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Interviews. Basri le fou, Basri le sage
Société civile. Un forum en cache un autre
Coup de coeur. Casablanca, cité des anges
N° 155
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Interviews. Basri le fou, Basri le sage
Société civile. Un forum en cache un autre
Coup de cœur. Casablanca, cité des anges

Par Laetitia Grotti

Société civile. Un forum en cache un autre

Seuls les membres du Forum
parallèle sont venus troubler
la quiétude des travaux
ministériels (AIC Press)
La société civile marocaine a largement manifesté son opposition au Forum pour l’Avenir. Une minorité, baptisée "Forum Parallèle" a pourtant accepté d’y participer. Et a dit ce qu’elle avait à dire. Au risque de déplaire.


8h30, samedi matin. Rabat s’éveille. Les quelques badauds qui errent dans les rues désertes de la capitale regardent avec étonnement l’impressionnant dispositif de sécurité – un véritable cordon sanitaire – mis en place dans un très large périmètre entourant le ministère des Affaires étrangères. Ce
bâtiment ultra-moderne, à la façade de verre ostensiblement orientée vers les ruines d’un passé antique - le Chellah - , abrite depuis la veille le très contesté "Forum pour l’avenir". Objectif avoué de cette conférence internationale, co-présidée par le Maroc et les Etats-Unis (en les personnes de Mohamed Benaïssa et Colin Powell himself) : que les pays du Moyen-Orient "élargi", du Maghreb, ceux du G8, les représentants des milieux d’affaires et la société civile discutent d’une plateforme de réformes politiques, économiques et sociales, afin de permettre le "renforcement de la participation politique, de la démocratie, de l’enseignement et de la prospérité économique" dans la région. Rien moins.

Tout ça pour ça
Du coup, c’est peu dire que la déclaration finale paraît bien maigrichonne au regard des objectifs affichés. "La déclaration a été très en deçà de ce qu’on pouvait espérer", reconnaît laconique, Mourad Allal, coordinateur de la plateforme non gouvernementale Euromed (REMDH) et membre de la délégation du "Forum parallèle" (société civile) présente au Forum de l’Avenir. "On ne se retrouve pas dans cette déclaration finale qui est celle des états, pas celle de la société civile. Elle reflète une démarche timide, pour ne pas dire incertaine. C’est une superposition de points de vue et de compromis, que seule l’indiscipline de la société civile peut faire voler en éclats". Reste que leur principal objectif, à savoir faire entendre une autre voix que celle des états, a été atteint. "C’est la première fois que dans une conférence internationale où sont réunis l’ensemble des ministres des états arabes, ils s’entendent dire : vous êtes les responsables de l’absence de réforme, de démocratie, du manque de liberté… De ce point de vue, psychologique et symbolique, c’est un premier pas" poursuit M. Allal.

