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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Laetitia Grotti

L’Histoire en direct

Au centre, Salah el Ouadie, auteur
du premier témoignage sur la
torture au Maroc, aujourd'hui
membre de l'Instance équité
et réconciliation (AFP)
Les 21 et 22 décembre, le peuple de la détention politique a fait irruption dans tous les foyers marocains, par la voix des 12 premières victimes-témoins. Il y a eu tout ce qu’on a vu et entendu à la télé. Et tout ce qu’on n’a ni vu, ni entendu.


Un homme qui embrasse une femme, sur le front. Moment rare, d’une émotion intense. La nuit pourtant masque d’un voile pudique ces retrouvailles inédites. Ils sont seuls, face à face. Autour d’eux, les discussions vont bon train et personne ne prête attention à ce qui, sans aucun doute, restera un des symboles
forts – et néanmoins discrets - de cette réconciliation tant voulue par les promoteurs de l’Instance équité et Réconciliation. L’homme n’est autre que celui qui, des jours, des semaines durant, a torturé cette ex-détenue politique. Aujourd’hui, alors que depuis la veille, les anciennes victimes de la répression hassanienne se relaient à la tribune de l’IER pour raconter les affres d’une existence brisée par les violations répétées des droits humains, la conscience de cet homme ne cesse de le tourmenter. Alors, quand il aperçoit l’une de ces anciennes victimes, c’est plus fort que lui. Il s’avance, l’embrasse sur le front et demande pardon. Pardon pour toutes ces souffrances, pardon pour cette inhumanité. Miracle de l’humanité, l’ex-victime lui accorde, sans hésitation aucune, ce pardon expiatoire. "Je lui ai dit que je ne gardais aucune rancœur, aucun esprit de vengeance, dit-elle simplement, la voix et le corps secoués par une émotion non feinte, C’était un simple exécutant, victime à sa manière du système". Pour symbolique qu’elle est, cette réconciliation n’en constitue pas moins une exception.
La veille, une autre accolade, un autre symbole. "On a réussi, on a réussi..." , répète, sourire des grands jours aux lèvres, l’ex-détenu politique et actuel membre de l’IER Salah El Ouadie, alors qu’il enlace dans un élan fraternel M’Barek Derkaoui, ex-exilé politique et Chaouki Benyoub, membre fondateur de l’OMDH. Pour lui, la parole de ces victimes, hier censurée, traquée, aujourd’hui publique, filmée et retransmise en direct par la télévision et la radio nationales est une première victoire. Une étape essentielle du processus royal lancé il y a déjà près d’un an.
C’est que la route a été longue - et pour le moins parsemée de critiques - avant que ces victimes ne s’expriment devant l’ensemble du peuple marocain. Il y a d’abord eu ceux, à l’instar de l’AMDH, qui reprochent aux membres de l’IER la charte d’honneur imposée aux victimes, particulièrement sa dernière clause : " ne pas citer nommément les personnes que les victimes tiennent pour responsables des violations dont elles ont pu faire l’objet…". Pour son président, Abdelhamid Amine, "que les membres de l’IER soient tenus à des statuts discutables mais auxquels ils adhèrent, cela les regarde, mais pourquoi empêcher les victimes, censées dire "la vérité", de citer les noms de leurs tortionnaires ? Au moins cela aurait-il permis à ces derniers de répondre aux victimes, de s’exprimer et on aurait enfin eu un débat contradictoire". En dépit des critiques virulentes et répétées de l’AMDH, plusieurs de ses membres étaient tout de même dans la salle, "car ils adoptent une démarche constructive" explique A. Amine. D’autres, dont le célèbre "groupe Benouachem" mais aussi certains Sahraouis, détenus au secret pendant plus d’une décennie dans les bagnes d’Agdz et de Kelaat M’Gouna ont, pour les mêmes raisons que l’AMDH, choisi eux d’aller au bout de leur logique, boycottant cette "catharsis" nationale. "Témoigner sans citer le nom de ceux qui nous ont torturés est un non-sens" déclarait l’un d’eux, en marge de ces auditions. Tandis que le célèbre Ahmed Marzouki, auteur de "la cellule n°10" de Tazmamart évoquait "un grand show médiatique".
Outre ces critiques de fond, d’autres difficultés, d’une tout autre nature, se sont imposées aux membres de l’IER le jour même de la première audition. Certaines victimes-témoins ont en effet eu le plus grand mal à gérer ce moment de libération de parole. Dire tout haut ce mal qui les ronge depuis tant d’années : une épreuve qu’ils pensaient surmonter et qui, à quelques heures de la prise d’antenne, s’avère insoutenable. Ainsi en fut-il d’un haut dirigeant de l’UNEM de l’époque, présent dans la salle, mais du côté des auditeurs, alors qu’il devait être présent à la tribune. L’émotion montant au fil des heures, il préfère se désister et être entendu, plus tard, à huis clos. "Il ne voulait pas pleurer en public" reconnaît Abdelhaï Moudden, organisateur en chef de ces auditions. Jamal Ameziane, fils du caïd chef de guerre Ameziane, appelé à témoigner sur les événements du Rif de 58, flanche quelques minutes seulement avant de monter à la tribune. Avant de se raviser "je témoignerai, quitte à mourir juste après". On comprend mieux dès lors, le cordon sanitaire mis en place autour des victimes-témoins, inapprochables, hors les proches venus les soutenir. "Le psychologue a été formel, avance ce membre de l’IER, ils viennent de vivre un moment très pénible. Il n’est pas question pour le moment de les embêter avec vos questions. Plus tard, peut-être".
