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Par Driss Bennani
"Démocratie et sacralité sont inconciliables"
| Antécédents |
Moulay Hicham
Prince
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| 1964. |
Naissance à Rabat |
| 1981. |
Départ aux états-Unis pour études |
| 1983. |
Décès de son père, le prince Moulay Abdallah |
| 1995. |
Signe un article sur les régimes arabes dans Le Monde Diplomatique, rupture avec le Palais royal |
| 1996. |
Observateur aux élections palestiniennes |
| 2000. |
Un hélicoptère russe le dépose à Pristina (Kosovo) |
Smyet bak ?
Le prince Moulay Abdallah.
Nâam sidi ! Smyet Mok ?
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Lamia Riad El Solh.
Ce nest pas dans les habitudes de la maison, mais smyet Ould âmmek ?
Wa dsara hadi ! Sa Majesté Mohammed VI.
Allah i barek faâmer sidi ! Nimirou dla carte ?
Je nen ai pas. Je nai jamais été la récupérer.
Vous avez quoi comme pièce didentité, alors ?
Mon permis de conduire et mon passeport.
Nimirou dlpasseport, donc ?
(De mémoire) 51 55 A.
Ok. Prince rouge, prince des lumières, prince démocrate
ces dénominations flattent-elles votre ego ou vos convictions ?
Ni lun ni l'autre. Ce sont des dénominations simplistes, des raccourcis utilisés pour la reconnaissance ou la distinction. Quant à moi, je me considère comme un citoyen marocain.
Comme moi ?
(Après réflexion) Oui, comme vous.
Etes-vous vraiment interdit de palais ?
Oui, depuis 1995. Jy suis retourné entre 1997 et 1999 pour voir mon oncle dans le cadre de visites strictement privées, où il ny avait que lui et moi. La dernière fois, jy ai assisté aux funérailles de feu Sa Majesté Hassan II.
A quand remonte votre dernier contact avec Mohammed VI ?
A Septembre 1999. Il a frappé à ma porte lors du baptême de ma fille en me disant : "tu ne minvites pas, alors ?". Jai répondu quon ninvite jamais le chef de famille, quil est toujours chez lui.
Et depuis, plus rien ?
Je ne lai plus jamais revu. Une délégation ma rendu visite pour minformer que jétais, à nouveau, interdit daccès au palais royal.
Vous dites avoir été victime de persécutions policières, jusquoù cela est-il allé ?
Je dis que jai fait lobjet dune gestion sécuritaire. Je ne suis pas une victime.
Le prince que vous êtes ne pouvait donc pas faire cesser tout cela ?
Ce nest pas une question de personnes. Je nai pas été seul. Dautres groupes, dont des journalistes, ont connu cela aussi. Je me suis dailleurs toujours posé la question de savoir sil sagissait dune décision politique ou dune autonomisation de quelques lobbies.
Vous parlez dautres personnes et de journalistes. Vous nestimez pas quun prince a quand même droit à une "gestion" particulière ?
Peut-être, mais elle nen sera alors que plus grave.
Vous accusez le général Laânigri dêtre derrière cette cabale. Quest ce qui vous permet de laffirmer ?
Cest du passé. Jai dit ce que javais à dire. Jen reste là. Disons quen 3 ans, on a tous pris de la bouteille
(Sourire)
Pourquoi navez-vous pas réagi quand une partie de la presse marocaine vous insultait ?
Ça ne ma pas choqué. Jai vu des gens tirer sur mon père et mon oncle. Et jai traîné mes guêtres dans pas moins de 3 guerres civiles. Ces réflexes de courtisan ne mimpressionnent pas. Ce que jen ai retenu, cest un dysfonctionnement grave, qui aurait pu dégénérer. La raison dêtre du courtisan est de se prévaloir en flattant le prince. Ça, ça ne changera pas.
Vous reconnaissez-vous en tant que dissident de la monarchie marocaine ?
Si dissidence il y a, ce serait un état de fait quon aura créé. Quand jai commencé à me définir politiquement dans les années 90, il me semblait, comme à dautres, que la monarchie faisait son aggiornamento. Cette institution nétant pas monolithique, je me considérais être un élément de cette diversité. Encore récemment, cela a déchaîné des réactions très violentes. Je suis donc un dissident malgré moi.
