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Par Driss Ksikes et Ahmed R. Benchemsi
Et si on relisait le Coran ?
A la lumière des sciences sociales modernes, de "nouveaux penseurs" s'essaient à démythifier le Coran. TelQuel les accompagne.
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Désacraliser pour mieux comprendre
Le Coran est lu de trois manières différentes. La première, religieuse, liturgique, est comme un baume pour la foi du simple croyant. La deuxième, juridique ou idéologique, prônée par des oulémas traditionnels et par les fondamentalismes de tous poils, impose une interprétation figée et intemporelle, quand elle nembrigade pas les musulmans passifs. Quant à la troisième, technique, inspirée de toutes les sciences sociales modernes, elle rappelle que le Coran est simplement un texte, qui a sa structure, ses péripéties de genèse et bien dautres contradictions internes que lon tait au nom de la sacralité.
Le croyant, en quête de sens, nose pas franchir le seuil de la troisième lecture. Les nouveaux penseurs de lislam, souvent tout aussi croyants, ly invitent pour laider à rectifier des erreurs communes fossilisées avec le temps. Avant le dixième siècle, philosophie aidant, plusieurs interprétations du texte circulaient. Depuis, toute cette panoplie na plus eu droit de cité. Or, cette nouvelle élite de savants a le mérite de soustraire le Coran au diktat de la pensée unique et traditionnelle. Pour quil cesse dêtre une relique et redevienne un texte vivant, à limage de nos sociétés où il continue dêtre déterminant. Parfois même trop. |
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Un début timide
Grâce à quelques initiatives privées, un débat souvre (timidement) sur la relecture du Coran. Létat ne cache pas sa volonté daccompagner lélan
mais à son rythme.
Imaginez un chercheur marocain de 33 ans multipliant les rencontres publiques pour prouver à ses compatriotes, jusque-là habitués aux soporifiques prêches du vendredi, combien il est salvateur de lire le Coran autrement. Imaginez cet homme, Rachid Benzine, traduire à une élite mal informée ce message fondamental des Nouveaux penseurs de lislam (Tarik editions, |
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2004) : lhistoire et la critique littéraire permettent dappréhender le texte coranique tout-à-fait différemment, sans sacralisation mais avec respect. Imaginez un panel de ces mêmes penseurs, réunis à Casablanca, pour exposer le besoin pressant que nous avons, aujourdhui, de relire le Coran avec le détachement, la rigueur et la lucidité que procurent les sciences sociales modernes. Cette brèche, enfin ouverte, enchante lAlgérien Mohamed Arkoun, islamologue mondialement reconnu, qui na cessé de sillonner les pays musulmans depuis 35 ans pour rappeler une vérité historique : entre le VIIème et le XIIème siècle, soufis, philosophes et autres théologiens dialoguaient librement sur le caractère révélé ou "créé" (cest-à-dire recomposé par Mohamed) du Coran. Ils polémiquaient sur les variations qui avaient pu altérer le sens de certains versets avant que la grammaire du texte ne soit figée. Ils sarrêtaient sur des subtilités qui paraîtraient, aujourdhui, hautement blasphématoires. Cette belle époque sest achevée en 1017, quand le calife Al Kadir a décidé de mettre à mort quiconque proclamerait que le Coran avait été "créé". "Tout a été clos par décision politique et non à lissue dun débat pluriel", déplore Arkoun. A noter, et cest important, que la porte de lijtihad et du débat sest refermée au Maghreb bien avant quelle ne se referme au Machrek. Parce que les fuqaha malékites avaient pris le pouvoir chez nous bien avant de le prendre ailleurs - et ne lont plus lâché depuis. Ironie du sort, cest encore chez nous, dans lespace maghrébin traditionnellement frileux, que léchange intellectuel est aujourdhui relancé.
