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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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De notre envoyé spécial à Amsterdam, Driss Bennani

Terrorisme. La Hollande traumatisée

L'assassin, Mohamed Bouyeri (AFP)
6 semaines après le meurtre de Théo Van Gogh par Mohamed Bouyeri, la Hollande a les caméras braquées sur les 300.000 expatriés du royaume. S’agit-il de Marocains ou de Hollandais d’origine marocaine ? C’est là tout le dilemme d’un pays tolérant et ouvert, à la limite du libertaire.


En ces premiers jours d’hiver, Amsterdam enfile, très tôt, sa robe de nuit. Et sur le Dam Square, place centrale de la ville, un sapin de plusieurs mètres de haut a été placé juste en face du palais royal, alors que de grosses enceintes égrènent des notes plutôt rythmées. C’est ici que les habitants et touristes de la ville fêteront, dans quelques jours, le passage en 2005. Depuis la transformation du palais en attraction touristique, le Dam
Square est le repère de toutes les manifestations de rue d’Amsterdam. Appels à la paix en Irak, manifestations contre le mur de séparation, et dernière manifestation en date : des funérailles nationales suivies par plus de 200.000 personnes sur des écrans géants, qui ont caché les balcons du palais de Sa Majesté la reine. Les funérailles du réalisateur hollandais Théo Van Gogh, arrière petit-fils du peintre du même nom, tué par balles puis poignardé par un Marocain, à quelques mètres du Dam Square, alors qu’il roulait à bicyclette. Jeune maroco-hollandais, le tueur, Mohamed Bouyeri, est présenté comme un brillant étudiant, actif dans plusieurs cercles associatifs et dont l’acte laisse tout le monde perplexe.
Ce soir, le Maroc tient une nouvelle fois la vedette au Dam Square. Deux banderoles bleues, avec l’inscription Marokko et Morocco, cachent les deux tours du Nieu Keurke, l’église royale, reconvertie depuis quelques années en salle d’exposition. L’entrée est gardée par de nombreux policiers en uniforme et des vigiles en civil. A l’intérieur, c’est tout le gotha marocain de Hollande qui est réuni à l’occasion du vernissage d’une exposition sur le Maroc. Pour l’occasion, deux princes, marocain et hollandais, font le déplacement. Une cérémonie officielle pour redorer l’image du plus beau pays du monde. "Ceux qui sont là ce soir sont ceux qui ont réussi", lâche, le ton presque méprisant, Youssef, membre d’une troupe de Dekka Merrakchia venue accueillir le prince marocain.
"Ceux qui ont réussi" sont en fait médecins, journalistes, avocats, designers ou enseignants universitaires. Dans une moindre mesure, ils sont aussi députés au parlement, membres de l’administration publique ou, dans un seul cas, maire-adjoint d’Amsterdam. Des exemples d’intégration ? Pas vraiment puisqu’à leur parler, on comprend que leur marocanité tient uniquement à l’origine de leurs parents. Pour tous, du moins une grande partie, ils sont hollandais et, vu la cérémonie où ils sont conviés, d’origine marocaine. Avec eux, on est loin du modèle du MRE qui rentre chaque été au pays ; ce ne sont même pas des MRE. Abdellah est Textil Designer à Rotterdam. C’est à peine s’il parle arabe. La discussion s’enclenche donc en anglais. Il dit avoir réussi sa vie comme n’importe quel citoyen de ce pays, "comme il aurait très bien pu la rater". Le meurtre de Van Gogh ? Il condamne, mais il comprend les motifs de l’assassin.

