Désacraliser le Coran
(Mohammed était aussi voire surtout un homme politique.
A ce titre, il a forcément fait des concessions. Et ça na rien dinfamant.)
Le week-end dernier, la fondation saoudienne Fahd Ibn Abdelaziz organisait, à Casablanca, un colloque intitulé "de lexégèse du Coran aux lectures modernes du phénomène coranique". Deux jours durant, de grands penseurs tels lAlgérien Mohamed Arkoun, lEgyptien Nasr Hamid Abou Zeid et le Marocain Abdou Filali Ansari se sont essayés à proposer des lectures alternatives du Coran, à la lumière de sciences profanes : philosophie, histoire, anthropologie, linguistique...
Les islamistes, évidemment, étaient furieux. Le premier jour du colloque, Attajdid barrait sa Une dun gros titre rageur : "invasion laïque dune institution saoudienne". Le titre à retenir, surtout, était celui de léditorial accompagnant, signé Ahmed Raïssouni, lhomme qui pourfend les festivals musicaux. "Les laïcs veulent priver le Coran de son sens et de sa sacralité", éructait-il.
Ça me fait tout bizarre de lécrire, mais je suis daccord avec Raïssouni. Les penseurs laïcs qui sintéressent au Coran ambitionnent, en effet, de le dépouiller de sa sacralité. Mais il ny a pas de quoi sénerver. Cest juste logique : comment étudier sereinement un texte, si on le sanctifie ? Cest la première chose quon apprend, en fac de sciences humaines : avant détudier quelque objet que ce soit, il faut dabord sen détacher, prendre de la distance. Etudier implique analyser, autrement dit déconstruire, donc douter. Cest très justement ce qui fait bondir notre ami barbu.
Raïssouni dit aussi que ces diables dintellectuels laïques veulent priver le Coran de son sens. Encore une fois, il voit juste. Juste, mais court : ce dont ces gens veulent priver le Coran, ce nest pas de sens, mais de sens unique. Autrement dit, il peut avoir plusieurs sens. Si Dieu nous a dotés dune cervelle, cest bien pour que nous sondions ces sens multiples, et que nous en tirions matière à évolution.
Dans le fond, ce qui dérange les intégristes ils lécrivent sans détours, dailleurs cest lidée que le texte du Coran puisse avoir été le fruit de circonstances historiques. Cela semble pourtant évident. Mohammed nétait pas uniquement un prophète, cétait aussi un homme politique. Et même un des plus grands hommes politiques de tous les temps. Combien peuvent prétendre avoir bâti un empire qui a survécu 14 siècles ? Or, quest-ce que la politique ? Rien dautre que lart de reculer au bon moment, doser des avancées (parfois), et de faire des concessions (souvent).
Personnellement, je trouve luvre du prophète de lislam nettement plus sympathique, vue sous cet angle-là. Désacralisée, oui, mais tellement plus convaincante... |