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forts et néanmoins discrets - de cette réconciliation tant voulue par les promoteurs de lInstance équité et Réconciliation. Lhomme nest autre que celui qui, des jours, des semaines durant, a torturé cette ex-détenue politique. Aujourdhui, alors que depuis la veille, les anciennes victimes de la répression hassanienne se relaient à la tribune de lIER pour raconter les affres dune existence brisée par les violations répétées des droits humains, la conscience de cet homme ne cesse de le tourmenter. Alors, quand il aperçoit lune de ces anciennes victimes, cest plus fort que lui. Il savance, lembrasse sur le front et demande pardon. Pardon pour toutes ces souffrances, pardon pour cette inhumanité. Miracle de lhumanité, lex-victime lui accorde, sans hésitation aucune, ce pardon expiatoire. "Je lui ai dit que je ne gardais aucune rancur, aucun esprit de vengeance, dit-elle simplement, la voix et le corps secoués par une émotion non feinte, Cétait un simple exécutant, victime à sa manière du système". Pour symbolique quelle est, cette réconciliation nen constitue pas moins une exception.
La veille, une autre accolade, un autre symbole. "On a réussi, on a réussi..." , répète, sourire des grands jours aux lèvres, lex-détenu politique et actuel membre de lIER Salah El Ouadie, alors quil enlace dans un élan fraternel MBarek Derkaoui, ex-exilé politique et Chaouki Benyoub, membre fondateur de lOMDH. Pour lui, la parole de ces victimes, hier censurée, traquée, aujourdhui publique, filmée et retransmise en direct par la télévision et la radio nationales est une première victoire. Une étape essentielle du processus royal lancé il y a déjà près dun an.
Cest que la route a été longue - et pour le moins parsemée de critiques - avant que ces victimes ne sexpriment devant lensemble du peuple marocain. Il y a dabord eu ceux, à linstar de lAMDH, qui reprochent aux membres de lIER la charte dhonneur imposée aux victimes, particulièrement sa dernière clause : " ne pas citer nommément les personnes que les victimes tiennent pour responsables des violations dont elles ont pu faire lobjet
". Pour son président, Abdelhamid Amine, "que les membres de lIER soient tenus à des statuts discutables mais auxquels ils adhèrent, cela les regarde, mais pourquoi empêcher les victimes, censées dire "la vérité", de citer les noms de leurs tortionnaires ? Au moins cela aurait-il permis à ces derniers de répondre aux victimes, de sexprimer et on aurait enfin eu un débat contradictoire". En dépit des critiques virulentes et répétées de lAMDH, plusieurs de ses membres étaient tout de même dans la salle, "car ils adoptent une démarche constructive" explique A. Amine. Dautres, dont le célèbre "groupe Benouachem" mais aussi certains Sahraouis, détenus au secret pendant plus dune décennie dans les bagnes dAgdz et de Kelaat MGouna ont, pour les mêmes raisons que lAMDH, choisi eux daller au bout de leur logique, boycottant cette "catharsis" nationale. "Témoigner sans citer le nom de ceux qui nous ont torturés est un non-sens" déclarait lun deux, en marge de ces auditions. Tandis que le célèbre Ahmed Marzouki, auteur de "la cellule n°10" de Tazmamart évoquait "un grand show médiatique".
Outre ces critiques de fond, dautres difficultés, dune tout autre nature, se sont imposées aux membres de lIER le jour même de la première audition. Certaines victimes-témoins ont en effet eu le plus grand mal à gérer ce moment de libération de parole. Dire tout haut ce mal qui les ronge depuis tant dannées : une épreuve quils pensaient surmonter et qui, à quelques heures de la prise dantenne, savère insoutenable. Ainsi en fut-il dun haut dirigeant de lUNEM de lépoque, présent dans la salle, mais du côté des auditeurs, alors quil devait être présent à la tribune. Lémotion montant au fil des heures, il préfère se désister et être entendu, plus tard, à huis clos. "Il ne voulait pas pleurer en public" reconnaît Abdelhaï Moudden, organisateur en chef de ces auditions. Jamal Ameziane, fils du caïd chef de guerre Ameziane, appelé à témoigner sur les événements du Rif de 58, flanche quelques minutes seulement avant de monter à la tribune. Avant de se raviser "je témoignerai, quitte à mourir juste après". On comprend mieux dès lors, le cordon sanitaire mis en place autour des victimes-témoins, inapprochables, hors les proches venus les soutenir. "Le psychologue a été formel, avance ce membre de lIER, ils viennent de vivre un moment très pénible. Il nest pas question pour le moment de les embêter avec vos questions. Plus tard, peut-être".