Hollandais, pas tous les mêmes
Perdus au milieu de cet étrange rassemblement people : les cinq membres de Sindibad, la troupe de Dekka Marrakchia. Ils se sont défaits de leur "qachabas" et ont enfilé des tenues de ville très correctes. Ils ont cependant du mal à se fondre dans la foule. Quoique hollandais de nationalité, ils ne sont pas nés en Hollande. Certains y sont venus faire des études, d’autres pour rejoindre des parents émigrés. Tous revendiquent leur différence: "Nous sommes différents. C’est eux (les Hollandais de naissance) la source de tous les problèmes dans ce pays. Parce qu’ils sont nés ici, ils se croient tout permis, alors que tout est régulé. Ils n’ont pas conscience de la liberté qu’offre ce pays. Nous au moins, on a connu la privation au Maroc, et certains ont même goûté à la matraque des flics. Nous savons donc à quoi nous en tenir ici", affirme Youssef, chef de la troupe. Ces "frictions inter-communautaires" seront d’ailleurs relevées par de nombreux responsables associatifs marocains à Amsterdam.
La soirée se poursuit, presque naturellement, au Red Light District. C’est ici qu’on comprend mieux la liberté dont parlait le jeune Youssef. Même pour un visiteur non initié, le quartier rouge d’Amsterdam n’a plus de secrets, tellement il a été médiatisé. Des deux côtés d’un long canal d’eau, des vitrines éclairées par des faisceaux de lumière rouge présentent des femmes de tous les âges et de toutes les couleurs en petits dessous. Ici, rien ou presque n’est interdit, mais tout est régulé. Les drogues douces sont en vente libre dans tous les cafés et les femmes accessibles, après une petite négociation. Quoiqu' exposées en vitrine, il est interdit de les prendre en photo ou de les humilier. "Un temple de la liberté", selon ce vendeur de sandwichs turc.
Un temple où les Marocains ont leur chapelle également. Le quartier ne chôme jamais et connaît sa plus grande affluence à partir de 20 heures. Ici, on ne s’étonne plus d’entendre parler marocain (rifain et oujdi pour être précis) à tous les coins de rue. Mais les profils sont foncièrement différents de ceux du Nieu Keurke. Lahbib a 31 ans. Il n’a pas quitté son poste, au milieu d’un petit pont traversant le canal, depuis plusieurs minutes. Dans un hollandais approximatif, il apostrophe les quelques touristes qui passent à côté de lui : "Coke, Marijuana ?", peut-on déchiffrer. Détrompez-vous, Lahbib n’est pas dealer. C’est un simple courtier qui vous mène là où vous pourrez faire vos provisions (70 euros le gramme de cocaïne). Il se laisse d’ailleurs facilement aller au jeu des questions-réponses. "Cela fait trois ans que je suis en Hollande. Je n’ai pas de papiers. Je vis dans la rue. Quand on m’embarque, je dis que je suis libanais et on me libère", raconte-t-il. C’est d’ailleurs en prison qu’il tombe dans le milieu. "Il y a beaucoup de Marocains dans les prisons. Beaucoup ne vivent que de la vente de drogue et du trafic de hashish marocain, largement apprécié ici. Les autres sont là pour vol, agressions, etc.".