Vous êtes un prince progressiste, revanchard ou joueur ?
Revanchard ? Non, je ne le suis pas. La revanche découle de la haine. Très tôt, jai appris que cétait le sentiment le plus fort chez les hommes. Quil faut le maîtriser, sinon il vous contrôle. Progressiste ? Oui, et je suis joueur à plus dun égard.
Vous pensez à quoi ?
Au jeu, au Fun Game. Cest un trait de la famille. The game must go on.
Vous avez déjà fait jouer votre rang de prince ?
Si javais voulu le faire, jaurais scotché mes fesses sur la chaise à côté de feu Sa Majesté Hassan II.
A gauche ou à droite ?
Jai toujours été ailier gauche.
Vous avez dit que vos frère et sur sont "parfaitement makhzénisés". Cest un tort ?
Je ne lai jamais dit.
Bien. Le sont-ils ?
Allez leur demander vous-même.
Depuis tout jeune, vous avez toujours fait votre vie ailleurs. Un prince ne peut-il pas avoir de carrière au Maroc ?
Jai passé deux décades à essayer de concilier mes convictions et ma réalité. Je ne suis pas arrivé à faire grand-chose. Quand jai quitté le Maroc, et ce nétait pas un exil, je voulais prendre du large. Jai réalisé que ma présence était contre-productive pour tout le monde. Quelle gênait le roi et la famille et quelle parasitait les vrais démocrates. La distance arrangeait donc tout le monde. Aujourdhui, je me considère culturellement et identitairement Marocain. Mais ma vie est ailleurs.
Cest parce que vous ne vouliez pas ressembler au genre de prince qua été votre père aux côtés de Hassan II que vous êtes parti ?
Lexpérience de mon père aux côtés de Hassan II ma beaucoup appris. Mais les situations ne sont pas analogues. Moulay Abdallah était le compagnon de lutte de Hassan II. Le soldat inconnu, cest dailleurs comme ça que jappelle sa tombe, comme me la suggéré un chef dÉtat en fonction que je ne nommerai pas. Maintenant, les temps ont changé.
Lhistoire a été injuste à légard de votre père ?
(Silence ému
) Ce nest pas dans une interview quon peut développer un thème pareil.
Il paraît quaprès la mort de votre père, vous vous êtes autoproclamé chef de votre petite famille. Cest vrai ?
Non. Mais disons quà 19 ans, je me suis retrouvé dans des souliers beaucoup plus grands que les miens. À essayer, de manière honorable et satisfaisante, de remplir une partie des fonctions protocolaires de Moulay Abdallah aux côtés de son frère. A continuer dêtre le réceptacle de beaucoup de monde pour qui mon père était un conduit vers Hassan II. Et finalement, à être le grand frère denfants en bas âge. Jai fini par dire à mon oncle : "je préfère être votre troisième fils plutôt que votre frère". Je voulais vivre ma jeunesse. Plus tard, jai eu des remords de ne pas avoir été assez présent pour mon frère et ma sur. Jai rattrapé cela 15 ans après. Cest peut-être mon plus grand accomplissement.
Comment ça se passait, avec Hassan II ?
Ce fut un défi terrible que de vouloir vivre ma vie, en Amérique en plus, face à un oncle traditionnel et autoritaire, voulant ramener le neveu dans son giron, dans la pure tradition islamique. Résultat : des pressions énormes qui se sont déployées de manière contradictoire sur 15 ou 20 ans.
Votre séjour aux États-Unis est à lorigine de votre complexe de supériorité ?
Plutôt à lorigine de la confiance en moi-même et de mon self esteem qui peuvent effectivement mener à un complexe de supériorité. Heureusment quon ma assez secoué pour me faire garder les pieds sur terre.
Hassan II est un personnage qui vous fascine ?
Un personnage qui ma marqué. Jai perdu mon père à lâge de 18 ans, Hassan II a donc, de facto, été mon père pendant 16 ans. Cela veut dire que jai presque autant vécu sous Moulay Abdallah que sous Hassan II.