"Dissocier foi et savoir"
Tous ces événements ne sont pas nés dune volonté politique concertée. Cest bien avant le 11 septembre 2001 que la fondation saoudienne Abdelaziz avait mis au point la plateforme de la rencontre des "nouveaux penseurs" qui sest déroulée il y a un mois. Depuis, le climat est beaucoup plus tendu, pour des raisons quon imagine. Par souci pédagogique, la fondation, connue pour son autonomie politique, y est allée graduellement. "Les oulémas en premier, les orientalistes ensuite. Il ne nous plus restait que les musulmans qui prônent lapplication de la méthode historique. Aujourdhui, cest chose faite", explique Mohamed Seghir Janjar, directeur de la fondation et cheville ouvrière du projet. Le fait que le livre de Benzine paraisse au Maroc simultanément permet de donner une visibilité sans précédent à une catégorie dérudits jusque-là bannis de lespace public musulman et condamnés, par dépit, à développer leurs thèses originales en Occident. Chacun a son histoire avec le pouvoir de son pays dorigine. Voulant "dissocier foi et savoir", Abdelkrim Soroush a vu sa revue interdite et sa carrière brisée à Téhéran. Réfutant "limage de Gabriel délivrant les messages de Dieu comme un facteur distribuerait ses lettres", Fazlur Rahman a été appelé à de hautes fonctions au Pakistan
avant de se rendre compte quil ne sagissait que dun moyen pour le faire taire. Défendant "une approche littéraire du texte coranique, comme tout autre texte écrit en arabe", Nasr Hamed Abou Zeïd a dû sexiler en Hollande pour fuir le terrorisme intellectuel en Egypte. Benzine, comme la tunisienne Olfa Youssef, représentent la nouvelle génération de chercheurs, pleins despoirs mais suffisamment échaudés pour rester prudents. "Lorsquon montre que le potentiel de signification du Coran est inépuisable, on le protége mieux que les orthodoxes qui sen servent comme d'une arme idéologique". Voilà comment Benzine, lui-même croyant mais non crédule, défend la justesse de ces approches.
Au Maroc, son pays dorigine, il a trouvé une écoute inespérée. Les "hommes de religion" du roi Mohammed VI ont pris le temps dapprécier la démarche de cette école de pensée, dont Benzine se fait le plus habile médiateur. Le ministre des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq, très sensible à la pluralité de pensée, a apprécié, à lissue dun long échange, "lhonnêteté de Benzine". Au sein de ce même ministère, garant dun islam traditionnel légitimant le pouvoir dAmir Al Mouminine, ce grand responsable craint que les nouveaux penseurs ne "prennent la posture de donneurs de leçons". Le projet dorganiser des séminaires de sciences sociales en faveur des oulémas nen est pas moins, aujourdhui, sur lagenda de Toufiq. Quant au conseiller royal Mohamed Moatassim, qui a rencontré le duo Olfa Youssef / Rachid Benzine en compagnie de membres du collectif modernité et démocratie, il est désormais favorable à la création dun comité qui irait éclairer la lanterne des oulémas - ou au moins amorcer le dialogue avec eux. Il ne sagit là que de prémices, mais certains optimistes commencent à parler dexception marocaine. Il est vrai que la Tunisie nous a précédés, par la création dune branche dislamologie appliquée. Animée par léminent Abdelmajid Charfi, elle relit le Coran avec les outils de la linguistique et permet dopérer des réformes très audacieuses dans le domaine du statut de la famille. Il est tout aussi vrai que les chiites dIran ont une tradition de Haouzat (cercles) où les oulémas reçoivent une formation philosophique et littéraire
"Lignorance institutionnalisée"
Nos oulémas sunnites et malékites sont indiscutablement loin du compte, toujours enfermés dans des références juridiques figées par le temps. Mais ce vent nouveau qui souffle, apporté par des penseurs formés ailleurs, montre au moins quau Maroc "les espaces de liberté dexpression sélargissent et touchent le religieux", comme le dit Janjar. Au Machrek, ces espaces sont plus réduits. Attendue depuis un siècle, la traduction arabe de Lhistoire des Corans (Geschichte des Corans), du philologue allemand Theodor Noëldeke, vient de paraître au Liban
mais nest toujours pas autorisée à la vente dans le monde arabe. "Aucun érudit arabe na jamais pensé à traduire cet ouvrage, cest la fondation allemande Konrad Adenauer qui en a pris linitiative", note amèrement Arkoun. Lévénement est pourtant de taille : ce livre est lun des très rares qui sattachent à démontrer scientifiquement lauthenticité des récits coraniques, en se basant sur des documents historiques. Pourtant, presque personne nen parle.
