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Arts plastiques. Cherkaoui, Gharbaoui, destins tragiques
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Par Maria Daïf

Arts plastiques. Cherkaoui, Gharbaoui, destins tragiques

Jilali Gharbaoui à gauche,
Ahmed Cherkaoui à droite
(Toutes les photos sont tirées
des livres "Fulgurances, Gharbaoui".
Yasmina Filali, 1993 et "La peinture
de Ahmed Cherkaoui". Ed. Shoof, 1976)
Les critiques d’art les ont élevés au rang de précurseurs de la peinture contemporaine au Maroc. Leur mort prématurée et brutale en a fait des mythes. Portraits croisés de Ahmed Cherkaoui et Jilali Gharbaoui.


Qu’a-t-on dit et écrit sur Ahmed Cherkaoui et Jilali Gharbaoui ? Pères de l’avant-garde picturale au Maroc, précurseurs dans l’art abstrait, l’encre des critiques d’art, des journalistes et d’autres artistes-peintres a coulé sur la révolte de l’un, les recherches plastiques presque obsessionnelles de l’autre, sur l’influence du
mysticisme sur les deux et surtout, sur leur vie si courte, sur leurs destins fulgurants et leur mort tragique. Jilali Gharbaoui est presque résumé à sa brutale et romanesque disparition, celle d’un homme, presque fou, rongé par l’alcool et la drogue, qui, un jour de l’année 1971 et à l’âge de 41 ans, mourra sur un banc public à Paris, au Champ de Mars. Ahmed Cherkaoui partira trop vite, trop tôt, d’une mort trop bête. A l’âge de 33 ans, alors qu’il avait décidé de rejoindre définitivement le Maroc, il meurt des complications d’une appendicite. Ni l’un ni l’autre n’auront vécu suffisamment pour jouir de la reconnaissance dont est entouré leur travail aujourd’hui. Jilali Gharbaoui est mort dans la misère la plus totale, et ses tableaux, aujourd’hui, sont non seulement recherchés, mais font partie des plus chers, puisque incarnant, avec ceux de Cherkaoui, une des périodes les plus importantes de l’histoire de l’art contemporain au Maroc. Au-delà du mythe, des passions qu’ils suscitèrent et qu’ils suscitent encore, qui étaient vraiment Ahmed Cherkaoui et Jilali Gharbaoui ?

Ahmed Cherkaoui. L’obsession du signe
C’est à Bejâad, petite bourgade de la Chaouia qu’Ahmed Cherkaoui vit le jour et passa son enfance et une partie de sa jeunesse. Il y alla au m’sid et rien ni personne à ce moment-là ne le destinait à la carrière qui l’attendait : "On ne peut pas résumer une vie et dire avec certitude que tel événement a pu être décisif dans l’éveil d’une vocation", écrira Edmond Amran El Maleh dans "La peinture de Ahmed Cherkaoui"*, poursuivant pourtant que c’est la ruine de son père qui mena le jeune garçon à apprendre un métier, la calligraphie ; "le désir alors, paraît s’accorder avec la nécessité"… Ahmed Cherkaoui, approfondira son apprentissage auprès d’un grand maître à Casablanca et pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, il réalise affiches, panneaux publicitaires, et enseignes. A Bejaâd, on se souvient d’ailleurs encore de cette dernière calligraphie murale, reproduisant le nom d’un parti, qu’ils ont douloureusement vu disparaître, il y a à peine quelques années, effacée non pas par le temps mais par des mains ignorantes. De Casablanca, Ahmed Cherkaoui part à Paris à l’école des Métiers d’Art où il s’intéresse avant tout aux arts graphiques. Mais secrètement, il peint aussi et s’interroge sur la confrontation de la peinture avec la réalité marocaine. Commence alors une longue réflexion qui l’animera sa vie durant. Réflexion sur "le signe", quête de l’universalité en partant de la culture populaire marocaine, préoccupation d’élaborer un style personnel. Dès le début des années 60, répondant à "une irrépressible émergence des racines", écrira Abdelkébir Khatibi, dans le livre édité par Mohamed Melehi (La peinture de Ahmed Cherkaoui), Cherkaoui relève tatouages, jeux de tapisserie, motifs artisanaux, autant de formes qu’il appelait "Les signes de ma mère". Fortement influencé par l’école de Paris, Cherkaoui, tout en reproduisant ces signes, cède à la liberté de la création et parallèlement nourrit une recherche sur l’écriture originelle, celle du Coran. Dès 1962, il entame une série d’expositions à Paris comme au Maroc, qui le consacreront vite comme l’un des espoirs de la peinture moderne internationale. En 1964, l’emprise d’une quête spirituelle se lit sur ses toiles : Noé, la Prière, Mont des Oliviers ou Signe du Ciel. En 1967, il entame un travail d’illustration du diwan du soufi Al Hallaj qui le fascinait et envisage de rentrer s’installer au Maroc : "Je cherchais à Paris la célébrité, j’y renonce. Je rentre au Maroc, je veux former les enfants de chez nous ; si nous voulons sortir du sous-développement, il nous fait tous mettre la main à la pâte". La vie en décidera autrement et Ahmed Cherkaoui, en pleine maturité artistique, décède prématurément, la même année. Les années qui suivirent furent celles de sa consécration ultime, à Paris comme à Casablanca, on rendra hommage à l’homme généreux, doué d’un pouvoir de séduction hors normes, et à l’artiste, celui de la mémoire et du signe.



