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une classe de 5ème (dénommée plus tard 2ème AS) et Driss Basri était dedans. Je l'ai eu l'année suivante en 4ème, puis en 3ème. Il m'a laissé un souvenir marquant. Sa première qualité, c'était la discipline. On lui demandait de faire un devoir, d'apprendre une leçon pour le lundi, la mission était accomplie, immanquablement. Il obéissait à toutes les consignes. C'était, somme toute, un élève agréable, pas bavard, ni bagarreur, ni ingérant. Il avait un regard plein de douceur, toujours intéressé. C'était un enfant qui n'avait pas encore mué, mais il avait un regard d'homme. Il était d'un milieu très pauvre et n'était pas chaudement vêtu l'hiver. Ses pieds étaient mal chaussés et pour la nourriture, ça ne devait pas être Byzance tous les jours. Il n'était pas maigrichon, non, mais il avait le teint un peu jaune. Il n'a pas eu une enfance gâtée. C'est pourquoi il était si heureux en classe et ne cherchait noise à personne. Il était bien vu de ses camarades. Il était modeste et réservé, ne cherchait jamais à se mettre en avant, mais était toujours prêt à rendre service, quand il le fallait. Je ne l'ai jamais vu se chamailler avec quiconque, ni chercher querelle à qui que ce soit.
Driss Basri était un très bon camarade. Il a d'ailleurs gardé des liens d'amitié avec tous ses condisciples. Plusieurs sont devenus des gouverneurs, comme Ahmed Moteâ, El Mehdi Mottaquillah et Assad Mohamed, décédé depuis. Seul importait pour les élèves de passer dans la classe supérieure et de décrocher le BEPC et le CESM (Certificat d'études secondaires musulmanes). Mes six meilleurs élèves, dont Driss Basri, ont tous eu 20 sur 20 en dictée et questions au BEPC, passé au lycée Lyautey à Casablanca (actuellement lycée Mohammed V).
Pendant les trois années où j'avais eu en classe Basri et ses camarades, je leur avais fait faire du théâtre. Basri a joué du Molière. Il a chanté dans ma chorale et s'en souvient encore aujourd'hui; il est toujours capable de chanter les morceaux qu'il avait alors appris. Dans ma chorale, j'avais besoin de sopranos, des enfants qui n'avaient pas encore mué et qui pouvaient monter haut dans les aigus : Driss Basri en était un des rares.
Un fait très marquant eut lieu en 1957, juste avant le BEPC. C'était durant le mois de juin, au début du ramadan. Pour une raison inconnue, il n'y avait qu'une quinzaine d'élèves sur 35, ce jour-là. Les fenêtres de la classe donnaient toutes sur la rue. Nous avons soudain entendu des hurlements et tous les élèves présents se sont précipités aux fenêtres pour voir ce qui se passait. Un malheureux qui avait été surpris à manger était en train de se faire lapider à mort par la foule en furie, comme cela s'est d'ailleurs encore passé lors du dernier ramadan à Settat même. Pour moi, c'était une chose horrible, qui se passait à quelques mètres à peine de distance. Quelques uns des élèves excitaient même la foule. Un seul d'entre eux n'avait pas bougé de sa place, recevant comme moi les informations par le biais de tous les autres, spectateurs directs. C'était Driss Basri. Je lui ai jeté un regard désespéré, qui voulait dire qu'il fallait faire quelque chose pour sauver ce malheureux. Par la force de son regard, sans dire mot, il m'a fait comprendre qu'on n'y pouvait rien. S'il y a quelque chose que j'aimais bien, chez lui, c'était son regard.
Ahmed Moteâ. Andromaque, le futur gouverneur
J'ai eu Ahmed Moteâ aussi comme élève, dans les mêmes classes que Basri. Il s'appelait Belhaj, à l'époque. Ce n'est qu'après, au moment de la généralisation du livret d'état civil, qu'on lui a fait changer de nom, ainsi qu'à une bonne partie de la population. C'était un garçon très grand, très maigre, avec de longues mains et de longs poignets, toujours les yeux baissés. Quand j'ai étudié avec mes élèves de 3ème ce chef-d'uvre qu'est Andromaque, je n'aurais pas pu trouver mieux que lui pour jouer le rôle-titre. Il avait la gravité et la force intérieure du personnage. Le revoyant en mémoire à cette époque, je revois Andromaque. C'était un élève assez renfermé et silencieux, mais qui vivait avec intensité en lui.
