Découverte. Les vins du bled
|
Les vignes sont entrées en
sommeil, jusqu'aux premiers
jours du printemps (DR)
|
Au rythme du soleil, le domaine des Ouled Thaleb enrichit la production de vin au Maroc. Sous la férue du premier vigneron marocain, Brahim Zniber, des générations perpétuent la tradition. Visite guidée.
10 heures, domaine des Ouled Thaleb. Le soleil de décembre surplombe à peine la charpente des caves de cette propriété viticole, aux portes de Ben Slimane. Bordée de palmiers et deucalyptus, la piste de terre rouge menant à lentrée a surgi sur la droite sans crier garde, presque anonyme. Réveillant |
|
soudain lobservateur hypnotisé par les kilomètres dhorizon strié de vert et de gris, le long dune route parfaitement goudronnée. Feu Hassan II aimant à se reposer dans les environs, nul besoin de sattarder sur telle application de laménagement territorial
Depuis déjà plusieurs kilomètres, nous sommes en terre Thalvin, société née dans les années 70, qui produit des vins dorigine bordelaise sur une propriété datant de 1927, et rachetée il y a trois ans par Diana holding, le groupe du célèbre et puissant Brahim Zniber, premier vigneron marocain. Des quelque 2.000 hectares alentours, 420 sont piqués de vignes. Vignes endormies, en ce mois dhiver où le pied entre en sommeil jusquau jours de mars ou davril.
Si la vigne dort, les mains travailleuses sont, elles, en poste depuis laube. Aussi loin que porte le regard, les cépages cultivés sont français, mais les hommes en habit ocre sont bien des enfants de la région. Ces "fils de renard", tous cousins et au caractère bien forgé, travaillent ici de père en fils. 30 ouvriers de la vigne rejoints à chaque vendange par des centaines de mains duvre occasionnelles, hommes et femmes, qui, à la main, ramassent le raisin au rythme du soleil. "Cest lancienne méthode, confesse Jacques Poulain, directeur de Thalvin et viticulteur-nologue du domaine, installé depuis plus de sept ans. Au vu du coût de la main duvre ici, même au plus fort, acquérir une machine à vendanger est loin dêtre rentable. Mais les données du pays sont ce quelles sont, et il vaut mieux faire travailler les gens". Environ 35 Dh par tête pour ces familles de fellah, toutes issues du même douar, cest la base agricole.
Passées les vendanges traditionnelles, qui peuvent sétaler de juillet à octobre selon les caprices imparables de dame nature, lère de la machine reprend le dessus. "Le Maroc produit dans les 400 hectolitres, soit 4 millions de litres de vin par an. Et 90% vont au marché local, dont certains de très haute gamme. Depuis quelques années, la concurrence est de plus en plus sévère, cest stimulant, mais il faut être irréprochable", rappelle le viticulteur. Pour lheure, les pieds de vignes sont laissés à leur léthargie, importunés toutefois par la taille indispensable à la qualité de la production à venir. Comme pour la préparer à sortir, des paysans journaliers, toujours des environs, sillonnent les rangs pour "habiller" les vignes avant les premiers traitements de sol.
Rares sont les fellah des Ouled Thaleb qui nont jamais touché au raisin. Lidentité de "Thalvin", jusquà son nom, est nourrie de celle de ces hommes selon un lien aussi inextricable quirréversible. Paysans également, ils sont une trentaine à avoir un poste permanent à Thalvin. Chez eux, tous ont leur lopin de terre, mais dans les caves, ils vivent près des machines. Chacun à sa place. Quils aient 18 ou 50 ans, aucun na dépassé lécole primaire, ni na suivi de formation - encore moins viticole. Formés sur le tas et souvent guidés par lexpérience du père, ces gars du domaine sont menés avec cadence par Omari, chef caviste depuis des années. Avec ses travailleurs, il partage les mêmes origines, la peau sombre et le fier caractère. Les aïeux de leurs aïeux faisaient partie dune tribu sahraouie qui a quitté les contrées désertiques.
