi l’explique : "Le manque de matériel m’obligeait à louer auprès de prestataires de services alors que c’est ART qui devait fournir la logistique. Au lieu de traiter directement avec la société de location, j’étais obligée de passer par ART France qui, elle, me facturait. Après un moment, j'ai découvert que le matériel appartenait au groupe et au lieu d’en disposer comme le stipulait le contrat, il me le louait de manière déguisée". Au lieu de verser de l'argent aux filiales, le groupe les pressure pour assurer son équilibre fragile, quitte à les ruiner dès la naissance. Benaddi ne l’a pas compris à temps. Elle a continué à produire des émissions au Maroc et à ses frais jusqu’à ce que Saleh Kamel décide de couper le signal. Fatim-Zohra croyait à l’erreur jusqu’au 30 novembre 2004. La patronne de MA3 a eu vent de la tenue d’une conférence de presse de Saleh Kamel à Marrakech. Elle se pointe sans invitation et prend la gifle de sa vie : le patron de Dallah Al Baraka venait juste de déclarer que son groupe avait soutenu la chaîne mais que l’incapacité de la directrice à drainer des annonces publicitaires (donc des liquidités) l’avait contraint à arrêter les frais. Depuis ce fameux soir, elle est fixée sur son sort. Et elle n’était pas la seule.

Bouquet douteux
Majid Benchekroun, patron de Prima Electronics, a lui aussi fait le déplacement à Marrakech ce soir là. Prima Electronics, une société de droit marocain détentrice de la franchise CineBank et possédant une grande expérience dans la distribution de chaînes satellitaires (Canal Horizon par exemple), opte pour le passage à une association à l'international (le terme est à la mode). Elle obtient l'accord des autorités et des avantages fiscaux inestimables dans le cadre d'une convention d'investissement. Mais voilà qu'elle trouve sur son chemin Saleh Kamel, avec son auréole du moment (il venait d'être reçu par le roi) et accepte de signer une association avec Dallah Media Production et Arab digital distribution, "sociétés nanties à l'international". Le 26 novembre 2001, les signatures se font avec Samaha Media, une société marocaine dotée d'un capital de 100.000 DH - une coquille vide. Après une vaine attente pour rencontrer son associé, considéré jusqu'alors comme un saint, et plus de deux ans de souffrance, lui aussi a compris, lors de la conférence de Marrakech, que Saleh Kamel ne se sentait pas tenu par ses engagements. Surtout que le Saoudien s'était permis des raccourcis étonnants. Selon le président de Dallah Al Baraka "le groupe ne doit rien à Prima Electronics et celle-ci ne peut rien lui reprocher, c’est une expérience désormais révolue". La réalité est ailleurs. La rencontre de Majid Benchekroun et Dallah Al Baraka remonte à l’été 2001. Le patron de Prima Electronics avait préparé un projet d’investissement de plus de 370 millions de dirhams, portant sur l’expansion de la franchise Cinebank, cinéma en plein air, vidéo à la demande par Internet et location de matériels audiovisuels... Il l’avait présenté au gouvernement et devait le signer au plus tard en septembre 2001. Entre temps, le groupe Dallah Al Baraka était en contact avec l’administration pour la réalisation d’autres projets, dont l’option prise sur la baie de Taghazout. Des hauts fonctionnaires bien intentionnés proposent au groupe de s’associer à un ambitieux promoteur connu sur la scène médiatique. Le groupe rencontre Majid Benchekroun et pousse ce dernier à l’associer à son projet d’investissement. Un accord de principe est alors signé par les deux partenaires. Que dit-il ? Majid Benchekroun attribue 51% de sa société à Samaha Media, une boîte postale, ni plus ni moins, contre le paiement de 500.000 dollars en liquide et la livraison de 25.000 décodeurs (100 dollars chacun) du bouquet Al Awael. En contrepartie, la pseudo filiale de Dallah Al Baraka prend en charge les frais publicitaires, notamment les spots télévisés et les affiches et s’engage à mettre fin à la transmission par le satellite Hotbird du fait qu’il est piraté au Maroc. Aucune clause de cet arrangement n’a été respectée. Ahmed Mohamed Ahmed, représentant de Dallah Al Baraka, soutient que Samaha Media a livré 30.000 décodeurs à Majid Benchekroun et que le groupe "réclame actuellement 36,9 millions de dirhams à Prima Electronics". Faux, rétorque Majid Benchekroun. Il avance les preuves qui attestent qu’il a été floué depuis le départ. à titre d'exemple, Samaha Media s’amuse actuellement à commercialiser, sans autorisation, les cartes et les décodeurs pour le bouquet d’ART, profitant ainsi du silence douteux du ministère des Finances (Administration des douanes, Office des changes…) Majid Benchekroun prépare actuellement une attaque en bonne et due forme devant la justice. Il réclame deux factures impayées de plus de 8,5 millions de dirhams, des dommages pour concurrence déloyale estimés à plus de 20 millions de dirhams et le complement du capital. En usant de cette démarche, il s'inspire de celle d'Azeddine Lakhouaja, l’un des associés les plus médiatisés de Dallah Al Baraka.