En avez-vous gardé des séquelles ? Par exemple, vous arrive-t-il dêtre hassanien ?
Jai politiquement ouvert les yeux avec Moulay Abdallah. Mais ma vraie politisation a été mûrie aux côtés de Hassan II. Une grande partie de ma personnalité sest forgée parce que jai été autonome par rapport à lui. Cela na pas été facile.
Vous avez la réputation dêtre un piètre businessman
Je ne suis pas un golden boy, si cest ce que vous voulez dire. Ça ne ma jamais réussi. Comme pour beaucoup dautres choses, je nai jamais vraiment pu me développer au Maroc. Mais je gagne bien ma vie à létranger.
Vous êtes riche ?
Ça reste relatif.
TelQuel réserve sa couverture cette semaine au salaire du roi. Et le vôtre ?
Certainement largement inférieur au sien. Mon salaire me permet de vivre décemment.
Seulement ?
Disons confortablement.
Vous percevez un salaire de lÉtat ?
Un jour, lors dune partie de chasse, mon oncle ma convoqué pour me dire : "vu ton goût pour les westerns, tu nauras quun dollar troué". Et il me la donné ! Je lai encore, dailleurs. Aujourdhui, je vis de mon travail, au Maroc et en dehors du Maroc. Mon père a également laissé un patrimoine dont une bonne partie a été spoliée par des courtisans, et même des grosses pointures
Lesquelles ?
La règle, cest de ne pas donner les noms des tortionnaires, cest ça ? (éclat de rires)
Un prince qui souvre à la presse est un prince bavard ou transparent ?
Peut-être les deux. Aujourdhui, cest vous qui avez absolument tenu à ce que je vous parle.
Un ministre français avait dit : "un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne". Et un prince ?
Un prince ne fonctionne pas dans le cadre dune formation gouvernementale.
Vous réclamez le droit de vous exprimer "librement, sans obligation de réserve, sans renoncer à votre rang princier". Vous narrivez pas à choisir ?
Je me suis souvent posé cette question. Quand bien même je renoncerais à mon titre, il y aurait toujours quelquun pour répliquer : "ah, mais on ne renonce pas à une filiation biologique !". À un moment, jaurais chanté "Frère Jacques" à la sortie de la prière du vendredi, on aurait parlé dincitation à la révolution.
Vous financez Le Journal ?
Non.
Et Al Ayyam ?
Non plus.
Vous avez pourtant prêté à deux de ses actionnaires le montant de leur participation au capital
Il mest souvent arrivé daider des entrepreneurs qui voulaient se lancer dans les affaires. Dans ce cas, ces gens mavaient dit quils lançaient une affaire en Espagne.
Ils vous ont floué ?
Non.
Ils vous ont remboursé, alors ?
En partie, oui.
Vous avez déjà proposé à Mohammed VI de gouverner à ses côtés ?
Jamais. Ni de près ni de loin.
Pourquoi pas ?
Mon éducation ne me permet pas une telle insolence.
"Le Maroc, pays démocratique" est une déclaration qui vous irrite ?
Non, pourquoi est-ce quelle mirriterait ? Ça dépend de ce que vous voulez dire par "démocratique".
Qui permettrait aux Marocains de vivre pleinement leur citoyenneté
Jaurai une réponse académique : un régime est démocratique quand il a connu une transition et quil est en voie de parachever une consolidation. Nous ne sommes pas dans ce cas de figure.
Vit-on normalement quand on vit dans un palais, quand des personnes de lâge de vos parents se courbent à votre passage et vous embrassent lépaule 20 fois par jour ?
Non. Cest une déformation terrible de la réalité. Sil ny a pas de contact avec le monde extérieur pour rattraper cette déformation, on vit dans une bulle. Ça peut même mener à la destruction.
Une monarchie peut-elle encore être "sacrée", au XXIème siècle ?
La démocratie et la sacralité ne sont pas conciliables. Voilà toute la problématique du système politique marocain. Cest une question qui nous touche tous.
Le système serait en péril si un jour, il ne reposait plus sur le sacré ?
Le système, oui. La question est maintenant de dissocier la monarchie du système califal, ou de faire évoluer ce dernier. Réformer la monarchie est le seul moyen de la pérenniser.
