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Square est le repère de toutes les manifestations de rue dAmsterdam. Appels à la paix en Irak, manifestations contre le mur de séparation, et dernière manifestation en date : des funérailles nationales suivies par plus de 200.000 personnes sur des écrans géants, qui ont caché les balcons du palais de Sa Majesté la reine. Les funérailles du réalisateur hollandais Théo Van Gogh, arrière petit-fils du peintre du même nom, tué par balles puis poignardé par un Marocain, à quelques mètres du Dam Square, alors quil roulait à bicyclette. Jeune maroco-hollandais, le tueur, Mohamed Bouyeri, est présenté comme un brillant étudiant, actif dans plusieurs cercles associatifs et dont lacte laisse tout le monde perplexe.
Ce soir, le Maroc tient une nouvelle fois la vedette au Dam Square. Deux banderoles bleues, avec linscription Marokko et Morocco, cachent les deux tours du Nieu Keurke, léglise royale, reconvertie depuis quelques années en salle dexposition. Lentrée est gardée par de nombreux policiers en uniforme et des vigiles en civil. A lintérieur, cest tout le gotha marocain de Hollande qui est réuni à loccasion du vernissage dune exposition sur le Maroc. Pour loccasion, deux princes, marocain et hollandais, font le déplacement. Une cérémonie officielle pour redorer limage du plus beau pays du monde. "Ceux qui sont là ce soir sont ceux qui ont réussi", lâche, le ton presque méprisant, Youssef, membre dune troupe de Dekka Merrakchia venue accueillir le prince marocain.
"Ceux qui ont réussi" sont en fait médecins, journalistes, avocats, designers ou enseignants universitaires. Dans une moindre mesure, ils sont aussi députés au parlement, membres de ladministration publique ou, dans un seul cas, maire-adjoint dAmsterdam. Des exemples dintégration ? Pas vraiment puisquà leur parler, on comprend que leur marocanité tient uniquement à lorigine de leurs parents. Pour tous, du moins une grande partie, ils sont hollandais et, vu la cérémonie où ils sont conviés, dorigine marocaine. Avec eux, on est loin du modèle du MRE qui rentre chaque été au pays ; ce ne sont même pas des MRE. Abdellah est Textil Designer à Rotterdam. Cest à peine sil parle arabe. La discussion senclenche donc en anglais. Il dit avoir réussi sa vie comme nimporte quel citoyen de ce pays, "comme il aurait très bien pu la rater". Le meurtre de Van Gogh ? Il condamne, mais il comprend les motifs de lassassin.
Hollandais, pas tous les mêmes
Perdus au milieu de cet étrange rassemblement people : les cinq membres de Sindibad, la troupe de Dekka Marrakchia. Ils se sont défaits de leur "qachabas" et ont enfilé des tenues de ville très correctes. Ils ont cependant du mal à se fondre dans la foule. Quoique hollandais de nationalité, ils ne sont pas nés en Hollande. Certains y sont venus faire des études, dautres pour rejoindre des parents émigrés. Tous revendiquent leur différence: "Nous sommes différents. Cest eux (les Hollandais de naissance) la source de tous les problèmes dans ce pays. Parce quils sont nés ici, ils se croient tout permis, alors que tout est régulé. Ils nont pas conscience de la liberté quoffre ce pays. Nous au moins, on a connu la privation au Maroc, et certains ont même goûté à la matraque des flics. Nous savons donc à quoi nous en tenir ici", affirme Youssef, chef de la troupe. Ces "frictions inter-communautaires" seront dailleurs relevées par de nombreux responsables associatifs marocains à Amsterdam.
La soirée se poursuit, presque naturellement, au Red Light District. Cest ici quon comprend mieux la liberté dont parlait le jeune Youssef. Même pour un visiteur non initié, le quartier rouge dAmsterdam na plus de secrets, tellement il a été médiatisé. Des deux côtés dun long canal deau, des vitrines éclairées par des faisceaux de lumière rouge présentent des femmes de tous les âges et de toutes les couleurs en petits dessous. Ici, rien ou presque nest interdit, mais tout est régulé. Les drogues douces sont en vente libre dans tous les cafés et les femmes accessibles, après une petite négociation. Quoiqu' exposées en vitrine, il est interdit de les prendre en photo ou de les humilier. "Un temple de la liberté", selon ce vendeur de sandwichs turc.
Un temple où les Marocains ont leur chapelle également. Le quartier ne chôme jamais et connaît sa plus grande affluence à partir de 20 heures. Ici, on ne sétonne plus dentendre parler marocain (rifain et oujdi pour être précis) à tous les coins de rue. Mais les profils sont foncièrement différents de ceux du Nieu Keurke. Lahbib a 31 ans. Il na pas quitté son poste, au milieu dun petit pont traversant le canal, depuis plusieurs minutes. Dans un hollandais approximatif, il apostrophe les quelques touristes qui passent à côté de lui : "Coke, Marijuana ?", peut-on déchiffrer. Détrompez-vous, Lahbib nest pas dealer. Cest un simple courtier qui vous mène là où vous pourrez faire vos provisions (70 euros le gramme de cocaïne). Il se laisse dailleurs facilement aller au jeu des questions-réponses. "Cela fait trois ans que je suis en Hollande. Je nai pas de papiers. Je vis dans la rue. Quand on membarque, je dis que je suis libanais et on me libère", raconte-t-il. Cest dailleurs en prison quil tombe dans le milieu. "Il y a beaucoup de Marocains dans les prisons. Beaucoup ne vivent que de la vente de drogue et du trafic de hashish marocain, largement apprécié ici. Les autres sont là pour vol, agressions, etc.".