Le Maroc, même si le débat y est amorcé, ne deviendra pas subitement le chef de file des pays éclairés. "Lélite nest pas vraiment intéressée", déplore Janjar. Comme partout ailleurs, "lignorance est institutionnalisée à lécole", ajoute Arkoun. Qui pense aujourdhui à lire Ibn Hazm, penseur éclairé banni de notre répertoire ? Quasiment personne. Qui sintéresse au soufisme et cherche à aborder le Coran plus sous langle du plaisir que sous celui des contraintes ? Tout juste une poignée de doux illuminés. Qui relit Ibn Rochd dans le fond, pour redécouvrir à quel point la philosophie a été salutaire à lislam ? Quelques savants isolés, qui nen transmettent rien au public.
Cest là quintervient le rôle des nouveaux penseurs. "Si nous parvenons à recréer notre tradition escamotée et à jeter les bases dune modernité construite de lintérieur et non greffée de lextérieur, nous aurons réussi", estime Benzine. Soroush, actuellement sur le projet dun nouvel ouvrage qui tente de réinventer le Moâtazilisme, école de raison par excellence, pense à son tour que "si nous parvenons à redonner à la philosophie sa place dans la cité, nous mettrons les musulmans à labri des démagogues et autres systèmes politiques qui instrumentalisent la religion". "Je suis quand même heureux que nous commencions à réaliser à quel point nous sommes en retard sur nos ancêtres", soupire Arkoun. Et dajouter : "mais je refuse den rester là. Nous devons transgresser la clôture dogmatique dans laquelle nos sociétés sont enfermées, rouvrir le texte coranique à linterprétation et au débat, déplacer lintérêt de la théologie à la linguistique, migrer des sciences traditionnelles vers les sciences modernes, déplacer notre regard vers dautres religions. Et enfin, dépasser notre misère intellectuelle et utiliser notre histoire comme tremplin pour mieux nous positionner dans le monde".
Tout commence par le Coran. Le Pakistanais Fazlur Rahman a été lun des premiers à sappuyer sur la philosophie pour le penser dans sa globalité plutôt que den faire une lecture fragmentaire, verset par verset. Chez les arabophones, Abou Zeïd a aussi fait uvre de précurseur (parmi les contemporains du moins), en sintéressant au Coran tel que le perçoivent ses lecteurs, et non pas tel que la entendu son émetteur (Dieu, à travers le prophète). Autre contemporain, lhistorien et théologien égyptien Abdelkrim Khalil sest attaché à sonder le contexte sociologique de la révélation pour mieux comprendre le texte coranique. Dautres anthropologues, enfin, posent une question brûlante : que sest-il passé, pendant les quinze ans qui ont séparé la révélation orale au prophète et la rédaction du premier Coran ? Se pourrait-il que le texte écrit ne corresponde pas totalement au texte révélé ?