Vous avez connu Hicham Mandari ?
Oui, jai dû le rencontrer deux ou trois fois dans ma vie.
Il revendiquait une filiation alaouite, et ça ne vous a pas fait réagir. Pourquoi ?
à quel titre aurais-je dû réagir ? Je ne représente que moi-même. Je moccupe de ma personne.
Par contrainte ou par choix ?
Par choix. Je naurais pas été aussi bien dans ma peau, sinon.
Les auditions publiques de lIER ont commencé cette semaine. Vous croyez à une réconciliation par le témoignage ?
Oui, mais je crois que cest insuffisant. Il faut aller jusquau bout de la démarche. Ces auditions ne sont pas une armature assez solide pour un processus de réconciliation complet. Cest très important mais ça ne peut quaccompagner la transition. Commencer par ça, cest inédit. Normalement, on commence par une réforme de la chose institutionnelle, par des élections fondatrices, etc. Maintenant, quelques éléments de la société civile ont voulu faire évoluer le système de lintérieur. Dautres ont peut-être cherché à linfiltrer, pour le faire entrer dans un engrenage intenable, tout en contradictions. Ce nest pas pour autant quil faut crier au scandale. Sauf que je me demande comment on peut parler de tout cela alors quAmnesty et Human Rights Watch viennent de relever des atteintes sérieuses aux droits humains, et que des livres sont encore interdits au Maroc
Rien na donc changé, selon vous ?
La question est de savoir si les dispositions prises après le 16 mai sont le fruit dun dysfonctionnement de la sécurité face à une menace dun nouveau genre, ou si on reconduit lapproche sécuritaire classique, cette fois contre une opposition islamiste. La question, pour moi, reste ouverte.
Vous croyez au salut par la société civile ?
Avant, on contrôlait le champ politique par la cooptation de ses acteurs. Aujourdhui, on coopte la société civile, comme vous dites, pour stériliser le politique. La logique des systèmes a la vie dure.
Vous trouvez normal que Driss Basri soit privé de son passeport ?
Je ne connais pas le détail de largumentaire des uns et des autres concernant la question du passeport. Quant à M. Basri, la question qui se pose est : veut-on le juger pour ses actes ? Dans ce cas, il ny a pas que lui quon devrait juger. Si ce nest pas le cas, il peut jouir de sa liberté, et même se présenter aux élections. Aux Marocains, alors, de choisir.
Quand vous parlez de jugement, vous pensez à votre oncle ?
Je ne trouve pas que la gestion du legs de Hassan II obéit à une démarche claire. La monarchie est un système politique basé sur la continuité. Aujourdhui, il y a une envie de scinder Hassan II en "bon" et "mauvais". Le "mauvais" quon attaque, sans jamais le nommer, pour construire la légitimité du nouveau règne. Et le "bon", qui constitue le socle confortable et imperturbable sur lequel repose la monarchie. Je pense à lédifice institutionnel et à lappareil administratif qui permettent au roi de gouverner tranquillement. Lexercice a ses limites.
Jeune Afrique a titré sur vous "lhomme qui voulait être roi". Comment avez-vous pris ça ?
Je me suis bien marré. Les posters dans la rue mont impressionné. Cétait du Michaël Jackson sans Michaël Jackson.
Pourquoi votre bureau est-il si discret ? Quespériez-vous trouver ? Une petite guérite de flics, au moins ?
(Rires) Je mestime heureux de ne pas avoir été embarqué par ces flics dont vous parlez.
A qui le doit-on si, après la mort de Hassan II, le Maroc na connu ni dictature des généraux ni émeutes sociales ?
À la maturité des Marocains, et à l'espoir suscité par le nouveau règne.
Quaimeriez-vous quon dise de Moulay Hicham quand il ne sera plus de ce monde ?
Quil a modestement, à côté dautres Marocains quil a eu lhonneur de côtoyer, uvré pour une troisième voie, entre la monarchie absolue et laventure, quand une fenêtre historique sest ouverte.
LHistoire ne retient malheureusement que les essais transformés
Exact. Machiavel disait : la politique, cest aussi la fortuna (chance). Et les peuples ne meurent jamais. |
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