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N° 155
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Désacraliser le Coran
(Mohammed était aussi – voire surtout – un homme politique.
A ce titre, il a forcément fait des concessions. Et ça n’a rien d’infamant.)

Le week-end dernier, la fondation saoudienne Fahd Ibn Abdelaziz organisait, à Casablanca, un colloque intitulé "de l’exégèse du Coran aux lectures modernes du phénomène coranique". Deux jours durant, de grands penseurs tels l’Algérien Mohamed Arkoun, l’Egyptien Nasr Hamid Abou Zeid et le Marocain Abdou Filali Ansari se sont essayés à proposer des lectures alternatives du Coran, à la lumière de sciences profanes : philosophie, histoire, anthropologie, linguistique...
Les islamistes, évidemment, étaient furieux. Le premier jour du colloque, Attajdid barrait sa Une d’un gros titre rageur : "invasion laïque d’une institution saoudienne". Le titre à retenir, surtout, était celui de l’éditorial accompagnant, signé Ahmed Raïssouni, l’homme qui pourfend les festivals musicaux. "Les laïcs veulent priver le Coran de son sens et de sa sacralité", éructait-il.
Ça me fait tout bizarre de l’écrire, mais je suis d’accord avec Raïssouni. Les penseurs laïcs qui s’intéressent au Coran ambitionnent, en effet, de le dépouiller de sa sacralité. Mais il n’y a pas de quoi s’énerver. C’est juste logique : comment étudier sereinement un texte, si on le sanctifie ? C’est la première chose qu’on apprend, en fac de sciences humaines : avant d’étudier quelque objet que ce soit, il faut d’abord s’en détacher, prendre de la distance. Etudier implique analyser, autrement dit déconstruire, donc douter. C’est très justement ce qui fait bondir notre ami barbu.
Raïssouni dit aussi que ces diables d’intellectuels laïques veulent priver le Coran de son sens. Encore une fois, il voit juste. Juste, mais court : ce dont ces gens veulent priver le Coran, ce n’est pas de sens, mais de sens unique. Autrement dit, il peut avoir plusieurs sens. Si Dieu nous a dotés d’une cervelle, c’est bien pour que nous sondions ces sens multiples, et que nous en tirions matière à évolution.
Dans le fond, ce qui dérange les intégristes – ils l’écrivent sans détours, d’ailleurs – c’est l’idée que le texte du Coran puisse avoir été le fruit de circonstances historiques. Cela semble pourtant évident. Mohammed n’était pas uniquement un prophète, c’était aussi un homme politique. Et même un des plus grands hommes politiques de tous les temps. Combien peuvent prétendre avoir bâti un empire qui a survécu 14 siècles ? Or, qu’est-ce que la politique ? Rien d’autre que l’art de reculer au bon moment, d’oser des avancées (parfois), et de faire des concessions (souvent).
Personnellement, je trouve l’œuvre du prophète de l’islam nettement plus sympathique, vue sous cet angle-là. Désacralisée, oui, mais tellement plus convaincante...

 
 
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