Interview. Gilles Kepel, "Al Qaïda ne mobilise pas les masses"
En 2001, dans Jihad, il annonçait le déclin de l'islam politique.
3 ans plus tard, dans Fitna, il explique la résurgence de l'islam radical. Le plus plus brillant des islamologues français se contredirait-il ?
Fitna parle, entre autres, de la montée de lislamisme radical. Votre thèse de recul de lislamisme a-t-elle été rendue obsolète par laprès 11 septembre ?
Non, pas du tout. La thèse que je développais dans Jihad névoquait pas le recul de lislam politique, mais établissait une |
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différence entre deux groupes. Les premiers, dits modérés, comme lAPK turc et le PJD marocain, admettent dêtre cooptés par le pouvoir. Les seconds, représentés par les salafistes jihadistes, croient que seule la violence leur permettra davoir de linfluence. Si on lit le texte de Zawahiri, Cavaliers sous la bannière du prophète, diffusé en décembre 2001, on réalise que lui-même parle de déclin de lislamisme durant les années 70. Il pense que le jihad a failli partout (en Algérie, en Bosnie, en égypte) et que les masses de la "Oumma" ne se sont pas mobilisées derrière "lavant-garde" autoproclamée de cette même "Oumma". Il préconise, alors, de changer de stratégie et dutiliser ce quil appelle "les opérations martyre" pour essayer de remobiliser les masses. Mais jusque là, la stratégie a échoué. Quand on fait le bilan, trois ans après le 11 septembre, on se rend compte quil y a des actes terroristes, mais que les salafistes ne parviennent nulle part à semparer du pouvoir.
Ne pensez-vous pas plutôt que "lislam globalisé" était à luvre bien avant le 11 septembre et que vous ne lavez pas vu venir ?
Je continue à croire que lislamisme, comme force de mobilisation conjointe des jeunes urbains pauvres, des classes moyennes pieuses, sous la houlette des idéologues barbus, est en déclin parce que, en dépit de leurs espoirs, ils ne sont pas parvenus à prendre le pouvoir contrairement à ce que nous avons vu en Iran et avons failli voir en Algérie. Pour les radicaux, cette incapacité sest traduite en terrorisme spectaculaire. Pour les modérés ou les bourgeois, en cooptation éventuelle par le pouvoir, par la participation à un système quils honnissaient auparavant.
La force de mobilisation dAl Adl wal Ihsane au Maroc ne prouve-t-elle pas que des structures ayant une idéologie orthodoxe sont aujourdhui capables de canaliser la colère des salafistes pour servir leur Qawma (révolution) ?
Al Adl est très particulier. Il est très "confrérique". Il veut se situer en dehors de la logique dintégration politique. Pour garder son attraction militante, il doit refuser les cooptations. Mais à un moment donné, ses adeptes vont demander de rentrer sur la scène politique. Tant que Yassine est vivant, il peut garder cette ambiguïté. Une fois parti, il devra se positionner plus clairement par rapport aux jihadistes et au PJD qui sinscrit déjà dans une perspective participationniste. La question nest pas de savoir si un groupe islamiste existe ou se développe il y en aura dautres mais sil est capable de semparer du pouvoir : ce sera le critère. Ce qui est sûr, cest quAl Adl est impatient. Mais cela ne prouve rien pour le moment.
Vous avancez que le 16 mai est une opération désespérée de jeunes déconnectés du réseau Al Qaëda. Voulez-vous dire que le mobile de lattaque a été plus social quidéologique ?
Le 16 mai a été fait par des jeunes dont aucun navait mis les pieds dans les camps afghans. La formule a été différente de celle adoptée à Madrid, où de jeunes immigrés ont été conseillés par un expert égyptien arrêté plus tard par la police italienne. à Casablanca, on a observé un phénomène certes social, mais surtout en lien avec Internet. Ils ont voulu imiter Al Qaïda. Résultat, ils lont fait maladroitement et au lieu de tuer des juifs ou des Occidentaux, comme ils limaginaient en attaquant le centre israélite et le restaurant Casa de Espana, ils ont tué des enfants de cette Oumma dont ils voulaient être les porte-drapeaux. Ils ont échoué à traduire la violence terroriste en victoire politique. Mais ils ont mis le terrorisme au cur de la société et cela cest un problème majeur en soi.
Vous semblez minimiser leffet catalyseur de la base informatique et activiste d'Al Qaïda. Pensez-vous que les cellules fonctionnent aujourdhui de manière complètement cloisonnée et indépendante ?
Cest difficile de le savoir. Dun côté, des structures organisationnelles ont été détruites comme la montré larrestation du principal ingénieur du 11 septembre, le Pakistanais Khalid Cheikh Mohammed, et il ny a pas eu, parmi les dizaines dattentats inspirés par le modèle Al Qaïda depuis le 11 septembre, dacte de lampleur de celui-ci. Madrid est passé tout près si les quatre trains piégés étaient arrivés à lheure et simultanément à la gare dAtocha, cela aurait été encore plus meurtrier quà New York. Cest donc le hasard qui a déterminé les choses. Or, aux états-Unis, les terroristes avaient été préparés des mois à lavance et avaient intériorisé le suicide. La capacité démulation de lorganisation est restée intacte auprès de groupes de sympathisants, mais ils sont davantage reliés par Internet que par des liens réels. Maintenant, Al Qaïda na pas été capable de transformer cet atout en facteur de mobilisation politique de masse. Certes, ils ont des sympathisants dans la rue arabe, mais leur nombre est inférieur à ceux à qui ils inspirent de lhorreur.
