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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Retour à Tazmamart

De G à D : Mohamed Ghalloul,
Ahmed Marzouki, Hocine Assayad
et Abdallah Agaou (AFP)
L’Instance équité et réconciliation (IER) donnera bientôt la parole aux rescapés de Tazmamart. Les bourreaux ne seront pas cités, mais un cimetière collectif devrait voir le jour dans le célèbre mouroir.


"Hey, monsieur, vous, vous, colonel Feddoul, colonel Feddoul !". La scène se passe au complexe Dawliz, à Casablanca, à la sortie d’une séance de cinéma. Nous sommes en 1994 et le monsieur qui appelle est Abderrahmane Sedki, ancien de Tazmamart, redevenu depuis trois ans un homme libre. Il est accompagné de
sa femme. Il croit reconnaître, à quelques mètres de lui, l’ancien directeur et bourreau en chef du bagne de Tazmamart, le colonel Feddoul donc, accessoirement surnommé Azraël, ou l’ange de la mort. Sedki insiste : "Colonel Feddoul, colonel Feddoul !". Le colonel, qui était accompagné de ses enfants, se retourne enfin. Il blêmit : "Oui, vous me connaissez ?". Sedki lui rafraîchit la mémoire et aborde la conversation. Feddoul répond avec soin, mais tout l’échange se déroule au deuxième degré. "Cela ressemblait à une discussion entre deux anciens camarades de classe qui ne s’aimaient pas, se souvient aujourd’hui Abderrahmane Sedki. Feddoul me complimentait, lui qui m’en avait fait voir de toutes les couleurs, à moi et à mes camarades, deux décennies durant. On parlait par sous-entendus… A la fin, je lui ai demandé de faire mes salutations au Mâalem (le roi)".
Dix ans plus tard, l’anecdote de Sedki et Feddoul est plus que jamais d’actualité. Sedki et 26 autres survivants restés au Maroc (en plus de Mbarek Touil, qui vit aux états-Unis) s’apprêtent à s’adresser, pour la première fois, au grand public, pour témoigner de leur souffrance passée. Le cas de Feddoul, qui doit toute sa carrière à l’enfer qu’ils ont vécu, les préoccupe : comment occulter son nom ? Comment accepter de ne pas le voir présenter, publiquement, ses excuses ? "L’IER nous a imposé de ne pas livrer le nom de nos bourreaux, ni d’aucun responsable militaire, note ce membre de l’Association des anciens de Tazmamart, créée début 2004. Nous n’avons d’autre choix que d’accepter, pour ne pas entraver le processus en cours, mais nous avons déjà fait part de nos réserves officielles sur cette question". Abdellah Agaou, ancien de Tazmamart, et qui aura la lourde tâche de représenter ses compagnons d’infortune (lire encadré), résume ainsi la situation : "La réconciliation n’est possible que si les deux parties, nous et nos bourreaux, s’expriment. Si on n’y arrive pas dans le cadre de l’IER, on y arrivera plus tard. Pour l’instant, nous positivons et enregistrons avec satisfaction la possibilité de nous adresser à tous les Marocains pour leur raconter notre enfer". Agaou et ses amis ont appris à reculer pour mieux avancer. L’un des membres les plus actifs de l’association, Mohamed Dick (fils de Jilali Dick, un des 28 militaires enterrés à Tazmamart), témoigne : "Au début de son mandat, l’IER avait écouté Jeff, l’un des gardiens de Tazmamart. L’instance nous avait promis d’écouter, aussi, le colonel Feddoul, avant de revenir sur cet engagement. En contre-partie, nous avons grignoté des points sur une question restée en suspens : le sort des dépouilles enterrées sur place". Trente personnes ont officiellement trouvé la mort à Tazmamart, dont 28 putschistes impliqués dans les coups d’état de 1971 et 1972. Leurs corps n’ont jamais été identifiés. Après avoir envisagé de demander le rapatriement des corps, les anciens ont fini par décider, à l’unanimité des familles, de "laisser les corps sur place, pour témoigner d’un sombre épisode de l’histoire de ce pays" (dixit Agaou). Comme nous l’a confirmé une source proche de l’IER, le travail d’identification des ossements sera bientôt entrepris. Tazmamart, après avoir été un mouroir, devrait se transformer en "cimetière collectif" et en lieu de pèlerinage pour les rescapés et les familles des défunts. Une caravane de recueillement auprès des tombes est même envisagée…
Jusqu’en fin de semaine, les anciens de Tazmamart multipliaient les rencontres en comité restreint. Ils ignorent encore les modalités des témoignages. Abdellah Agaou, leur porte-parole, est le premier à l’admettre : "Je m’apprête à rencontrer les responsables de l’IER pour régler les détails de mon intervention télévisée. Pour l’instant, je me concerte avec mes camarades parce qu’il n’est pas question de trahir leurs doléances". Le comité de suivi des Anciens espère toujours pouvoir adjoindre un deuxième témoin à Agaou, et qui pourrait être Ahmed Marzouki, rendu célèbre par son livre-témoignage "Tazmamart cellule 10". "Il y a encore des choses à dire sur le bagne, explique Marzouki, sur ceux qui le dirigeaient sur place, ou à partir de Rabat". Marzouki fait clairement allusion à deux noms célèbres de l’establishment marocain : le général Benslimane, à l’époque colonel et responsable par intérim de la gendarmerie, et le commandant régional de la gendarmerie à Kénitra, qui avait supervisé le procès et le transfert des présumés putschistes à partir de la prison de Kénitra, Hamidou Laânigri. "Nous espérons un jour connaître la vérité, renchérit Marzouki. Sur l’éventuelle responsabilité de ces hommes, comme sur d’autres…". Il faudra sans doute attendre, l'IER, comme nous le rappelle cette source interne, n'étant pas une instance judiciaire. "Il appartient aux témoins d'aujourd'hui de porter plainte, s'ils le désirent, contre leurs bourreaux".



Témoin. Agaou, l’élu-surprise

Le choix du sergent Agaou comme témoin de Tazmamart a surpris la plupart de ses camarades. "Nous nous attendions à être consultés, proteste ce membre de l’association des anciens de Tazmamart. Nous ne doutons pas de la bonne volonté de l’IER, ni de l’honnêteté de notre camarade. Mais Agaou n’était ni le plus gradé d’entre nous, ni le plus représentatif d’entre nous". Agaou a été directement contacté par un membre de l’IER. Il a accepté de témoigner. "On m’a expliqué ce qui me semble être la principale contrainte du témoignage : ne pas citer de noms. Heureusement que ce n’est pas le seul point qui nous tient à cœur…". Agaou a rencontré plusieurs de ses camarades, cette semaine. Chacun y est allé de son conseil, de sa doléance. "J’ai droit à 20 minutes d’antenne, c’est tout ce qui est sûr pour le moment. J’attends de voir les gens de l’IER pour régler les détails… et connaître le jour de mon passage télévisé". Selon une source fiable, il devra être le seul témoin de Tazmamart et son intervention portera d'abord sur la vie quotidienne dans le sinistre mouroir.

 
 
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