Les conservateurs inquiets
Tout cela, forcément, inquiète les conservateurs. Le Coran, socle intangible du dogme, ne saurait être "relu", ni "repensé". Ruade dArkoun : "aujourdhui, ce discours est brandi comme une menace. Il est indispensable que lEtat valorise lanthropologie. Cest le meilleur moyen de remonter à lorigine du mal, cest-à-dire au moment où le dogme a été figé". Loin dêtre aussi téméraires, nos officiels se contentent aujourdhui de panser les plaies, en sefforçant de redonner plus de place à la spiritualité. "La radio coranique nous permet de contrer les prêches sauvages et dangereux qui circulent sous forme de cassettes, et quon entend souvent dans les taxis", explique ce responsable. Les officiels parent donc au plus urgent, sans pour autant fournir aux Marocains les armes intellectuelles qui leur permettraient de se prémunir tous seuls du fanatisme. Hassan II, un temps, avait eu des velléités dintroduire les sciences sociales au programme de lécole de théologie Dar Al Hadith al Hassani. "Finalement, le roi a pris peur. Espérons que son fils aura plus de courage politique", soupire ce connaisseur du dossier. Un projet dinstitut "moderne" de théologie serait, paraît-il, dans les cartons, et nattendrait quun feu vert royal
Ces temps-ci, le Coran est en train de redevenir un objet de curiosité intellectuelle. En attendant que lécole sy mette, cest aux médias quil échoit aujourdhui de nourrir lintérêt, pour que la flamme ne séteigne pas. Prions. |
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La révélation
Ainsi tavons-Nous révélé un Esprit, venant de Notre sphère, quand tu ne savais ce quest le Livre, non plus que la foi. Mais Nous en fîmes une lumière, dont Nous guidons qui Nous voulons dentre Nos adorateurs même si cest toi qui effectivement guides sur une voie de rectitude Choura, 52
Le sens du mot "révélation" (wahye) diverge selon les écoles de pensée. Pour les soufis, cest dabord une "illumination" et une sensation de plaisir, éprouvée par le prophète au moment du tanzil (la "descente" de la parole divine). Pour les moâtazilites, il y a deux niveaux : limmensité du discours divin non dévoilé et sa partie manifeste, révélée à Mohamed. Pour plusieurs penseurs modernes, "la parole de Dieu" est un "souffle céleste verbalisé par le prophète". Limage de Gabriel délivrant son message à Mohamed comme "un facteur remettrait ses lettres" est réfutée par les philosophes. Durant les vingt années (612 632) qua duré la révélation, la transmission se faisait oralement, sans traces écrites. Plusieurs philologues (spécialistes des documents anciens) se demandent toujours sil ny a pas eu des pertes de discours pendant ces vingt ans. La transcription écrite a commencé en 632, et duré 15 ans. On continue aujourdhui à se demander si pendant ces 35 ans, rien ne sest perdu
D'après Mohamed Arkoun, Lectures du Coran ; Alif (Tunis, 1990) et Fazlur Rahman, Major themes of the Quran ; Bibliotheca islamica (Chicago, 1980)
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Mohamed illettré ?
Avec Mohamed Arkoun, historien et anthropologue
Lui qui a envoyé au sein des incultes un Envoyé des leurs pour leur réciter Ses signes
Al joumouâ, 2
En donnant au mot "oummi" la signification unique de "illettré" ou "inculte", la propagande musulmane a voulu définitivement exclure lidée dun Coran inventé par le prophète. Or, le terme "oummi" veut également dire "membre dun peuple gentil" (si !). Pris sous cet angle, cela voudrait dire que Dieu invitait Mohamed à découvrir quelque chose de nouveau : un discours à la structure prophétique, différent du discours poétique qui lui était familier. Lanthropologie nous a appris, depuis, quun homme qui ne sait pas lire n'est pas forcément dénué de culture. Encore moins Mohamed, dans ce cas. |
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La femme
Petit exercice dexégèse moderne, pour libérer les musulmanes.