Une société civile qui s’exprime…
"Tout comme le fait de souligner que nous refusons l'instrumentalisation que font les pays arabes des conflits israélo-palestinien et irakien, comme condition préalable à toute réforme. Ce sont des questions fondamentales à prendre en compte, car on ne peut mobiliser les sociétés arabes si leur volonté de changement n'avance pas. Mais il n'est pas question pour nous d'attendre l'avènement d'un état palestinien avec Jérusalem pour capitale, ou le retour à la légitimité du peuple irakien pour s'atteler aux réformes".
Dès vendredi soir, près de 500 personnes manifestaient leur hostilité au Forum devant le Parlement. Elles étaient 200 le lendemain matin à prendre le relais, mais suffisamment loin du ministère des Affaires étrangères (gardé comme Fort Knox pour l’occasion) pour ne pas troubler la sérénité des membres présents. Pourtant, aux côtés des deux présidents de cérémonie, des chefs de la diplomatie, des ministres des Finances, des aréopages de sherpas (hauts fonctionnaires), estampillés du sceau de leur pays et reconnaissables entre tous à leurs costumes sombres, Mourad Allal, du REMDH, Amina Bouaiech de l’OMDH, Bahey Hassan du Centre du Caire pour les études des Droits de l’homme (CIHRS), Charles Adouane de Transparency Liban et Nehad Aboukomsane du Centre égyptien pour les droits des femmes ont créé "l’événement". D’abord par leur présence. C’est en effet la première fois que la société civile est associée à ce niveau de discussion. Pour Taïeb Fassi Firhi, ministre délégué aux Affaires étrangères et à ce titre co-organisateur du Forum, rien de plus normal, "les sociétés civiles se développent dans tous les états arabes. Il nous semblait donc utile d’entendre leurs représentants, qu’ils aient leur mot à dire sur la question des réformes". Louable intention, qui ne lasse pas de laisser songeur quand on pense à "l’écoute" dont avait bénéficié la société civile marocaine lorsqu’elle réclamait, aux mêmes autorités, un débat public sur l’ALE… Reste que partout dans les pays arabo-musulmans, avec plus ou moins de bonheur, la société civile s’organise. Et qu’elle n’a pas attendu les états pour réfléchir, travailler, dans son coin mais de manière de plus en plus – et surtout de mieux en mieux – organisée. Du coup, la pression se fait plus forte. Cette année, deux conférences importantes, celles de Beyrouth en mars (52 ONG représentant 13 pays arabes) et du Caire en juillet (100 participants, 15 pays arabes), ont permis, pour la première, de formaliser les revendications en matière de réformes, pour la seconde, d’adopter des recommandations sur les priorités et les mécanismes de ces réformes. C’est dire si la société civile présente au Forum de l’Avenir est arrivée avec une expertise sur l’ensemble des questions. D’ailleurs, pour juger des intentions réelles et de la crédibilité des états, les membres de la société civile ont proposé aux ministres et autres hauts fonctionnaires l’étude de 27 programmes, mécanismes et priorités. "Nous avons revendiqué l’instauration d’une situation de liberté qui n’existe, même imparfaitement, qu’au Maroc. Dans les autres pays, il y a un blocage total, des élections d’un autre âge, l’absence de liberté d’association, de manifestation, d’opinion. Nous avons dénoncé la réalité d’une mainmise catastrophique sur le fait religieux. Pour nous, il existe des convergences objectives entre les états et les groupes fondamentalistes. Mais nous avons demandé un minimum de garanties au G8 et aux pays arabes : annoncer une démarche d’amnistie, de libération des prisonniers politiques et d’opinion, s’engager dans un processus clair de réformes du code de la presse, du code électoral, du code pénal". Bien évidemment, nos militants du quotidien ne se sont pas arrêtés là, ils ont enchéri sur l’égalité effective entre hommes et femmes, la levée de l’état d’urgence dans les pays arabes où il persiste, comme l’Egypte soumise à un régime d’exception depuis 1929. Autre question fondamentale, celle de la bonne gouvernance, du respect des règles de transparence. Une demande a également été formulée pour que soit revu le contenu du discours religieux, tant au niveau de l’enseignement que de la vie publique....

…et qui dérange
On le voit, de bonnes et belles intentions qui ont tout pour déplaire aux dirigeants arabes à qui elles s’adressent. D’ailleurs, le couac qui s’est produit lors de la journée préparatoire à la rédaction de la déclaration finale est assez significatif. Après avoir présenté leurs doléances, les membres du Forum parallèle se sont vus instamment priés de quitter la salle, "alors que nous avions compris que nous devions participer à l’ensemble des travaux, y compris la rédaction de la déclaration finale", explique Mourad Allal. Pour Taïeb Fassi Firhi, loin d’être un "couac", cette sortie s’explique par le simple fait que "les hauts fonctionnaires avaient une heure pour rédiger la déclaration avant de la présenter à leurs ministres. Le débat ne pouvait pas être seulement un dialogue entre les gouvernements et la société civile". Peut être, mais alors pourquoi des négociations se sont-elles engagées jusque tard dans la nuit, entre le Forum parallèle et les co-présidences marocaine et américaine et ce, après que M. Allal ait fait une sortie des plus virulentes sur 2M ? "On a pu lever les malentendus" avance le même Allal. Du coup, un compromis a permis aux 5 membres du Forum parallèle de prendre la parole de façon importante le lendemain. Un observateur, habitué de ce genre de rencontres faisait remarquer que "si les Américains étaient les plus demandeurs de la participation de la société civile, les Arabes n’en voulaient pas, tandis que les Européens, pour des raisons de géopolitique, semblaient plutôt réticents".
Le chemin pour que la société civile soit considérée comme un partenaire à part entière reste long, mais les choses avancent. "A New York – dernière réunion avant Rabat – personne n’a parlé de la société civile. Aujourd’hui, on en parle. C’est déjà une première victoire. Et nous allons insister pour que la Ligue arabe accepte notre présence au prochain sommet de mai 2005" prévient Amina Bouaïech.

 
 
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