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N° 154
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Si Doukkali avait été chinois, il aurait vendu 200 millions de copies de Kan ya makan

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Depuis que Zakaria Boualem s’est marié, je perçois très nettement une interrogation persistante sur la réalité, la qualité et la quantité de sa vie de couple. On me pose la question : alors, comment ça se passe ? Le Guercifi est-il épanoui ou vit-il dans la guerre-cifile ? On me reproche de donner des informations au compte-gouttes, de négliger le personnage de Zoubida Boualem, et gnagnagna et gnagnagna. Tout ceci est injuste : si je ne suis pas plus précis que cela sur la vie de couple de Zakaria Boualem, c’est tout simplement parce que moi-même, je n’y ai pas accès. En fait, pour être honnête, je n’en sais pas plus que vous. La raison est simple, elle est écrite juste à gauche : nous avons affaire à un Guercifi et un Guercifi ne vous raconte pas sa vie de couple. Voilà. C’est comme ça. Ce que je peux vous raconter, par contre, c’est qu’aujourd’hui, Zakaria Boualem a rendez-vous avec son pote Farid au café. ça, c’est dans la sphère publique… Il faut préciser que depuis trois mois, Farid a quitté la banque pour rejoindre une grosse multinationale américaine dont le nom, composé de trois lettres, commence par un I et finit par BM. En passant de la banque à IBM, au diable l’hypocrisie, Farid a triplé son salaire, et également son menton. Il a troqué sa Fiat Uno pour une noble Golf dernier cri, payée par la world company, et récupéré un portable parfaitement hallucinant qui pousse des cris.
évidemment, tout ça n’est pas gratuit : il a dû accepter de travailler comme un poulpe à huit bras, et de consacrer sa vie au chiffre d’affaires. Il a accepté le deal sans grogner, en se disant qu’il valait mieux se crever au boulot pour une poignée de dollars que de crever sans boulot pour une poignée de dirhams. Zakaria Boualem, lui, soutient le raisonnement inverse.
Farid arrive enfin. Il a encore grossi. Il a l’air malade de stress. Il s’affale autour de la chaise du café "La victoire" et lance :
- Je suis foutu !
- Yak labass ?
- Ahhhahhhh ! Les chinois sont là!!
- Mais non, a khouya, c’est Lhoucine, le serveur, il est pas Chinois, il vient de Tafraout…C’est vrai qu’il a un petit air asiatique, mais bon…
- Mais non, asssahbi. Les Chinois, ils ont racheté toute une partie d’IBM. La partie ou je travaille, soubhana Allah !!
- Et alors ?
- Et alors, ben, ça change tout… Le patron du patron de mon patron, il est devenu Chinois hier soir.
- à quelle heure ?
- Mais on s’en fout ! Il vont arriver pour m’inspecter, c’est sûr…
- Tu n’as qu’à mettre un poster de Bruce Lee dans ton bureau, ça leur fera plaisir.
- Tachmen Bruce Lee!! Quand ils vont voir mon salaire, ils vont croire que je suis trois… Et ma voiture ! Tu crois qu’ils vont me laisser ma voiture ?
- Ben… c’est la tienne !
- Mais tu es fou, ils sont capables d’acheter une partie d’IBM, tu crois qu’ils vont hésiter à prendre une voiture !!
D’un seul coup, Zakaria Boualem est pris de panique. Depuis plusieurs semaines, il lit partout que les Chinois sont inquiétants. Alors, c’est normal, il s’inquiète. Il a lu par exemple que les Chinois étaient capables de produire et de vendre aux Marocains des sandales à 10 dirhams, transport compris. On a du mal à imaginer les salaires des ouvriers chinois… Et puis, surtout, ils sont un milliard… Naaaarrrii, un milliard ! Si Abdelwahab Doukkali avait été chinois, il aurait vendu 200 millions de copies de Kan ya makan, qui d’ailleurs sonne chinois. Rien que cette idée est effrayante.
Zakaria Boualem respire moins bien maintenant qu’il sait qu’il peut être racheté par des Chinois à tout moment. Il est convaincu que des gens qui peuvent acheter la moitié d’IBM, ben ils peuvent racheter le Maroc entier, avec ses footballeurs, ses chanteurs de châabi, ses charmeurs de serpents et même ses femmes policières, ses neggafates, et El Am Jay en prime. Et les Zakaria Boualem, bien sur… Mais pour quoi faire ? Une entreprise rentable ? Mmmmm…Difficile, trop difficile, même pour des Chinois…

 
 
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