Quand un intellectuel laïc arabe, comme Sadeq J. Al Azm avoue avoir éprouvé un sentiment de revanche à légard des états-Unis, le jour du 11 septembre, cela ne prouve-t-il pas quAl Qaïda peut encore avoir un grand capital sympathie ?
Ben Laden est très soucieux de limage quil donne de lui-même. Ses derniers discours, surtout celui diffusé à la veille des présidentielles américaines, ressemble à celui dun chef détat arabe. Celui du 7 octobre quil a filmé devant la grotte lui a valu beaucoup de sympathie auprès des femmes. Il y apparaît comme un tribun. Mais cette popularité est le signe de limpasse politique dans lequel sont plongés les Arabes.
Mais aussi le résultat de linjustice attisée par les états-Unis et Israël. Face à des "états terroristes", cet islamisme radical na-t-il pas de beaux jours devant lui ?
Lislamisme radical est dabord et avant tout nourri par la situation intérieure des pays arabo-musulmans. Zawahiri, là encore, lexplique très clairement. Frapper "lennemi lointain" est une manière, spectaculaire mais détournée, datteindre "lennemi proche".
Il suffirait donc davoir les pays frappés de fitna à lil pour que les états européens puissent venir à bout de leurs cellules dormantes
Cest difficile de venir à bout des cellules dormantes. Dabord, elles ne sont pas visibles. Et puis il est difficile de prévenir à quel moment elles passent du sommeil au réveil. Mais les différences dapproche au sein de lEurope ont des explications. Dans les pays intégrationnistes, comme la France, où il y a un fort taux dencadrement, il ny a pas eu de dégâts majeurs sur le plan terroriste depuis le 11 septembre. Par contre, dans les pays multiculturalistes, comme la Hollande, ou défaillants sur le plan sécuritaire, comme lEspagne, la situation est différente. La différence, aujourdhui, est que les citoyens européens dorigine musulmane se trouvent face à deux modèles. Dun côté, la dérive violente illustrée par la Hollande ou Madrid. De lautre, heureusement, le modèle de musulmans français ayant manifesté en soutien aux otages en Irak.
Mais des "prêcheurs intellectuels" au cur de la France même présentent lidentité musulmane comme un ciment communautaire, préalable au respect des valeurs séculières qui y prévalent. Craignez-vous que lislamisation lemporte sur la laïcisation ?
Cest une véritable bataille autour de la définition de lislam en Europe. En France, on le voit à travers les deux approches, de Sarkozy et de de Villepin. Le premier est pour la création dune communauté musulmane a priori. Quant au second, il opte pour la laïcisation de la politique religieuse. LEurope vit, donc, un vrai dilemme. Pour le moment, les deux modèles, dintégration et du multiculturel, sont en compétition.
Louverture sur la Turquie ne permettrait-elle pas de renforcer le seul modèle laïc issu du monde musulman, par contraste au modèle iranien, qui senlise aujourdhui ?
Tout dépend de lévolution de la Turquie qui va lemporter au sein de lAKP, de ceux qui veulent mettre la doctrine islamiste aux normes démocratiques ou de ceux qui veulent instrumentaliser ladhésion à lEurope pour y propager une doctrine inchangée.
L'AKP se positionne comme un parti "islamo-démocrate", à linstar des chrétiens démocrates. Pourquoi tant de scepticisme par rapport à leurs intentions ?
Pour être islamo-démocrates, il faut être porteur dun projet démocratique pour lensemble de la société. En Turquie, une partie de lélectorat de lAKP (PJD en français) pousse le parti en ce sens, dans la perspective de ladhésion à lEurope. Mais une autre partie reste figée sur une ligne islamiste qui honnit la démocratie. Cest une bataille interne qui nest pas encore achevée.
Entre lAmérique des "neo-cons " et lislam trop identifié aux "néo-terroristes", lEurope est de plus en plus érigée en sentinelle infranchissable. Peut-elle vraiment favoriser, comme vous le prévoyez dans Fitna, une renaissance de lislam éclairé en son sein ?
LEurope nest pas si infranchissable que cela. La preuve, le nombre de musulmans qui y sont déjà. Cest parmi cette population que va naître le renouvellement.
Grâce à Tariq Ramadan, qui devient une icône de la communauté, par exemple !?
Il est dabord un phénomène médiatique, et il a su prendre une place originale mais il est aujourdhui écartelé entre les publics différents à qui sadressent ses propos.
Il est aussi issu des Frères musulmans. Pensez-vous que cette école de réformateurs pacifistes soit capable de servir dantidote aux wahhabites littéralistes et dangereux ?
Je ne le pense pas. Les Frères musulmans ont une vision très politique. Ils veulent accéder au pouvoir quels que soient les moyens. Leur vision globale de lislam plaide pour lapplication de la charia. Il ny a pas de différence avec les salafistes sur les finalités. Tout dépend des coalitions quils auraient à constituer pour gouverner.
Alors, qui peut servir dantidote ?
En Europe, cest la laïcisation de la pratique religieuse qui fournira les bases dun aggiornamento intellectuel de la religion musulmane, dont les effets se feront sentir ensuite sur les pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée. |