David Dadoun. De Yeshiva au Bureau de liaison
En 1958, sous la présidence de De Gaulle, j'avais été radié des cadres de l'enseignement par le ministère français de tutelle, pour avoir signé et fait signer la motion des 481, un appel en faveur de la négociation avec le FLN en vue de l'accession de l'Algérie à l'indépendance. J'en étais réduit à la quote-part de mon salaire versée par l'État marocain. Cette situation a d'ailleurs perduré pendant neuf ans. Pour arrondir mes fins de mois, je faisais des vacations dans un lycée "yeshiva", un établissement scolaire juif marocain situé rue Galilée, dans le quartier Gautier. Cela me convenait parfaitement, car c'était des classes pas trop chargées et dont le niveau était élevé. David Dadoun a été mon élève en classe de première partie du baccalauréat. Il avait une aptitude singulière à raisonner, à décortiquer le fait littéraire, avec une très grande capacité d'accumulation de connaissances et de mémorisation. C'était ma référence. Je le lui ai d'ailleurs dit quand je l'ai retrouvé, bien plus tard, dans les années 90, alors qu'il était revenu au Maroc dans un rôle de "quasi-ambassadeur", en tant que responsable du bureau de liaison israélien à Rabat. Il m'a lui-même beaucoup touché quand il s'est proposé de traduire en hébreu mon roman Des pruneaux dans le tajine. Je me souviens d'une fête nationale israélienne donnée dans les locaux de la représentation, où j'ai retrouvé diverses personnalités marocaines, dont, entre autres, Chaïbia et Tayeb Saddiki, invités par David Dadoun et qui avaient eu le culot de venir. C'était une rencontre extrêmement agréable autour d'un homme qui avait su regrouper autour de lui des personnes dont il estimait la fréquentation bénéfique pour son pays. C'était l'époque où la diplomatie israélienne caressait l'espoir d'organiser un voyage royal à Tel Aviv.
Driss Jettou. Déjà discret, le futur premier ministre
À la même époque, j'ai eu également comme élève Driss Jettou, au lycée Moulay Abdallah, qui restait mon lieu de travail principal. C'était un privilège alors que d'être scolarisé dans un lycée. Il n'y en avait que trois à Casablanca: le lycée Moulay Abdallah, le lycée Al Khawarizmi et le lycée Moulay Hassan. Ce n'est qu'après qu'il y a eu une floraison de lycées, en même temps d'ailleurs qu'une baisse générale du niveau, des professeurs d'abord et des élèves ensuite, sans compter les problèmes causés par le surnombre.
Bref, au moment de la signature de la motion des 481 qui me valut une radiation des cadres par la France, les élèves du lycée Moulay Abdallah avaient rédigé leur propre motion, en arabe, pour me marquer leur solidarité ; et je crois bien que Driss Jettou était parmi les signataires.
Il était interne, en provenance d'El Jadida. C'était un bon élève, ayant opté pour une section scientifique. Il avait de bons résultats, aussi bien dans les disciplines scientifiques que littéraires. Malheureusement, la part du français était réduite, dans ces sections-là, à quatre heures par semaine et l'épreuve écrite du bac se bornait à un résumé de texte.
C'était un garçon taciturne et qui ne frayait guère avec ses camarades. Je vois encore Jettou se dirigeant à chaque fois par la gauche, marchant lentement, de sa démarche extrêmement souple, la tête penchée en avant, alors que tous les autres prenaient par la droite, vers le fond de la cour qui menait à l'internat. Ce garçon avait visiblement une vie intérieure intense et ne tenait pas trop à se faire remarquer ni à se mêler aux autres. Je ne l'ai jamais entendu crier ni avoir un geste violent ou vulgaire. C'était vraiment quelqu'un qui, comme on dit en arabe dialectal, "entrait dans le souk de sa tête". Je garde, vivace, le souvenir de sa démarche, celle de quelqu'un qui marchait en pensant. Il ne se précipitait jamais et prenait son temps dans tout ce qu'il faisait, même pour parler. D'ailleurs, il n'aimait pas trop parler. Ce n'était pas quelqu'un qui aurait voulu spontanément prendre la parole, mais qui demandait à réfléchir, avant de s'exprimer sur quoi que ce soit. C'était pour cela que l'écrit était un exercice qui convenait mieux à sa nature. Il m'impressionnait par son calme et sa concentration. C'est à peu près tout ce que je puis dire le concernant... Une chose encore, cependant. Il avait une carrure athlétique. J'ai été très surpris, quand je l'ai revu, de voir ce qu'il était devenu, sur le plan physique en tant qu'homme mûr. J'avais gardé, personnellement, le souvenir d'un adolescent élancé.