Avec Olfa Youssef, linguiste spécialiste en islamologie appliquée
Le voile
Dis aux croyantes de baisser les yeux et de contenir leur sexe ; de ne pas faire montre de leurs agréments, sauf ce qui en émerge, de rabattre leur fichu sur les échancrures de leur vêtement. Elles ne laisseront voir leurs agréments quà leur mari
Ennour, 31
Prophète, dis à tes épouses, à tes filles, aux femmes des croyants de revêtir leurs mantes : sûr moyen dêtre reconnues (pour des dames) et déchapper à toute offense. Al Ahzab, 59
Le premier sens du mot "voile" ne renvoie pas à un habit, mais à une tenture destinée à voiler la vue. Historiquement, ce "voile"-là était fait pour protéger les femmes du prophète. Contre quoi ? Pendant la Jahiliyya, expliquent Boukhari et Tabari, les mâles, surtout les impies, avaient très peu de respect pour lautre sexe. Il sagissait donc de soustraire les femmes à leur regard. Le verset 59 de la sourate Al Ahzab appelle les "femmes des croyants", en général, à se prémunir aussi par le même type de "voile". Mais les commentateurs précisent que seules les femmes libres étaient concernées autrement dit, pas les esclaves. Ayant une valeur marchande, ces femmes là devaient être visibles pour être valorisées. Il est même arrivé à Omar Ibn Khattab de gifler une esclave qui a imité sa maîtresse (Sahih al Boukhari, tome 3, p.99). Concernant le verset 31 de la sourate Ennour, les commentateurs ont divergé sur le sens du mot "zina" (agréments). Quant à lexpression, "rabattre leur fichu sur les échancrures", les exégètes divergent sur son explication. En plus, il y a cet autre verset (Ennour, 60) qui dispense les femmes ménopausées de se couvrir. Autrement dit, il faut être apte à la procréation pour devoir se préserver visuellement des hommes. Bref, on est loin du voile daujourdhui que linterprétation fondamentaliste veut imposer comme sixième pilier de lislam.
La polygamie
Si vous craignez de nêtre pas équitables en matière dorphelins
alors épousez ce qui vous plaira dentre les femmes, par deux, ou trois, ou quatre. Mais si vous craignez de nêtre pas justes, alors seulement une
Annissae, 3
Parmi les exégètes défenseurs de la polygamie, il y en a qui font laddition 2+3+4
et autorisent lhomme à avoir 9 épouses, à linstar du prophète ! On note, dans le verset coranique concerné, que lautorisation est subordonnée à "léquité en matière dorphelins". Quel rapport ? Il sagirait en faite des "orphelines". Pendant la période anté-islamique, les hommes se mariaient fréquemment avec celles dont ils étaient tuteurs, pour subtiliser leurs biens. Lislam aurait cherché à les en dissuader en les autorisant à aller voir ailleurs. Mais le Coran relève linjustice de la démarche, en stipulant dans un autre verset "vous ne pourrez être justes envers vos femmes même si vous y veillez" (Annisae, 129). Cela na pas suffi aux exégètes, soucieux de préserver une pratique très répandue
Le divorce
Il ne vous est permis de rien récupérer sur elles de vos dons, à moins que tous deux ne craignent de ne pas satisfaire aux normes expresses de Dieu. Al Baqara, 229
Le Coran octroie aussi à la femme le droit de demander le divorce. Lorsque la femme dun compagnon du prophète, Thabet Ibn Qaïs, est allée avouer à Mohamed quelle ne tolérait plus sa vie à deux, le prophète lui a tout simplement demandé (en présence du rapporteur Boukhari) si elle acceptait de lui rendre son jardin. Il na même pas demandé de témoin. Cette facilité dans la procédure, nos sociétés patriarcales ont du mal à la préserver. Ils ont aussi du mal à préciser au mari quil na aucun droit dexiger de son ex-épouse un remboursement sur les biens quil a mis à sa disposition au cours du mariage. |
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Lhéritage
En cas de succession dun homme ou dune femme dépourvus de successibles directs, mais qui ait un frère ou une sur, à chacun de ces deux derniers reviendra un sixième ; sils sont davantage, ils se partageront un tiers, déduction faite de chose testée ou due, sauf en cas de lésion
Annisae, 12
Ce verset a énormément intéressé les analystes modernes. Le sens du mot "Kalala" a longtemps été considéré par Omar Ibn Khattab comme un "mystère de Dieu" (aujourdhui, on sait que cela signifie "être dépourvu de succession directe"). Quant au sens du verset, il est resté équivoque, tant que la grammaire (shakl) du Coran nétait pas fixée. Entre "yourithou" (il hérite) et "yourathou" (on hérite de lui), le verset pouvait avoir deux significations
exactement contraires ! Un autre verset, "il vous est prescrit, quand la mort se présente à lun de vous et quil laisse du bien, de tester en faveur de ses père et mère et de ses plus proches" (Al Baqara, 180), nous apprend, contrairement à ce que prétendent les docteurs de la Loi, que les musulmans peuvent laisser un testament. Bon à savoir, quand même.