Agadir Connexion
Azeddine Lakhouaja, directeur général de Palais des Roses international, donne du fil à retorde à Dallah Al Baraka. "Après les dernières déclarations de Saleh Kamel, je me suis rendu compte que j'avais en face de moi non pas un associé, mais un manipulateur et un menteur. Je pèse mes mots et j’attends de pied ferme l’armada des avocats de Saleh Kamel pour que, preuves à l’appui, je démonte sa machine à falsifier les vérités". Lakhouaja change de stratégie et se prépare à une guerre judiciaire sans merci. Depuis avril 2003, ce dernier est sujet d’attaques médiatiques mettant en cause sa probité et sa gestion du projet de Palais des Roses international. L’ardoise auprès de ses fournisseurs a atteint plus de 50 millions de dirhams, poussant à la ruine des PME de la région d’Agadir. Et quand on lui reprochait son comportement, il n'accusait pas Dallah Al Baraka, mais prenait tout sur lui. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Pour comprendre cette histoire, il faut remonter à décembre 1999. Un pacte d’associé venait d’être signé entre Lakhouaja et Dallah Al Baraka pour une augmentation de capital de la société Palais des Roses Luxembourg. 51% revenait au groupe saoudien contre 2,5 millions de dollars et 49% au groupe de Lakhouja (Delta Overseas) contre 2,4 millions de dollars. Le 22 septembre 2000, un commissaire aux apports certifie la participation de chacun. Le premier février 2001, les deux partenaires tiennent la première assemblée générale de la nouvelle entité qui prend en charge la négociation pour la réalisation des projets Taghazout et founty I et II à Agadir. Après l’obtention de l’accord des autorités, les travaux pouvaient commencer. Le projet Founty I a été lancé non sans difficulté. L’accord entre les deux partenaires portait sur le financement à travers la formule de la Banque islamique. Il n’en est rien. Saleh Kamel, qui se fait appeler Cheikh, a toujours refusé de faire appel au crédit classique avec des taux d’intérêt. La formule est prohibée par l’islam et il se refusait à transgresser cette règle. Or, le manque de liquidités et le refus des banques étrangères de le soutenir l’ont contraint à donner son feu vert pour une demande de crédit de 200 millions de dirhams auprès de la Banque populaire et la BMCE. Cette démarche allait avoir deux conséquences et pas des moindres. La première est qu’elle présentait un coût additionnel de 65 millions de dirhams (50 millions en intérêts et 15 millions en TVA) prélevé à la source par les banques. Le business plan initial est alors compromis. Pire, seule l’option d’obtenir rapidement l’appui d’un autre partenaire pouvait sauver les meubles vis-à-vis des fournisseurs et des autorités. Lakhouaja a passé un accord avec Palm Dorint, une société spécialisée dans la gestion hôtelière. Cette dernière devait verser un loyer de 40 millions de dirhams. Ce qui devait permettre à l’hôtel de régler ses arriérés. Palm Dorint ne remplit pas cet engagement et met Lakhouaja devant le fait accompli. à cette époque, Saleh Kamel faisait savoir à tous les fournisseurs qui lui écrivaient qu’il n’était pas au courant de la situation d’endettement de la société Palais des Roses international. Or, des correspondances et des négociations devant notaires et avocats attestent le contraire. Le patron de Dallah al Baraka a même souligné dans l’une de ses lettres datées du 3 juin 2003, qu’il était au courant des dettes et qu’il n’avait "ni les moyens, ni la force ni le temps de venir en aide" à son associé. Le comble est qu’il a continué à soutenir le contraire devant la presse.
En signant l’accord avec l’état pour la réalisation du projet de Taghazout, Dallah Al Baraka s’est engagé à mettre plus de 150 millions de dirhams sur la table… tout en sachant qu'il lui était imposssible de respecter cette clause. Au moment de l’obtention de l’accord des banques pour la réalisation de Founty I, les financiers du groupe se sont livrés à une acrobatie comptable pour économiser plus de 100 millions de dirhams sur le premier projet, pour financer le second. Mais en vain. Lakhouaja leur aura joué un mauvais tour. Au lieu de construire un hôtel de 300 chambres sur 35.000 m2, il a opté pour un palace de 450 chambres et une superficie de 75.000 m2 tout en faisant des économies sur les coûts de construction. Au lieu des 7.000 DH prévus pour chaque mètre carré, Lakhouaja arrive à boucler l’hôtel à 2.900 DH le mètre carré équipé. Cela a coupé l’herbe sous le pied du groupe. Pour faire bonne figure, Dallah Al Baraka s’attaque directement à son associé pour démonter son incapacité et du coup, redorer sa réputation. C’est une démarche classique que le groupe a utilisé contre tous ses associés, Prima Electronics compris. Et à chaque fois, il perd et n’en tire pas les conclusions. Face à Lakhouaja, le groupe est démuni. C’est David contre Goliath, certes, mais l’associé marocain a pris soin de se mettre à l’abri. Pour preuve, au moment où tout le monte relate les feuilletons judicaires des deux partenaires, Dallah Al Baraka tente un règlement à l’amiable. Devant notaire et en en informant le Premier ministre, Saleh Kamel reconnaît que Lakhouaja a effectué des études pour le projet de Taghazout à 33 millions de dirhams (le groupe soutient publiquement pourtant que Lakhouaja n’a investi aucun centime). Il s’engage à régler à Lakhouaja un reliquat de 15 millions de dirhams pour récupérer le projet de Taghazout et les études. Sauf que le groupe n’a pas 15 millions de dirhams. L’ironie du sort a fait que le grand Dallah Al Baraka demande un étalement des versements sur 18 mois pour s’acquitter de sa dette envers Azeddine Lakhouaja.