Drapé de sa blouse blanche de chimiste, Omari, 60 ans, est à quelques mois de sa retraite, un peu désolé que son fils soit trop jeune encore pour lui succéder. Mais ses filles, chaque année, viennent cueillir le raisin. Sa peautannée par les vents, sous sa casquette rouge, témoigne de sa vie de marin. Autrefois dans la Marine royale, Omari est ensuite passé par la Sodea avant de passer maître en caves viticoles, à Thalvin où il inspecte dun il affûté, droit comme un "i", les gestes de ses protégés depuis près de 20 ans. "La vie des caves me rappellent la marine, on se croirait sur un navire. Le sol mouillé, lodeur de la mousse
". Martèlements des tireuses et étiqueteuses, étroits escaliers de ferraille montants jusquaux cuves, parois cloutées protégeant les bouteilles en vieillissement, passerelles de bois quadrillant les étages de fûts à lodeur de chêne, dans lhumidité des chais
locéan, en effet, ne semble pas très loin. "Mais en travaillant ici, au creux des caves, on est à labri de la boue, des pluies. Cest confortable, rassurant, même si ces ouvriers sont rôdés aux épreuves".
Chaque jour, ce chef caviste parcourt des kilomètres pour surveiller chaque poste et guider des caractères parfois rebelles. "Limportant cest le dialogue, confie Jacques Poulain. Laisser toujours la porte du bureau ouverte et écouter. Mais en toute honnêteté, personne ne veut partir. Nous avons un poids social énorme dans le région". Couverts par la CNSS ainsi que par une cotisation de la société, les ouvriers viticoles des Ouled Thaleb perçoivent également un salaire qui représente près du double du Smig marocain. "Et le domaine, si conséquent soit-il, conserve une dimension familiale, artisanale. Des qualités essentielles pour lapprentissage des travailleurs et la qualité du vin, dans un secteur qui demande une grande technicité". Si les cépages cultivés ici sont dorigine française, notamment bordelaise, les vins mis en bouteilles sont, sans ambiguïté, des produits du Maroc, arborant les caractéristiques du pays. "Avec la chaleur quil peut y avoir ici, le moindre écart ne pardonne pas. Nos vignes subissent le stress hydrique (manque deau) ; une année, quelques jours de chergui ont suffi pour perdre les deux-tiers de la production. Ici, pas de surproduction, contrairement aux Bordelais qui souffrent aujourdhui dune demande en forte baisse, attirée par lailleurs, par les vins du soleil". Autre défi pour les viticulteurs produisant en terre marocaine : la solitude. "On est seul, professionnellement bien sûr. Pas de laboratoires danalyses, peu de collègues pour porter conseil, pas de partage de connaissances. Il faut être sûr de soi, surtout très expérimenté. Cest une aventure, mais elle est inaccessible au jeune qui débarque. On ne peut pas aborder le vin comme en France. Mais cest extrêmement formateur".
Dans le ventre des caves, les cuves de fibres de verre bourdonnent avec force pendant que létiqueteuse, imposante et nerveuse, fait défiler les bouteilles dun vin blanc récemment tiré dans une chorégraphie parfaitement orchestrée. Déambulant dans ce décors des Temps modernes, Omari poursuit son inspection tout en déblatérant son savoir-faire. De temps à autres, il sarrête, capture une bouteille qui glissait là, disciplinée, et lausculte. Une fois ses hommes partis déjeuner au réfectoire, le vieux caviste sisole dans les chais, où sont pressés les raisins au lendemain des vendanges. "Une fois récupérées les vieilles pulpes, elles sont mélangées avec de la paille et transformées en fumier pour fertiliser les terres". Des terres riches en schistes et sables, "excellentes pour des vins blancs fruités, mais avec beaucoup de minéralité, très rafraîchissants", dit Jacques lnologue, qui déguste régulièrement ses produits dans les toits, entre les fûts de chêne. "Lempilage des fûts, "carassonage" dans notre jargon, est lindice de perfection, de discipline : la première chose que les spécialistes observent, car cest un signe de lapplication porté au vin, en dehors de la production".
Dans le coin, Saddik et ses jeunes apprentis affinent en laboratoire ce que la nature et lexpertise ont fait en amont. Des années plus tôt, son père caviste avait succédé à Omari. Dans ce repaire de chimiste où sentassent tubes millimétrés et autres Erlenmeyer, Ph et acidité des vins sont mesurés avec minutie. Saïda et Sami, deux jeunes de Ben Slimane, vingt ans à peine, y apprennent les rudiments du métier. Dehors, lhorizon rougit dans le couchant. Les vignes des Ouled Thaleb, quant à elle, nen sont quà laube de leur heureux destin. |