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Coran, la religion. Comment interpréter cela ? Dune façon ou dune autre, ils ne sont pas en possession du sens coranique. Souvenez-vous de la phrase très célèbre qua prononcée le prophète trois jours avant sa mort : sayakounou al islam ghariban kama kana min qabl (lislam redeviendra létranger quil avait été). Le prophète était très lucide. Actuellement, la lettre a pris le dessus sur lesprit et il existe une dichotomie parfaite entre les deux. Lislam est pour moi un but à atteindre. Un musulman peut-il être athée ? Cest un contresens. Parce que chez nous, un musulman, cest un croyant. Mais en même temps, cest une affaire personnelle qui se déroule. Pourquoi limposer aux autres ? Noubliez pas la critique politique. Mon voyage en Turquie il y a trois ans ma frappé : ces mosquées à labandon, cette langue latinisée, cette coupure en deux
Quand jassiste à cette même Turquie, dirigée par Erdogan, mendiant son entrée à lEurope, je suis révolté. Est- ce un brevet dexistence ? Se souvient-on seulement de lEmpire ottoman qui a apporté partout un florilège de civilisation ? Qui en parle maintenant ? Toutes ces réunions de chefs dÉtat, loin de tout regard, cest une véritable mascarade ! Voir à la tête des États-Unis un type omniprésent qui a un hamous, un pois chiche, à la place du cerveau, est insupportable. Ce nest pas possible de voir le monde dirigé, soit par des cons soit par des hommes de guerre. Et quand les deux sont ensemble, cest grave. à ce moment-là, où est la fonction de lécrivain ? Que veut dire la littérature ? Jen ai marre de la littérature ! Il y a aujourdhui manipulation. Extrême, pour noyer le poisson. Jai donc décidé de faire exactement la même chose dans LHomme du passé, où linspecteur Ali manipule les personnages ; et moi, le lecteur. Cest une métaphore de la vaste entreprise qui est menée de par le monde, au nom de ce que lon appelle la démocratie. Quon me montre ce quest la démocratie, ce quest lislam, ce quest le catholicisme ! Si vous relisez mes uvres, vous vous apercevrez qu'elles sont politiques. De manière sous-jacente. Cest une de rage qui mhabite. Prenez Les Boucs, cest un cri dès le départ. Comment ne plus être violent après ?
Pour un passé bousculé
Pourquoi doit-on rejeter le passé ? Il fait partie de nos vies. Nous sommes fils de nos parents et nos parents sont fils des leurs. Quant à moi, je revendique tous mes aïeux. Faut-il magnifier le passé ? Oui et non. Je pense quavant il y a eu moins de violence. Aujourdhui, les tortures, les guerres, les massacres sont devenus chose banale. Je ne peux pas laccepter. Si on fait appel au passé, on peut avoir matière à juger et à comparer. Mais quappelle-t-on le temps présent ? Autrement dit, dans quel monde vit-on et où vis-je, à lâge de 78 ans ? Dans un poème de 1940 de Mohamed Hassan Mohamed, interprété par Abdelwahab, le chanteur dit à la fin : "Brûlez votre uvre et votre passé !", cest extraordinaire. Alors où sont nos poètes, autres que ceux de cour, où sont nos écrivains, autres que les flatteurs dOccident qui dénoncent leur société, et réveillent en certains lecteurs des fantasmes tels que Jemaâ El Fna ou Aïcha Qandicha ? Il faut aller voir et se rendre compte par soi-même. Et pas par les livres. Depuis 1954, jai attendu quun écrivain prenne la relève. On a peut-être imité, mais on na pas fait un autre Passé simple. Il y avait plusieurs révoltes dans ce livre : celle contre lautorité paternelle, mais surtout celle contre le langage. Avant, quand on écrivait sur nous autres Indiens du Maghreb, cétait un langage loukoum, Jean-Pierre Loti, les frères Tharaud, François Bonjean, etc. Moi, jai employé un autre langage que celui dun orientaliste. Ce livre, cest une révolte de lindividu qui se reconstitue tout seul, dune façon peut être hybride, mais qui dit demblée que ce nest pas lOccident qui est source de tous nos maux, mais cest aussi nous-mêmes. Il faut balayer devant notre porte et commencer par là. Mon bouquin nest pas une uvre autobiographique comme on la souvent prétendu. Sil lavait été, comment expliquer sa pérennité ? Pourquoi continuerait-il à