Plusieurs réunions préparatoires avaient pourtant été organisées. D’abord pour que chacun intègre bien la philosophie de ces auditions qui, comme le rappelait inlassablement un Mustapha Iznasni, "ne sont pas un tribunal, loin s’en faut. En revanche, elles revêtent un double objectif : le premier, permettre la "dignification" des victimes, le second, informer pédagogiquement les générations futures et le peuple marocain dans son ensemble, des exactions commises par l’état et des souffrances vécues par nombre de citoyens marocains". Et c’est là où les premières critiques de forme apparaissent. Car beaucoup, à l’instar de Me Abderrahim Berrada, avocat de la plupart des ex-détenus politiques des 30 dernières années, présent devant son écran TV à défaut d’avoir été invité, déplorent que "certaines victimes ne soient pas capables – n’étant pas aidées – de profiter de leur temps de parole pour dire certaines choses essentielles pour la compréhension de leur témoignage (nature de leur affaire, situation des événements dans le temps et l’espace), que d’autres utilisent l’arabe classique et lisent leur texte, réduisant considérablement l’émotivité de leur témoignage. De plus, limiter le temps à 20 mn est génant pour beaucoup, et est carrément indécent par rapport à certains". Du coup, ces esprits critiques s’interrogent sur l’impact réel qu’auront ces auditions. S’il est encore trop tôt pour en juger, l’IER vient de lancer un sondage d’opinion, dont les résultats connus d’ici 10 jours devraient permettre de répondre à cette question.
Quoi qu’il en soit, tous les membres de l’IER réitèrent clairement les critères de choix des victimes auditionnées, "Nous voulions qu’elles soient 1) demandeuses, 2) que leur témoignage soit représentatif des différents types de violations, du genre (homme et femme), des différentes époques et de toutes les régions du pays" explique Abdelhaï Moudden. Pour le reste, "nous avions conseillé aux victimes de s’exprimer dans leur langue maternelle - les traductions simultanées étant prévues - mais nous ne pouvions faire plus" explique-t-il encore. Toujours est-il, comme le confirmait Rachid Manouzi, autre témoin de ces auditions, "les membres de l’IER ne nous ont rien imposé, en dehors de la charte".
Peu avares de réserves envers l’Instance, d’autres préfèrent cependant insister sur l’aspect indéniablement positif de ces auditions. "Qu’avons-nous entendu durant ces deux jours ? s’interroge à voix haute Fouad Abdelmoumni. 1) que des violations très graves des droits humains ont bel et bien eu lieu. Aujourd’hui, plus personne ne pourra les nier. 2) qu’elles ont été continues dans le temps puisque chaque victime témoignait d’une époque différente, 3) qu’elles ont été systématiques et que toutes les institutions étaient impliquées dans cette répression. Quand Rachid Manouzi explique que ses gardiens et tortionnaires étaient les mêmes tant à la prison militaire de Kénitra qu’à la prison civile de Ghbila ou au centre de détention secret de Derb Moulay Cherif, et qu’à chaque fois ils portaient la tenue idoine du lieu où ils se trouvaient, cela démontre la connivence de toutes les institutions. Pour moi, que ces témoignages-là entrent dans tous les foyers marocains et sortent du cercle fermé des anciens détenus et des militants des droits de l’homme est un pas très important". Khadija Rouissi, véritable pasionaria du mouvement des familles de disparus, venue soutenir à sa demande Mi Fatma, ne dit pas autre chose. "Notre combat dure depuis 30 ans. Aujourd’hui, un débat va pouvoir s’engager et chacun pourra interroger sa conscience". Ce ne sont certainement pas les membres de l’IER qui vont contredire ces propos. "Pour moi, nous venons de basculer ce soir dans un autre Maroc, un Maroc moderne qui n’a plus peur d’affronter ces démons" dira un Driss El Yazami radieux. Le politologue Mohamed Tozy tempère, "Aujourd’hui, l’IER a créé un grand espoir. Mais à côté, apparaissent beaucoup d’inquiétudes car personne ne sait, à commencer par les promoteurs de cette initiative, où elle nous mènera". Le Dr. Abdelkrim Manouzi, frère de Rachid ajoute "ces auditions nous ont permis de relancer nos doléances de vérité. De toute la vérité, hors de tout compromis. Mais nous ne savons pas s’il y a une volonté d’aller plus loin". D’ailleurs, quand un Abdallah Aagaou, ex-détenu de Tazmamart, raconte qu’aujourd’hui encore, lui et ses anciens compagnons de détention sont empêchés d’exercer tout métier, quand Ahmed Marzouki enchérit en racontant que le matin même de la première audience, un mokhzani est venu chez lui, lui demander pourquoi il s’était exprimé la veille sur Al Jazeera, comment ne pas douter du cap fixé ? Mais comme l’exprime en toute simplicité Mohamed Tozy, "Ces témoignages ont démontré, s’il le fallait, que c’est tout le système qui est en cause. Un système non pas policier à la tunisienne, ni barbare, mais qui a engendré la barbarie. C’est donc ce système qu’il faut changer. Et pour cela, il faut rassurer, donner des garanties pour l’avenir, y compris aux ex-bourreaux". On le voit, si l’impulsion est donnée, l’issue reste des plus incertaines.



