Années de plomb. Crimes d'état et auditions publiques
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Les écrans vont enfin s'ouvrir
aux opprimés du petit peuple,
peu au courant de la chose
"droit de l'hommiste" (AFP)
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Sauf imprévu, les premières audiences publiques des victimes des années de plomb seront diffusées fin décembre sur lune des deux chaînes publiques. Une lourde et complexe machine médiatique se met en branle. Tout le monde croise les doigts.
En attendant létat, les victimes des années de plomb se réconcilient avec leurs écrans. Les même qui, jusquà un récent passé, leur étaient bannis car accessibles aux gens simples. à un petit peuple spontané, impulsif, émotionnel et pas forcément au courant de la chose "droit de lhommiste". Il y a |
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quelques jours encore, une caméra éventrait un petit secret détat en faisant sauter le cadenas du centre dAgdz. Quelques jours plus tard, des responsables de lIER évoquaient, en live, des noms et des lieux quon croyait maudits, et donc interdits. Jeudi, dans la soirée, une équipe de 2M rendait visite à la famille Ben Barka et pour la première fois, Ghita, épouse de lopposant défunt, parlait de son mari et de son combat. Presque simultanément, une bande annonce sur la première chaîne annonçait la diffusion vendredi dune émission spéciale sur la toute fraîche chaîne régionale de Laâyoune. Le nouveau-né de Dar Lbrihi fait déjà parler de lui. Vendredi soir, en décrochage dans la zone sud où la chaîne émet, un Sahraoui, ancien détenu de Qalaât M'gouna, racontera ses malheurs et livrera un témoignage, fort et vrai, en hassani et en arabe classique.
Des initiatives spontanées, si lon en croit leurs auteurs. Elles nont pas attendu de feu vert ni répondu à une commande toute faite. "Tout est une question de courage éditorial et de bon timing. Il faut savoir pousser les portes au bon moment", explique ce journaliste de 2M. Même à Laâyoune, habituel territoire dexception en matière de liberté dexpression, Laghdaf Eddah, directeur de la chaîne de télé régionale affirme "agir en toute liberté". Son interview de lex-bagnard sahraoui passe en intégralité sans que personne, sinon lui, ne valide aucune image. "Le contexte général sy prête. Il y a une occasion à saisir. Le débat enclenché autour du passé rend toutes les parties (médias et victimes) disponibles pour collaborer", explique le patron de la chaîne du Sud.
"Il ne faut pas se tromper cependant, fait noter un observateur averti. Toutes ces initiatives, à quelques exceptions près, ne sont pas des premières. Ben Barka est déjà passé sur 2M à la fin des années 90, et des reportages sur et autour des bagnes secrets ont été tournés il y a plus de cinq ans. Le fait est quaujourdhui, il y a une concentration dans le temps et un contexte qui nous font oublier le chemin parcouru depuis plusieurs années", poursuit-il.
Des auditions en décembre
Dans les couloirs de lIER, cette frénésie médiatique fait sourire. Le gros est encore à venir. "Nous nous sommes mis à louvrage depuis les premiers jours de linstallation de linstance, surtout en nous taisant. Aujourdhui, nous arrivons à un carrefour, celui des auditions publiques", note ce membre de lIER. Les premières se tiendront au courant décembre, "juste avant les fêtes", à Rabat. Des rencontres élargies qui rassembleront, en plus des victimes des exactions du passé, des responsables de létat, des hommes politiques, des représentants associatifs, etc. Des récits ininterrompus de personnes et de groupes qui ont souffert, à un moment ou à un autre, de 1956 à 1999, dexactions, de tortures et de sévices divers.
Une lourde machine donc, qui devra se déplacer dans les quatre coins du pays, recueillir une vérité de première main et la partager avec le plus grand nombre. Notamment à travers la retransmission radio et télé. Normalement, les deux chaînes de télévision et les 10 stations régionales devront y être associés. Problème, on ne sait pas encore lesquels, ni dans quel ordre cela va se faire. Y aura-t-il du direct ? "Certainement, mais aussi du différé. Certains produits, comme les débats et les tables rondes, doivent être traités télévisuellement", explique ce responsable de la programmation à la première chaîne. à terme, lintégralité des enregistrements sera mise en ligne sur le site Web de lIER.
Jamal Eddine Naji, consultant en communication à lIER ne se fait pas dillusions. "Ce sera difficile, cest évident. La chose est un précédent, autant pour linstance que pour les médias. Dautres expériences de justice transitionnelle ont dailleurs préféré faire sans radio ni télévision". Aujourdhui, même avant le lancement des auditions publiques, cest à une véritable course à la "vérité" que se livrent les deux supposés partenaires. Une récréation de liberté dexpression sur les ondes publiques qui a ouvert lappétit des rédactions. Sous lil bienveillant et jusque là passif des centres de pouvoir. "Tout le monde semble dépassé. On ne sait pas où on va. On laisse faire, on observe la réaction de la société et on attend", analyse un spécialiste en communication.
Quel message, finalement ?
Attendre quoi, et jusquà quand ? La fin de la mission de lIER en avril ? Tout cela ne serait donc quune embellie conjoncturelle, destinée à accompagner le travail de linstance et à le rendre plus visible ? "Non, tranche Salah El Ouadie, membre de lIER. Dabord parce que les acquis en matière de liberté dexpression ne sont pas ceux de linstance mais de tous ceux qui se sont battus pour cette cause. Cest à eux de les préserver et aux responsables de létat de comprendre que lévolution est nécessaire". "Rien nest jamais acquis de toute façon. Il faut empêcher le retour en arrière, sans cesse capitaliser sur lacquis et avancer. La dynamique de ces derniers mois a maintenant au moins servi à banaliser le droit à la parole pour une communauté jusqu'à hier, bannie et cachée", ajoute Naji.
Banalisation, le mot fait peur. Daccord pour banaliser le passage des victimes sur les ondes publiques (cela est même souhaitable), mais "gare au risque de la banalisation du discours sur les exactions et la déperdition du message", salarme un enseignant en stratégie de communication. Face au flot de témoignages et de "vérités", quel message gardera, au final, le simple téléspectateur ? Arrivera-t-il à dépasser le cadre fascinant de la première télévisuelle, à voir, à travers les témoignages et les émissions, autre chose que le côté divertissant de la chose ? Le risque existe, reconnaissent plusieurs membres de lIER. "On fait ce qui relève de notre responsabilité. Aux autres de bien faire leur travail également", explique El Ouadie. "Il y aura certainement des mécanismes, des garde-fous, une réécriture des manuels, etc. Du moins, nous lespérons, mais rien nest plus fort ni plus durable quune conscience civique et citoyenne", note un responsable associatif. Comme le résume si bien Jamal Eddine Naji, "cest la responsabilité de tous de transformer lessai et de rester vigilants". De gagner sur notre histoire. |