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N° 154
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Le Forum de toutes les discordes

Taieb Fassi Fihri, ministre délégué
aux Affaires étrangères
Colin Powell, ancien secrétaire
d'état américain (AFP)
Le Maroc abrite aujourd’hui le premier Forum de l’avenir (pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord). De quoi s’agit-il ? Pourquoi cette manifestation fait-elle le bonheur des officiels marocains et divise-t-elle tant politiques et société civile ?


La démocratie et le développement économique passeront par Rabat. C’est du moins le message que tenteront de diffuser, aujourd’hui, les participants au Forum de l’avenir. Six heures pour convaincre. Sous la présidence de Colin Powell et Mohamed Benaïssa, les représentants des Affaires étrangères et des
Finances d’une trentaine de pays devront exposer leurs doléances, essentiellement destinées aux membres du G8. Pour sa première édition, le forum aura une coloration nettement économique. Preuve en est du contenu des exposés les plus attendus, ceux du Bahrein pour un network of funds (réseau des fonds) ou de la Jordanie pour un investment task force (équipes de travail sur l’investissement). Seule incursion extra-financière : l’exposé sur un dialogue de soutien à la démocratie, sur une proposition commune de la Turquie, du Yémen et de l’Italie. Le Maroc, pour sa part, devra s’en tenir à un exposé sur la formation en entreprenariat. Ce jargon technique cache, en fait, des enjeux éminemment politiques. Les états du Moyen-Orient et du Maghreb ne sont pas dupes. Malgré les fronts d’opposition interne, plus ou moins déclarée, tous les pays arabes ont tenu à marquer le coup. Ils seront tous là. Même l’Algérie, ou la Libye de Kadhafi, voire la Palestine en recomposition après la mort d’Arafat. "Le seul absent véritable, relève cette source officielle qui a requis l’anonymat, s’appelle Israël. Il n’a rien à y faire. Le forum concerne le G8 et les pays en voie de démocratisation, Israël est déjà un état démocratique…". Même si l’absence de l’état hébreu soulage tous les pays arabes, elle reste au cœur des débats. Israël constitue, aux côtés de l’administration Bush, le thème majeur sur lequel surfe toute l’opposition à la tenue du Forum de l’avenir. Explication de Lahcen Daoudi, dirigeant du PJD et spécialiste es économie et finances : "On ne peut objectivement que se méfier, dans l’état actuel des choses, de l’administration américaine dont les messages rassurants sont en contradiction avec les actions". Le PJD a été très tôt, avec le PPS, l’un des rares partis majeurs à s’être clairement positionné par rapport à la tenue du Forum : "Pour nous, reprend Daoudi, les Américains se servent de la démocratie comme d'un prétexte, un moyen, pour asseoir leur mainmise sur le monde arabe qui contrôle 80% de la production du pétrole dans le monde. La démocratisation des pays arabes est certainement une nécessité à l’heure actuelle, mais elle devrait être une finalité en soi, et non un moyen pour servir les intérêts d’un pays tiers, aussi puissant soit-il". Les mêmes idées ont été exprimées cette semaine par Saâd-Eddine El Othmani, le secrétaire général du PJD, au siège du Parlement. Des individualités du parti, dont le chercheur Mustapha Khalfi, prennent quant à eux une part active au mouvement "de réflexion et d’action" qui s’est ligué pour combattre la tenue du Forum, avec la participation de certains partis de gauche et de diverses ONG. Leur message, en résumé : Non à un modèle de démocratie imposé par les états-Unis, non à la normalisation avec Israël, attention à toute initiative venue des états-Unis.
Les socialistes du PPS expriment pour leur part une position plus nuancée mais qui rejoint, sur le fond, les réserves du PJD. "Nous ne sommes pas contre l’idée de débattre de la démocratie, prévient le S.G du PPS Ismaïl Alaoui, mais la démocratie n’est pas un produit à exporter dans les fourgons d’une armée d’occupation". L’allusion à l’occupation de l’Irak est claire. "La démocratie a deux ennemis, reprend le chef du PPS, qui sont l’ignorance et la pauvreté. Voilà ce qu’il faudrait nous aider à éradiquer, peut-être dans le cadre d’un plan Marshall pour les pays arabes. Mais on n’a droit pour le moment qu’à des déclarations d’intention et à des vœux pieux. Ce n’est pas sérieux. Et puis, la démocratie n’est pas l’apanage de l’Amérique où elle est constamment mise en péril, comme on l’a vu récemment avec le fameux Patriot Act".
D’après plusieurs sources concordantes, l’idée du Forum de l’avenir a germé (dans l’esprit de l’administration Bush) dans les suites de l’intervention armée en Irak. Le point culminant a été le dernier rapport du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) en 2003 qui dressait un constat aussi simple qu’épineux : le développement des pays arabes ne peut se faire sans la démocratisation des états. Avec la flambée du terrorisme, mettant encore plus à l’index ces mêmes pays, l’idée d’un forum s’est définitivement imposée comme une nécessité absolue pour l’administration américaine. L’affaire a été confiée au secrétaire d’état Colin Powell, qui multiplia les randonnées à travers le monde arabe, et associa le conglomérat du G8 aux négociations. En juin 2004, le projet a été effectivement décrété par le G8, adoucissant ainsi la "patte" américaine et accordant, du même coup, un certain rôle à l’Europe dans la démocratisation et le développement du monde arabe. L’organisation de l’événement a été confiée au Maroc pour, nous explique-t-on dans les circuits diplomatiques, "cautionner les progrès effectués par le royaume en matière de démocratie et de droits de l’homme, notamment depuis la création de l’Instance équité et réconciliation". Après avoir pris la précaution de mettre en avant le G8 au détriment de l’Amérique, et écarté Israël pour des raisons éminemment objectives, les initiateurs du Forum ont rapidement obtenu l’aval de l’égypte, longtemps réservée, et surtout du Maroc qui a finalement accepté d’abriter la première édition. Taieb Fassi-Fihri, le ministre délégué aux Affaires étrangères, véritable coordinateur de la partie marocaine et déjà "conducteur" des récents accords de libre-échange paraphés par le royaume et les états-Unis, ne dit pas autre chose : "Le Forum est un espace de dialogue entre le G8 et ses partenaires (dont le Maroc) pour examiner les moyens de mise en place d’un partenariat effectif pour l’accomplissement des réformes politiques et économiques selon les spécificités de chacun". Pour l’anecdote, Fassi-Fihri figurera, en tant que ministre des A.E bis, aux côtés de Mohamed Benaissa et de Fathallah Oualalou, les représentants officiels du royaume au Forum.
Sur le plan intérieur, tout le monde ne partage pas l’optimisme des officiels marocains (lire encadré). Parmi les rares voix, cependant, qui ont osé s’aligner sur les choix du royaume, on retient celle de Abdelali Benamour, dirigeant d’Alternatives et très proche du courant "participationniste" de l’USFP. écoutons son point de vue tout en nuances : "Les démocrates ont toujours eu un comportement négatif vis-à-vis des états-Unis, et il y a de quoi : soutien aux dictatures arabes, destitution des chefs d’état élus démocratiquement mais qui desservaient les intérêts américains, l’Irak, l’Afghanistan… etc. Et puis, il est vrai que le forum reste d’abord une initiative américaine, ce qui nous impose la méfiance. Mais soyons réalistes. On ne peut reprocher à un pays, a fortiori quand il s’agit d’une puissance mondiale, de défendre ses intérêts. De même qu’on ne peut lutter de front contre les Américains, à visage découvert et à forces inégales, c’est très peu intelligent. Regardez l’exemple de Kadhafi et surtout de Saddam Hussein…". Benamour, et certainement une majorité silencieuse tapie dans les partis politiques ainsi que certaines ONG, prêche la real politik : "La chaise vide, de toute façon, maintiendra le statu quo, c’est-à-dire la non démocratie des états arabes. Et renforcera les extrémismes. Le meilleur moyen de résister c’est de le faire par le canal du dialogue, de la diplomatie. Et puis, l’Amérique n’est pas faite que de clones de Georges W. Bush".
Un autre point de vue mérite à son tour d’être relevé, celui de Kamal Lahbib, dirigeant de la GSU et membre du Collectif démocratie et modernité : "La nécessité de démocratiser les pays arabes est incontestable, mais la mauvaise foi des décideurs américains aussi. Le Maroc officiel a déjà gagné une bataille en abritant le forum, c’est-à-dire en obtenant la caution des pays les plus industrialisés. Mais on ne peut pas en rester là. Nous avons besoin d’un contre-pouvoir pour formuler des contre-propositions. D’où la nécessité d’un forum alternatif pour soumettre d’autres idées au G8 et aux Américains et, surtout, impliquer toute la société dans ce qui nous intéresse le plus : démocratiser et développer les pays arabes avec, pour commencer, des chantiers aussi impérieux que la justice ou l’enseignement".