Plusieurs réunions préparatoires avaient pourtant été organisées. Dabord pour que chacun intègre bien la philosophie de ces auditions qui, comme le rappelait inlassablement un Mustapha Iznasni, "ne sont pas un tribunal, loin sen faut. En revanche, elles revêtent un double objectif : le premier, permettre la "dignification" des victimes, le second, informer pédagogiquement les générations futures et le peuple marocain dans son ensemble, des exactions commises par létat et des souffrances vécues par nombre de citoyens marocains". Et cest là où les premières critiques de forme apparaissent. Car beaucoup, à linstar de Me Abderrahim Berrada, avocat de la plupart des ex-détenus politiques des 30 dernières années, présent devant son écran TV à défaut davoir été invité, déplorent que "certaines victimes ne soient pas capables nétant pas aidées de profiter de leur temps de parole pour dire certaines choses essentielles pour la compréhension de leur témoignage (nature de leur affaire, situation des événements dans le temps et lespace), que dautres utilisent larabe classique et lisent leur texte, réduisant considérablement lémotivité de leur témoignage. De plus, limiter le temps à 20 mn est génant pour beaucoup, et est carrément indécent par rapport à certains". Du coup, ces esprits critiques sinterrogent sur limpact réel quauront ces auditions. Sil est encore trop tôt pour en juger, lIER vient de lancer un sondage dopinion, dont les résultats connus dici 10 jours devraient permettre de répondre à cette question.
Quoi quil en soit, tous les membres de lIER réitèrent clairement les critères de choix des victimes auditionnées, "Nous voulions quelles soient 1) demandeuses, 2) que leur témoignage soit représentatif des différents types de violations, du genre (homme et femme), des différentes époques et de toutes les régions du pays" explique Abdelhaï Moudden. Pour le reste, "nous avions conseillé aux victimes de sexprimer dans leur langue maternelle - les traductions simultanées étant prévues - mais nous ne pouvions faire plus" explique-t-il encore. Toujours est-il, comme le confirmait Rachid Manouzi, autre témoin de ces auditions, "les membres de lIER ne nous ont rien imposé, en dehors de la charte".
Peu avares de réserves envers lInstance, dautres préfèrent cependant insister sur laspect indéniablement positif de ces auditions. "Quavons-nous entendu durant ces deux jours ? sinterroge à voix haute Fouad Abdelmoumni. 1) que des violations très graves des droits humains ont bel et bien eu lieu. Aujourdhui, plus personne ne pourra les nier. 2) quelles ont été continues dans le temps puisque chaque victime témoignait dune époque différente, 3) quelles ont été systématiques et que toutes les institutions étaient impliquées dans cette répression. Quand Rachid Manouzi explique que ses gardiens et tortionnaires étaient les mêmes tant à la prison militaire de Kénitra quà la prison civile de Ghbila ou au centre de détention secret de Derb Moulay Cherif, et quà chaque fois ils portaient la tenue idoine du lieu où ils se trouvaient, cela démontre la connivence de toutes les institutions. Pour moi, que ces témoignages-là entrent dans tous les foyers marocains et sortent du cercle fermé des anciens détenus et des militants des droits de lhomme est un pas très important". Khadija Rouissi, véritable pasionaria du mouvement des familles de disparus, venue soutenir à sa demande Mi Fatma, ne dit pas autre chose. "Notre combat dure depuis 30 ans. Aujourdhui, un débat va pouvoir sengager et chacun pourra interroger sa conscience". Ce ne sont certainement pas les membres de lIER qui vont contredire ces propos. "Pour moi, nous venons de basculer ce soir dans un autre Maroc, un Maroc moderne qui na plus peur daffronter ces démons" dira un Driss El Yazami radieux. Le politologue Mohamed Tozy tempère, "Aujourdhui, lIER a créé un grand espoir. Mais à côté, apparaissent beaucoup dinquiétudes car personne ne sait, à commencer par les promoteurs de cette initiative, où elle nous mènera". Le Dr. Abdelkrim Manouzi, frère de Rachid ajoute "ces auditions nous ont permis de relancer nos doléances de vérité. De toute la vérité, hors de tout compromis. Mais nous ne savons pas sil y a une volonté daller plus loin". Dailleurs, quand un Abdallah Aagaou, ex-détenu de Tazmamart, raconte quaujourdhui encore, lui et ses anciens compagnons de détention sont empêchés dexercer tout métier, quand Ahmed Marzouki enchérit en racontant que le matin même de la première audience, un mokhzani est venu chez lui, lui demander pourquoi il sétait exprimé la veille sur Al Jazeera, comment ne pas douter du cap fixé ? Mais comme lexprime en toute simplicité Mohamed Tozy, "Ces témoignages ont démontré, sil le fallait, que cest tout le système qui est en cause. Un système non pas policier à la tunisienne, ni barbare, mais qui a engendré la barbarie. Cest donc ce système quil faut changer. Et pour cela, il faut rassurer, donner des garanties pour lavenir, y compris aux ex-bourreaux". On le voit, si limpulsion est donnée, lissue reste des plus incertaines.
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