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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

En 2004, le Maroc…
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Un dossier de la rédaction
Ahmed R. Benchemsi
Driss Ksikes
Karim Boukhari
Khalid Tritki
Chadwane Bensalmia
Laetitia Grotti
Driss Bennani

En 2004, le Maroc…

Que retiendrons-nous de l’année écoulée ? Le seisme d'Al Hoceima, les rapports accablants des ONG internationales, l’implication croissante des Marocains dans les réseaux terroristes ? Ou la magnifique épopée des Lions de l’Atlas, le triomphe des associations de quartier, le sacre d'El Guerrouj ?… Réponse, en 4 idées-clés.


… a brouillé son image internationale
2004 aura été chargée en signaux contradictoires. L’expérience de l’IER (Instance Equité et Réconciliation) est citée en exemple
et attire des flots de louanges du monde entier. Voilà un pays qui a le courage de faire face à son passé, en faisant témoigner à la télévision des victimes de l’arbitraire et de la répression d’état. Mais en même temps, ce même pays renoue avec la pratique de la torture et s’attire une salve de rapports désastreux, émanant de respectés organismes internationaux des droits de l’homme… Voilà encore un pays qui a l’audace de libérer ses femmes en promouvant un code de la famille révolutionnaire, qui multiplie les manifestations culturelles appelant à la tolérance religieuse et au dialogue entre les civilisations… et ce même pays se retrouve, en quelques mois et une poignée d’attentats, en tête des nations pourvoyeuses de terroristes internationaux !
Résultat : l’opinion mondiale ne sait plus quoi penser du Maroc. Nous non plus, à vrai dire. Pour paraphraser un militant des droits de l’homme : en 2004, le Maroc a avancé d’un pied, et reculé de l’autre.

… a fait honneur à sa société civile
2003avait vu le triomphe des associations féministes. à force de ténacité, elles s’étaient faites entendre par le roi et avaient fini par décrocher la tant attendue réforme de la Moudawana. En 2004, ce sont les associations de développement locales qui ont, soudain, été projetées au-devant de la scène. En février, après que la terre ait tremblé à Al Hoceima, un semblant de cohésion sociale n’a pu être maintenu que grâce à l’émergence miraculeuse d’une quarantaine d’ONG locales, qui se sont rapidement organisées en collectifs, au service des sinistrés. Dans un autre registre, le forum "entrepises-associations", qui date de juin, a désormais valeur de précédent historique. Grâce à un travail de terrain acharné et à un lobbying merveilleusement efficace, 50 associations casablancaises de proximité ont décroché, en deux jours, plus de 4 millions de dirhams de dons destinés à financer des bibliothèques, dispensaires, équipements de sport et autres centres culturels dans des zones urbaines qui manquent de tout.
Depuis, les quartiers défavorisés du royaume fourmillent de projets similaires. Il est prévu de rééditer l’événement en 2005, mais cette fois avec plus de 200 projets en lice. Bravo !
Et l’état, dans tout ça ? à Al Hoceima, il a voulu, un temps, conserver le monopole des secours. Avant de lâcher prise, dépassé par les événements. Initiative conjointe du patronat et d’un réseau d’associations de quartier, le "forum" de Casablanca, quant à lui, a bénéficié du soutien du Premier ministre – qui l’a payé en retour par de multiples intrigues de Palais visant à le discréditer. Mais qu’importe. Malgré les résistances résiduelles, l’état commence à comprendre qu’il a tout intérêt à laisser la société civile s’activer, au bénéfice de tous. C’est une excellente chose.

… a vibré pour ses héros
Qu’elles faisaient plaisir à voir, ces foules tressaillant de joie dans les rues de toutes les villes du royaume, saluant la performance de nos jeunes footballeurs en coupe d’Afrique ! Qu’elles étaient belles, ces larmes de Hicham el Guerrouj aux jeux Olympiques d’Athènes, chantant l’hymne national lesté de deux médailles d’or ! En 2004, nous avons tous redécouvert la fierté d’être Marocain. Et l’extraordinaire levier que peut constituer le sport. Décrocher le "Pied d’or", concours national de football made in TVM, est aujourd’hui le rêve de millions de jeunes marocains, captivés par le fabuleux destin de Hamada. Hier jeune marrakchi inconnu qui tapait dans le ballon comme tout le monde, il est aujourd’hui une star qui signe des autographes dans la rue, sur lequel des clubs européens s’apprêtent à investir, et auquel le mythique France football consacre deux articles en un mois ! Dans un autre registre, après avoir lancé "Studio 2M", l’équivalent marocain de la Star academy, la deuxième chaîne a été bluffée par l’énorme enthousiasme qu’a soulevé l’émission : les chanteur(se)s en herbe ont drainé plus de 80% de parts d’audience, écrasant toutes les chaînes étrangères captées par la parabole ! A une échelle un peu moindre, mais c’est à saluer autant, la formidable attraction qu’exercent sur la jeunesse des événements comme le boulevard des jeunes musiciens, à Casablanca, ou le festival de musiques gnawa d’Essaouira. En 2004, et encore plus que les années précédentes, de talentueux musiciens issus de quartiers populaires ont déchaîné le délire de dizaines de milliers de spectateurs. Merveilleuse jeunesse, fantastique société civile… Ce sont, aujourd’hui, nos raisons d’espérer.

... ne s’est toujours pas trouvé de projet de société
Dans son discours du trône de cette année, le roi Mohammed VI a déclaré qu’il lui incombait de "définir les contours essentiels de notre projet de société". Il faut croire qu’il n’a pas encore eu le temps de se pencher sur la question. Ou alors qu’il y a malentendu sur le concept. Le roi espère pour nous un Maroc "unifié", "démocratique", "solidaire", "tolérant", "développé", etc. L’intention est bonne, pas de doute. Mais un catalogue de voeux n’est pas un projet de société. Ce qu’on appelle ainsi, universellement, c’est une idée simple, compréhensible par tous, follement audacieuse, qui demande la mobilisation de chacun et dont la réalisation change la face d’un pays. Le programme "faim zéro" du Brésilien Lula Da Silva est un bon exemple : clair, ambitieux, enthousiasmant. Le dernier projet de société digne de ce nom qui ait fait vibrer le Maroc, c’est… l’indépendance ! Dans le Maroc d’aujourd’hui, seuls les islamistes proposent un projet de société global et cohérent : celui de l’instauration de la Charia comme cadre normatif suprême. Par le prosélytisme et l’endoctrinement des masses, ils se donnent les moyens de concrétiser leur projet. Il se trouve que ce projet-là ne suscite pas l’adhésion de tous, et notamment pas des nombreux épris de liberté que compte ce pays. Mais que nous propose-t-on pour le contrer ? Rien. La chimère du Mondial 2010 n’a pas tenu le coup. Tant mieux, à la limite. Si nous en avions décroché l’organisation, cela aurait constitué un écran de fumée bien commode, pour masquer la dramatique absence d’imagination du pouvoir. En 2004, donc, pas plus que les quatre années précédentes, aucun projet d’envergure n’a été proposé aux Marocains. Le roi a déclaré que c’était son travail que d’en trouver un. Qu’il le trouve donc, et nous applaudirons de toute notre âme. Tant que ce ne sera pas fait, ce peuple (islamistes exceptés) s’enfoncera chaque jour un peu plus dans la morosité et l’absence de perspectives.

 
 
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