Réaction. Manif et forums alternatifs

Dès l’annonce, l’été dernier, de la tenue du Forum de l’avenir au Maroc, un front d’opposition interne a vu le jour. De composition hétéroclite (cela va de la GSU à Annahj, en passant par l’AMDH et des individualités du PJD, Badil Hadari, Transparency, Attac, le syndicat des avocats…), une cellule a été créée, le 18 novembre, qui rejette catégoriquement la tenue du forum au Maroc. Au-delà de la journée de réflexion organisée en cours de semaine, le front est allé plus loin en appelant, vendredi, à un sit-in devant le siège du Parlement marocain. Aujourd’hui même, le front devrait accueillir des "caravanes" (délégations de citoyens) venues de plusieurs villes pour manifester devant le siège du ministère des Affaires étrangères, où se tiennent les assises du premier Forum de l’avenir. Parallèlement aux initiatives du Forum, qui rejette en bloc l’organisation du Front, et sa tenue au Maroc, l’OMDH a organisé cette semaine, en association avec la FIDH, le centre d’études pour les droits de l’homme du Caire et le REMDH, un forum parallèle, ou alternatif, dont les recommandations (pour la démocratisation et le développement du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord) devront être transmises aux participants du Forum de l’avenir. Pour l’anecdote, la cellule anti-forum condamne tant la tenue du Forum de l’avenir que celle du forum alternatif, ce qui en dit long sur la dispersion des opposants marocains… Une troisième initiative a vu le jour, toujours au courant de la semaine, avec la création d’un nouveau réseau regroupé autour de l’espace associatif, du collectif Démocratie et modernité et du forum des alternatives. Ce nouveau front refuse le caractère "ponctuel" du Forum de l’avenir et appelle au lancement d’un "forum permanent" pour réfléchir au devenir du Moyen-Orient et du Maghreb…

 
 
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