Daprès Mohamed Arkoun, Lectures du Coran ; Alif (Tunis, 1990)
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Le Texte et son contexte
Relire les versets coraniques en sachant les anecdotes qui les ont inspirés nous replace dans une perspective
disons différente.
Dans son Tafsir (vol II, p. 49), le grand exégète Al Maraghi rapporte lhistoire suivante : le prophète, ainsi que Aïcha et plusieurs hommes, faisaient route sur Médine. Son collier sétant rompu, lépouse du prophète fit stopper la caravane pour quon lui retrouve ses perles, qui avaient roulé sur le sol. Profitant de cette interruption, Mohamed sendormit sur les genoux de sa femme, descendue de chameau. Quand il se réveilla, lheure de la prière était arrivée. Mais la caravane était en plein désert, et il ny avait pas deau. Comment prier sans ablutions ? Cest à ce moment précis que Dieu inspira à Mohamed le verset suivant : "si vous êtes (
) en voyage (
) et ne trouvez pas deau, utilisez en substitution un sol sain" (Al maida, 6). Tout le monde fit donc ses ablutions avec des poignées de terre et personne ne rata la prière. La notion de tayammoum (substitution) était née. Sur le coup, rapporte Al Maraghi, cela arrangeait tellement bien les choses que Oussayid Ibn Haïdar, un des hommes de la caravane, lança à lépouse du prophète dun ton moqueur : "Que dieu te bénisse, Aïcha ! A chaque fois quun désagrément tarrive, Dieu tout-puissant le transforme en soulagement pour les musulmans" !
Des anecdotes comme celles-là, on en retrouve aussi par centaines chez Tabari et nombre dautres exégètes du Coran. On appelle cela Asbab ennouzoul ou "les raisons de la descente" (des versets dans lesprit du prophète, sentend). Principe : très souvent, quand Mohamed annonçait à ses fidèles que Dieu lui avait inspiré un nouveau verset coranique, cétait en réaction à un évènement survenu juste avant. Le prophète voulant ainsi multiplier les épouses, un verset coranique était opportunément "descendu" pour lautoriser à le faire, stipulant "Tu ajournes celles dentre elles quil te plaît ; tu fais accueil à celles quil te plaît" (Al Ahzab, 51). Réaction de Aïcha, jalouse : "inni ara rabbaka youssariôu laka fi hawak" ("je vois que ton Dieu est empressé pour satisfaire tes désirs" rapporté par Boukhari, citant Abou Oussama, citant Hicham Ibn âroua Tafsir Ibn Kathir, vol III, p. 501)
Conclusion : si des prescriptions coraniques répondent à des micro-évènements datant de 14 siècles, pourquoi resteraient-elles valables aujourdhui ? Parce quon a la foi ? A chacun destimer si cest une raison suffisante. |
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Le Coran nest pas un supermarché
Si on le soumet à une analyse rhétorique, le texte sacré na de sens que dans sa globalité.
En extraire des passages isolés revient à lutiliser pour valider un discours
bien humain.