toucher lensemble des générations marocaines ? Cinquante ans après, dans Lhomme qui venait du passé, que jai voulu comme livre journalistique, il y a cette même rupture de langage. Ce quil faut cest nous attaquer à nos vieilles idées, à nos gouvernants, à ces types qui ne fichent rien et qui oppriment nos peuples. Le problème de la Palestine me hante. On sest bercé dillusions avec les petits pas de Kissinger, le processus de paix, la feuille de route etc. Il nen sortira rien. Jai écrit une phrase qui a fait beaucoup mal, y compris à moi : "Aurons-nous jamais un autre avenir que notre passé ?". Si la civilisation arabo-musulmane sest éteinte, cest parce que nous navons pas pu apporter autre chose à lédifice humain. Il marrive de me demander pourquoi jécris. à quoi cela servira t-il ? La même question peut se poser à une plus grande échelle : que pouvons-nous faire au lieu dêtre à la traîne du monde occidental ? Cest notre faiblesse qui fait la puissance de lOccident.
Contre un Maroc carte postale
Quelles sont les relations que le Maroc entretient avec moi, le vieux Driss, Ba Driss ? Suis-je une sorte dalibi ? Un espoir ? Un réveilleur de consciences ? Je nen sais rien. En aucun cas, je ne voudrais être un conformiste, un parvenu, quelquun darrivé. à la question : Est-il arrivé ? Bernard Shaw répondait : oui, mais dans quel état ! Cette question appelle un certain développement hors contexte. Tout homme est appelé à mourir. Où souhaiterais-je être enterré ? La réponse vient delle-même : au Maroc. Cest une question extrêmement émotionnelle qui est là : le rattachement au pays. Pas le pays aux montagnes, au sable chaud, et au beau désert. Ce sont les gens qui me bouleversent. Je suis dépositaire de tous les espoirs et de toutes les désillusions de mes ancêtres. Ils ont tous déposé leurs rêves dans mon sang. La langue française, quant à elle, a été un réactif, une distanciation par rapport à mon pays et à moi-même. Cela a élargi mon horizon mais je reste très attaché à mon pays. Ce qui me touche le plus, ce sont ces jeunes, dial el médina, qui maccueillent, comme à Oujda, il y a deux ans. Ils minterrogent, les yeux pleins dattentes et avec un appétit de croire qui tourne à vide. Parfois, je suis pris à la gorge. Que leur répondre ?
Pour la remise en cause de soi
Le doute est salutaire au sein dune vie. Si on ne doute pas, on est des moutons. On se laisse berner par la pensée des autres. Jai cherché à avoir ma propre pensée au niveau social, politique, et même religieux. Je ne suis pas obligé de croire ce que disent les médias du monde. Je voudrais voir lautre face de lactualité. On parle par exemple de terrorisme, dislamisme... Et pourquoi pas de bushisme, de judaïsme, de catholicisme ? Je fais partie du tiers-monde. Je suis un fils du pays, je ne suis pas riche, jai voulu crever. En aucun cas, lOccident ne ma gagné. Pas même dans ma pensée. Dès le départ, jai voulu désapprendre ce quon ma appris. Cest donc constamment une remise en question, non seulement du monde dans lequel je vis - et je me demande dans quel monde je vis - mais aussi de moi-même. En commençant un livre, je fais toujours un bilan : où est-ce que jen suis ? Je nai jamais voulu écrire des romans "romans" ou de la fiction. Jai toujours souhaité amener le lecteur à réfléchir. Je sais que dans mon monde dorigine, au Maroc, les gens me suivent ; ils réfléchissent et nont pas de muselière. Je pose des questions, et en même temps je pose des questions aux questions : Alach ? Pourquoi ? Le grand danger qui guette lécrivain que je suis, cest de devenir un parvenu, vivre dans un confort moral et matériel, être installé avec ses livres. Quai-je à faire davoir telle gloriole, telle interview, tel artiste, etc. Je men fiche ! Je veux garder mon humanité, ma raison, ma liberté daimer mon prochain, létranger. Comme dans le temps où on les accueillait. Je nai pas de maison, pas de biens. Dès que je reçois des droits dauteur, je les donne. Jaide mes enfants, cest lavenir. Mais en ce qui me concerne, cest comme si je partais vers un jour nouveau : tout à découvrir, à remettre en question, à aimer. Et cest extrêmement difficile.