Edmond Amran El Maleh parle de Cherkaoui

"Au-delà de l’option figée entre les deux pôles de la tradition et de la modernité, Ahmed Cherkaoui a inscrit par son œuvre la possibilité d’ouvrir d’autres voies. Si une vision mystique entoure d’une certaine lumière une perspective essentielle de sa peinture, il n’est pas pour autant rejeté hors du temps présent, hors du destin de la peinture moderne marocaine. Il a partagé les interrogations qui la travaillent, les contradictions qui la secouent, les problèmes qui l’assaillent. Il a été peintre avant tout. Le dernier mot reste à la peinture, à la sienne, qui malgré sa disparition prématurée, laisse un exemple".

in : La peinture de Ahmed Cherkaoui, aux Editions Shoof, 1976



Jilali Gharbaoui. La violence de l’art
L’artiste-peintre Mohamed Melehi qui connut l’homme le décrit ainsi : "Révolté, détestant la demi-mesure, passionné et solitaire". La vie de Jilali Gharbaoui, qui commença à Jorf El Melh (près de Sidi Kacem) où il est né, fut jonchée de dures épreuves, de malheurs, de combats, de crises de folie, de tentatives de suicide. Une vie aujourd’hui encore mystérieuse, puisque "une biographie exhaustive et détaillée est impossible à établir… Trop peu de documents révèlent avec exactitude les événements et leurs dates", lit-on dans "Fulgurances. Gharbaoui", le livre consacré au peintre par Yasmina Filali. Il y est pourtant relaté qu’alors qu’il n’avait pas dix ans, Jilali Gharbaoui perd ses deux parents et se retrouve d’abord adopté par un de ses oncles, ensuite dans un orphelinat. Il part à Fès pour ses études secondaires, suit des cours de peinture le soir et vend des journaux avenue Mohammed V. C’est dans ces années-là, (les années 40/50) qu’il manie le pinceau et peint ses premiers tableaux impressionnistes. Le hasard des connaissances fera qu’on le soutiendra pour obtenir une bourse à Paris. C’est là que commenceront ses premières crises et de retour au Maroc en 1956, il se coupe les veines, puis attente à nouveau à ses jours en se jetant, dit-on, dans le Bouregreg à Rabat. Plusieurs fois, il sera admis à l’hôpital psychiatrique de Salé. Souvent, ses crises lui feront détruire ses propres toiles. Et c’est en 1957, mal dans sa peau et dans son être, qu’il fera son premier séjour au monastère bénédictin de Tioumliline. Le monastère deviendra son refuge, et les Bénédictins sa famille : "au monastère, il avait son atelier, sa vie, il allait et venait… il travaillait comme un fou, avec une rapidité et une sûreté étonnante", racontait frère Alain, l’un de ses amis les plus proches à Yasmina Filali. Mais l’âme de Gharbaoui, elle, ne trouvera jamais le repos, et se déversera violemment et régulièrement sur ses toiles. Malheureuse fut son enfance, malheureux il restera. L’auto-destruction le fera interner à plusieurs reprises, subir des électro-chocs, vivre dans la misère et brader ses toiles, des meilleures aux pires, pour se soigner, voyager, ou encore boire. En 1971, le corps de Gharbaoui est retrouvé gisant sur un banc public à Paris. Seul. Comme il se sentit sa vie durant.
Ahmed Cherkaoui et Jilali Gharbaoui se connaissaient, pour avoir fréquenté le groupe de Casablanca, pour avoir été tous les deux, influencés par l’école de Paris, pour avoir exposé ensemble. Les plus "politiquement incorrect", diront que Cherkaoui et Gharbaoui ne sont que le pur produit des collectionneurs et des journalistes en mal de mythes et de héros et que des Mohamed Melehi, Farid Belkahia, ou El Yacoubi étaient aussi en avance sur leur temps. Plus nombreux sont ceux qui estiment encore complexe leur recherche plastique. Unique et moderne pour leur temps. Les deux peintres ont-ils ouvert la voie à la peinture abstraite au Maroc ? Peut-être. Authentiques et profonds, Ahmed Cherkaoui et Jilali Gharbaoui l’étaient, sûrement.



Gharbaoui parle à Abdellatif Laâbi

"L’enseignement au Maroc est incomplet. Rien ne prépare le Marocain à recevoir ce que nous faisons dans le domaine plastique. On n’habitue pas dans les écoles la jeunesse à voir… Nous sommes handicapés aussi par la présence au Maroc d’une peinture exotique faite souvent par des étrangers (parfois par des Marocains) : peinture qui est née au Maroc sous le protectorat pour alimenter le goût des officiers et autres… L’art ne peut évoluer dans un pays que lorsque les structures sociales et économiques peuvent le permettre. Dans l’état actuel des choses nous nous trouvons devant une impasse. Nous vivons plus ou moins en exil, et c’est cela que nous réserve notre pays".

Interview publiée dans la revue Souffles, n°7-8, 1967

 
 
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