Bachir Mustapha Sayed. Les germes de la dissidence
D'octobre 1970 à fin juin 1973, j'ai été en poste à Agadir. Ce furent mes trois dernières années en tant qu'enseignant, avant que je ne devienne inspecteur de l'Enseignement. Dans une de mes classes, durant l'année scolaire1971/72, une seconde (5ème année secondaire dans le système marocain), il y avait Bachir Roukaïbi, plus connu à présent sous le nom de Bachir Mustapha Sayed, frère d'El Ouali et n° 2 du Polisario.
Il n'était pas soussi. Il était originaire de Villa Cisneros (Dakhla). Il avait fait ses études, jusque-là en espagnol. Il était grand de taille, très osseux, avec un nez fort, assez dominateur. Il avait une belle prestance. Il s'exprimait avec un fort accent espagnol, qu'il n'a pas cherché à perdre. Il possédait par contre un vocabulaire très riche, à forte connotation hispanisante, ce qui donnait parfois des résultats assez savoureux. Il a très vite assimilé toutes les subtilités de la langue française. C'était quelqu'un qui s'épanouissait parfaitement dans le bloc de la classe et qui était là, bien présent. Il avait beaucoup lu; Sartre, Malraux, Camus, des poètes et des écrivains espagnols à tendance révolutionnaire que je ne connaissais pas. Il n'était pas modeste en revanche, et semblait assez satisfait de ce qu'il était. Il a déclaré un jour en classe, à mon intention : "Je suis un élément petit m de l'ensemble grand M". Comme je ne comprenais pas le sens de cette phrase, je lui ai demandé de m'éclairer ; il m'a répondu : "C'est pourtant simple. Petit m = marocain, grand M = Maroc". Voilà donc l'équation chère à Monsieur Bachir Roukaïbi, futur Bachir Mustapha Sayed et numéro 2 du Polisario.
Souvent, pour donner une explication quelconque à mes élèves, sur un point qui pouvait leur sembler obscur, je m'adressais à lui, lui demandant de répondre à ma place. Un jour, il m'a lancé cette remarque, à la limite de l'insolence : "Je ne suis pas ici pour déboucher des oreilles hermétiquement closes". Jai admiré le choix des mots, le phrasé, mais je nai pas apprécié lintention. Ce fut l'année des grèves, attisées de façon néfaste par le journal L'Opinion, organe du parti l'istiqlal. Dans les lycées à travers le Maroc, on entendait des slogans du genre : "1, 2, 3, pas de roi, 4, 5, 6, plus de police!". En tant quenseignant, javais envie de continuer à communiquer des connaissances à mes élèves. Ce jour-là, ils étaient donc revenus, après plusieurs semaines dabsence. Cétait au mois de mai et il y avait un énorme retard à rattraper. Roukaïbi était là, élève dominant, qui préférait régner à partir du fond de la classe. Son objectif était très clair : faire sortir les élèves du cours. Son discours était quon avait repris les classes à cause de la menace et du chantage des autorités. On devait reprendre la grève. On navait pas obtenu satisfaction. Les camarades arrêtés navaient pas été relâchés. La consigne, quil avait transmise à ses camarades était de ne pas piper mot. A la fin du cours, tous les élèves sortirent, sauf Roukaïbi, qui se dirigea vers mon bureau et me dit, la tête un peu basse : "Monsieur, je mexcuse, mais je milite et je lutte pour ce que je crois". Je lui ai répondu que moi aussi, et il ma dit : "Je sais, bravo". Je ne lui ai pas retourné son bravo. Puis il est sorti. C'est la dernière fois que je l'ai vu. Cette année-là fut une année blanche.
Lannée suivante, je préparais mon concours dinspecteur de lEnseignement. Je nai donc assuré quun demi-service et je ne lai pas eu comme élève. Lannée daprès, jétais basé à Rabat et jai appris, au cours du printemps 1974, que les sept internes sahraouis dAgadir, dont Bachir Roukaïbi et un certain Maa El Aïnine, ne sétaient pas présentés aux classes du matin. On ne les a plus jamais revus. Pour leurs camarades du lycée, cétait clair, ils avaient été arrêtés. Du coup, décision de grève, pour le lendemain et manifestations, aux cris de : "Rendez-nous nos camarades !". La police, alertée, arriva, commissaire en tête. Ce dernier fit réunir les élèves et leur dit cette phrase sublime : "Cette fois, je vous jure que cest pas nous".
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