Contre la routine littéraire
Un écrivain qui sinstalle dans sa gloriole intellectuelle ou matérielle, cest de la routine. Prenez toute mon uvre, depuis Le passé simple jusquà LHomme qui venait du passé, dun ouvrage à lautre, cest un style, un sujet, un ton et un registre différents. Un écrivain peut-il écrire une uvre linéaire, de livre en livre ? Moi non. Cela ressemblerait à des séries télévisées qui sépuisent. Même les comédiens vieillissent. Regardez ces héros de bandes dessinées, ce Tintin dHergé, quon retrouve identique au fil du temps : imberbe, il na pas grandi et a toujours sa houppette. A-t-il un problème physique ou dEros ? Cest ce quon appelle le vieillissement des idées et cela guette lécrivain. Un écrivain ne doit pas avoir de privilèges ou dauréole. Il est comme une éponge, cest le porte-parole de ceux qui ne peuvent pas avoir de voix ou bien écrire. Pour autant, cela ne justifie pas quil soit un donneur de leçons. Je ne suis pas un donneur de leçons. Ce que je fais ? Je vide les placards, je sors les cadavres et je dis : regardez ce qui se passe !
Pour une identité mobile
Je me suis toujours arrangé pour vivre à côté de leau car je suis né à El Jadida, qui fait face à locéan atlantique. Mon insularité a une explication : quiconque naît, meurt seul. Ce sont là deux données exactes. La grande inconnue, cest la vie. On cherche à sen accommoder du mieux possible et mériter ce qui a été donné par Dieu, la Providence, ou la Nature. Cette insularité et ce besoin de solitude ne sont-ils pas au fond une affirmation de lindividu par rapport à la masse, de lexpression personnelle par rapport à lexpression consensuelle, telle quelle existe au Maroc ? Lorsque quelquun sort de la tribu, de telle classe sociale ou religieuse, on dit quil est chiite, sunnite ou wahhabite. Non. Il est musulman, un point cest tout. Au-delà des différences de pays et de croyances, pour moi cest un être humain. Il est égal quil soit roi, président ou chaouch. Je madresse à lui. Vous êtes un être humain et non pas un journaliste. Cest cette relation que jaime bien établir avec les gens. Il faut sortir de soi, de son pays, de son identité pour avoir une plus grande identité. Jai beaucoup voyagé à travers le monde, écouté, connu les autres et me suis enrichi à leur contact. Hormis aux États-Unis, jai ressenti à chaque fois une paix intérieure.
Pour lécriture de ce quon ne peut vivre
On écrit toujours ce quon ne peut pas vivre. Mais lécrivain est aussi, comme disait Camus, à la fois solidaire et solitaire. Il travaille devant une feuille blanche, il na rien dautre. Un compositeur a un piano, un luth, ou un clavecin. Il entend ce quil fait. Un professeur est accompagné. Mais quand un écrivain se retrouve tout seul devant ce papier, il souffre. Cest là quest la solitude. Allez, sors ce que tu as à dire. Ne mens pas au lecteur parce que si tu lui mens, tu te mens à toi-même. Se mentir à soi-même est la pire chose qui puisse arriver à un être humain. Lécriture peut aussi donner lieu à une uvre imaginative. Que serais-je devenu si jétais rentré chez moi en tant quingénieur chimiste, sans avoir jamais écrit de livres ? Mystère. Un verset dit : "votre prophète ne peut pas prévoir lavenir". Nous ne pouvons le prévoir, mais nous pouvons limaginer. Le véritable travail décriture se fait par cet imaginaire, bien plus vaste que le sensible ou lintellect.
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