Les lois qui changent
La discussion se poursuit dans un coffee shop, plus discret. A l’étage, cinq personnes baignent dans une fumée ici non suspecte. Au rez-de-chaussée, une jeune fille, au look Barbie, sert les boissons entre deux coups de tricot. Elle est d’origine marocaine mais refuse de dévoiler son nom ou de se laisser prendre en photo. Sa famille réside à Rabat et elle parle un arabe presque parfait. Pour elle, "on n’est pas inquiété si on vit sa vie tranquillement. Bien sûr que nous aussi, on a nos islamistes et nos extrémistes, mais ce qu’a fait ce Marocain est un fait divers. Le problème, c’est que la Hollande est un petit pays qui n’a jamais connu un crime comme celui-là. Des fous, il y en a partout. La religion rend les gens fous, regardez ce que fait Bush. Le problème est que maintenant tout va changer, et pour tous les Hollandais d’origine étrangère dans ce pays". La jeune fille parle en fait de la batterie de lois qui entreront peut-être en vigueur à partir de 2005. Personne n’en sait encore rien. On parle d’obligation pour les Hollandais d’origine de choisir entre les deux nationalités (le problème est que la nationalité marocaine ne se perd pas), d’expulser tout Hollandais d’origine étrangère au premier délit pénal, d’instaurer le contrôle d’identité, etc. "Toutes ces mesures auraient soulevé un tollé avant le meurtre de Van Gogh, aujourd’hui, personne n’en parle parce que tout le monde est encore sous le choc", explique notre vendeur de sandwiches turc. Après le meurtre de Théo Van Gogh en effet, plusieurs mosquées et lieux de culte ont été saccagés, des écoles musulmanes brûlées, etc. La Hollande n’attendait donc qu’un incident pour se retourner contre ceux qui faisait son mythe de tolérance, de diversité et d’ouverture ? "Peut-être bien", répond H. Lanzing, professeur universitaire hollandais. "Depuis le 11 septembre, l’Europe a durci ses lois sur l’émigration, la Hollande a toujours revendiqué une sorte d’exception communautaire. Pas nos musulmans, répétait la reine. Aujourd’hui, le pays se réveille à la dure réalité qu’il n’est peut-être pas si épargné que cela. Ce qui explique l’apparition d’une forme de racisme chez les Hollandais aujourd’hui". M. Lanzing est-il donc raciste aujourd’hui ? "Peut-être pas, mais beaucoup plus strict", explique-t-il. Je n’en suis pas à ma première mésaventure avec des Hollandais d’origine marocaine. Mon fils a déjà été battu et agressé à deux reprises par des Marocains. Je ne peux pas l’empêcher de leur en vouloir. Encore moins aujourd’hui.

La religion, encore !
Vendredi, journée de prière. La mosquée égyptienne Attawhid est celle qui attire le plus de fidèles à Amsterdam. C’est aussi celle que fréquentait M. Bouyeri avant de commettre son crime. Les clients de ces mosquées (qu’elles soient turques, égyptiennes ou marocaines) sont, dans la plupart des cas, des personnes de troisième génération et des jeunes en quête identitaire. Depuis le meurtre de Van Gogh, une vingtaine d’imams, aux prêches réputés virulents, sont sous surveillance. Désormais, ne peut plus être imam qui veut. Pour officier dans une salle de prière à Utrecht, Eindhoven, Rotterdam ou Amsterdam, un imam doit, d’abord, maîtriser la langue de Van Gogh, puis passer par un test de culture générale, etc. "Une procédure censée filtrer les prédicateurs musulmans selon leur degré de culture et d’ouverture d’esprit", explique un responsable de la mairie d’Amsterdam.
Comme partout en Europe, aller à la rencontre du plus grand nombre de Marocains à Amsterdam vous mène en banlieue. "Samedi est la journée shopping dans les quartiers arabes", dit-on. Facile de vous y rendre. Les Marocains se sont approprié Amsterdam. Leurs souks portent désormais le nom du tram qui y mène. Souk 3, 16, 13, etc. Le 13 (également appelé Kinkerstraat par la mairie d’Amsterdam) se trouve justement à quelques dizaines de kilomètres de la gare centrale d’Amsterdam, terminus de toutes les lignes de transport public. Un Barbès hollandais, pour ainsi dire. On y trouve du Ghassoul, des tajines, des copies piratées de Bandia de Said Naciri et des CD de Najat Atabou. Au comptoir de Abdennbi, dans la galerie commerciale, quelques plats authentiques comme la Bissara et la Harcha sont quotidiennement servis. Ici, on vit tranquillement ; ce qui renforce l’idée que l’incident de Bouyeri est un fait divers. Malheureux du reste puisque les conséquences, surtout au niveau des lois, risquent de toucher tous les Hollandais d’origine étrangère. "Nos commerces en souffrent. Des Hollandais refusent désormais d’acheter chez nous. J’espère que ça va passer mais rien ne sera plus comme avant, c’est sûr", affirme Haj Bakkali, un commerçant sexagénaire du Kinkerstraat. "Le modèle hollandais d’intégration est aujourd’hui dans l’impasse. Les Pays-bas profitent du meurtre de Van Gogh pour mettre à niveau ses lois sur l’émigration", résume Lanzing, le professeur universitaire. Une page est tournée.

 
 
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