Les lois qui changent
La discussion se poursuit dans un coffee shop, plus discret. A létage, cinq personnes baignent dans une fumée ici non suspecte. Au rez-de-chaussée, une jeune fille, au look Barbie, sert les boissons entre deux coups de tricot. Elle est dorigine marocaine mais refuse de dévoiler son nom ou de se laisser prendre en photo. Sa famille réside à Rabat et elle parle un arabe presque parfait. Pour elle, "on nest pas inquiété si on vit sa vie tranquillement. Bien sûr que nous aussi, on a nos islamistes et nos extrémistes, mais ce qua fait ce Marocain est un fait divers. Le problème, cest que la Hollande est un petit pays qui na jamais connu un crime comme celui-là. Des fous, il y en a partout. La religion rend les gens fous, regardez ce que fait Bush. Le problème est que maintenant tout va changer, et pour tous les Hollandais dorigine étrangère dans ce pays". La jeune fille parle en fait de la batterie de lois qui entreront peut-être en vigueur à partir de 2005. Personne nen sait encore rien. On parle dobligation pour les Hollandais dorigine de choisir entre les deux nationalités (le problème est que la nationalité marocaine ne se perd pas), dexpulser tout Hollandais dorigine étrangère au premier délit pénal, dinstaurer le contrôle didentité, etc. "Toutes ces mesures auraient soulevé un tollé avant le meurtre de Van Gogh, aujourdhui, personne nen parle parce que tout le monde est encore sous le choc", explique notre vendeur de sandwiches turc. Après le meurtre de Théo Van Gogh en effet, plusieurs mosquées et lieux de culte ont été saccagés, des écoles musulmanes brûlées, etc. La Hollande nattendait donc quun incident pour se retourner contre ceux qui faisait son mythe de tolérance, de diversité et douverture ? "Peut-être bien", répond H. Lanzing, professeur universitaire hollandais. "Depuis le 11 septembre, lEurope a durci ses lois sur lémigration, la Hollande a toujours revendiqué une sorte dexception communautaire. Pas nos musulmans, répétait la reine. Aujourdhui, le pays se réveille à la dure réalité quil nest peut-être pas si épargné que cela. Ce qui explique lapparition dune forme de racisme chez les Hollandais aujourdhui". M. Lanzing est-il donc raciste aujourdhui ? "Peut-être pas, mais beaucoup plus strict", explique-t-il. Je nen suis pas à ma première mésaventure avec des Hollandais dorigine marocaine. Mon fils a déjà été battu et agressé à deux reprises par des Marocains. Je ne peux pas lempêcher de leur en vouloir. Encore moins aujourdhui.
La religion, encore !
Vendredi, journée de prière. La mosquée égyptienne Attawhid est celle qui attire le plus de fidèles à Amsterdam. Cest aussi celle que fréquentait M. Bouyeri avant de commettre son crime. Les clients de ces mosquées (quelles soient turques, égyptiennes ou marocaines) sont, dans la plupart des cas, des personnes de troisième génération et des jeunes en quête identitaire. Depuis le meurtre de Van Gogh, une vingtaine dimams, aux prêches réputés virulents, sont sous surveillance. Désormais, ne peut plus être imam qui veut. Pour officier dans une salle de prière à Utrecht, Eindhoven, Rotterdam ou Amsterdam, un imam doit, dabord, maîtriser la langue de Van Gogh, puis passer par un test de culture générale, etc. "Une procédure censée filtrer les prédicateurs musulmans selon leur degré de culture et douverture desprit", explique un responsable de la mairie dAmsterdam.
Comme partout en Europe, aller à la rencontre du plus grand nombre de Marocains à Amsterdam vous mène en banlieue. "Samedi est la journée shopping dans les quartiers arabes", dit-on. Facile de vous y rendre. Les Marocains se sont approprié Amsterdam. Leurs souks portent désormais le nom du tram qui y mène. Souk 3, 16, 13, etc. Le 13 (également appelé Kinkerstraat par la mairie dAmsterdam) se trouve justement à quelques dizaines de kilomètres de la gare centrale dAmsterdam, terminus de toutes les lignes de transport public. Un Barbès hollandais, pour ainsi dire. On y trouve du Ghassoul, des tajines, des copies piratées de Bandia de Said Naciri et des CD de Najat Atabou. Au comptoir de Abdennbi, dans la galerie commerciale, quelques plats authentiques comme la Bissara et la Harcha sont quotidiennement servis. Ici, on vit tranquillement ; ce qui renforce lidée que lincident de Bouyeri est un fait divers. Malheureux du reste puisque les conséquences, surtout au niveau des lois, risquent de toucher tous les Hollandais dorigine étrangère. "Nos commerces en souffrent. Des Hollandais refusent désormais dacheter chez nous. Jespère que ça va passer mais rien ne sera plus comme avant, cest sûr", affirme Haj Bakkali, un commerçant sexagénaire du Kinkerstraat. "Le modèle hollandais dintégration est aujourdhui dans limpasse. Les Pays-bas profitent du meurtre de Van Gogh pour mettre à niveau ses lois sur lémigration", résume Lanzing, le professeur universitaire. Une page est tournée.
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