Plus loin.
Au delà de l’émotion
(Par Driss Ksikes)

L'IER a réussi son premier pari : confronter le Marocain, installé dans son confort personnel, à un drame collectif longtemps passé sous silence. Certains témoignages sont poignants, d’autres plus prosaïques. Mais tous confondus, ils créent un malaise certain. Même ceux qui s’en doutaient comprennent que le Makhzen de Hassan II, confronté à des jeunes utopistes, impatients et insoumis, a choisi la violence aveugle pour les mater. Mais même les plus enthousiastes ont une crainte : que le Makhzen de Mohammed VI n’apprenne pas à gérer la parole dissidente (islamiste, par exemple) autrement que par la violence. Les plus sceptiques trouvent que la réconciliation ne peut se faire à sens unique, que la parole libérée des victimes pourrait ne pas suffire pour panser les plaies, qu’il manque l’autre voix, celle des responsables qui pourraient aussi venir se dédouaner ou assumer leurs actes. Rien de plus idéaliste. Dire que le spectacle est biaisé n’est pas faux mais comment rétablir l’équilibre ? Vœu pieux : Que le roi Mohammed VI vienne à l’antenne reconnaître le tort de l’état et présenter les excuses les plus solennelles aux témoins de cette époque sombre. Ainsi l’anonymat des responsables serait largement compensé. Quant aux archives exhaustives de l’IER, elles devront être ouvertes à deux catégories : les chercheurs désireux d’aller plus loin dans la quête de la vérité et les hommes de justice amenés à la prouver.

 
 
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