Soupçons. Financier du terrorisme ?

Depuis les attentats du World Trade center à New York, l’administration Bush a mis sous surveillance rapprochée des financiers du Golfe. Dallah Al Baraka se trouve sur la liste. Les acolytes de G.W. Bush l’ont même accusé, à tort ou à raison, de blanchir l’argent de l’ennemi mondial numéro 1 et ont orchestré une campagne pour bloquer les avoirs de Dallah Al Baraka. Le groupe s'est vu confisquer plus de 2 milliards de dollars de liquidités. Il a donc élaboré une stratégie de crise. De 360 entreprises et participations, le groupe se retrouve actuellement avec un peu plus de 120 filiales. Il a même du vendre ses entreprises les plus rentables, notamment la compagnie de réassurance BestRea, classée pourtant parmi les 5 premières compagnies au monde. Au lieu d’adopter une approche réaliste, le groupe continue à afficher une arrogance digne des fortunes pétrolières. Son jeu consiste à mettre en avant la notoriété de la marque Dallah Al Baraka pour obtenir la confiance des rois et des présidents. Mais ce qu’il ne révèle pas à ces derniers, c' est qu’il prend toujours soin de mettre en place les fusibles qui le protègent de toute attaque. Il pousse ses associés à contracter des crédits en avançant son nom comme garantie, mais les lâche à la première embûche. Pire, il les attaque en justice pour prouver leur mauvaise foi et orchestre des campagnes de presse pour influencer le gouvernement. Jusque là, cette stratégie s'est avérée payante. Mais l’éveil des associés locaux risque d’inverser la tendance, en tout cas au Maroc.

 
 
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