Le Coran se présente comme une construction complexe qui déroute plus dun lecteur. Parce que sa révélation sest déroulée sur plus dune vingtaine dannées (610-632), mettant ensemble parfois, dans de mêmes sourates, des versets qui ont été délivrés à des périodes et situations différentes, le Coran ne laisse pas facilement voir sa structure interne. Les savants orientalistes européens des XIXème et XXème siècles ont souvent affirmé que le texte coranique leur paraissait "décousu" et sans cohérence littéraire
Leur approche sexplique tout particulièrement par le fait que la pensée occidentale est marquée par la rhétorique grecque, construite sur la base de ces trois étapes : une introduction, un développement et une conclusion. Or, dautres modes de "construction" et dordonnancement existent, dont l'étude pourrait être une clé dentrée pour renouveler notre lecture du Coran. Tout particulièrement lanalyse rhétorique sémitique, qui se développe depuis une quinzaine dannées.
La "spécificité" de cette rhétorique est dabord dêtre commune aux différentes cultures sémitiques, dont la culture arabe est partie intégrante. Disons, rapidement, que cette approche qui nexclut pas les autres se distingue par un jeu complexe de symétries, et cela à différents niveaux du texte. Analyser le Coran à laune de la rhétorique sémitique se révèle une méthode très fructueuse pour lexégèse car elle nous permet de passer de linterprétation éclatée du texte coranique, verset par verset, à linterprétation de chaque sourate qui elle-même nest quune étape dun ensemble plus vaste. Trop souvent, en effet, face à un texte comme le texte coranique, on peut être tenté de prendre tel ou tel verset, tel ou tel passage, sans se soucier de ce qui le précède ou le suit, sans se préoccuper de savoir si, en isolant le membre de phrase qui nous intéresse sur le moment, on ne trahit pas lensemble.
Ainsi du passage coranique suivant : "Et cest certainement un Coran noble / un livre bien gardé / Que seuls les purifiés touchent / Cest une révélation de la part du Seigneur de lunivers" (Al Waqiâ, 77 à 80). Une lecture fréquente de ce verset retient surtout l'appel à se purifier rituellement quand on touche le Coran. Mais quand on analyse la structure de la sourate 56, et que l'on se souvient du contexte de sa délivrance (la rivalité du prophète et des devins) on découvre quil était plutôt question d'authentifier la révélation faite à Mohamed par l'intermédiaire d'"anges purs". Autrement dit : il sagit bien dune prophétie, et non de divination. On est loin des ablutions obligatoires avant de toucher le livre sacré ! Voilà comment, en prenant le texte dans sa globalité grâce à lanalyse rhétorique sémitique, on découvre des sens autres que le sens commun. En effet, un verset na de sens que par rapport à la structure dans laquelle il sinsère. Cette structure est la porte du sens, et cest donc en retrouvant la structure de lensemble des sourates que lon pourra renouveler notre lecture du Coran.
Lanalyse rhétorique nous apprend finalement à respecter le texte coranique qui nest pas un "supermarché" où chacun va chercher ce dont il a besoin pour valider son discours. Les versets ne sont pas des proverbes !
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Les nouveaux penseurs de lislam
Mohammed Arkoun
Algérien, mariant les disciplines, il considère quil est temps de démythifier le texte sacré en sappuyant sur les acquis de lherméneutique, la science des interprétations.
Abdulkarim Khalil
égyptien, décédé en 2002, il a creusé dans le sillon de Rodinson, en replaçant le Coran dans son contexte historique la foi en plus, puisquil était âlem.
Nasr Hamid Abou Zeid
Parce que cet égyptien prônait une lecture historique et critique du Coran, les obscurantistes "lont divorcé" de sa femme, avant de le pousser à sexiler.
Moncef Benabdejalil
Linguiste tunisien, il cherche à savoir sil y a eu des versions successives du Coran avant quil ne soit établi en mushaf par le Calife Othmane.
Oulfa Youssef
Mariant linguistique et psychologie, cette Tunisienne relit le Coran et démontre quen guise de "vérité", les docteurs de la Loi naffirment souvent que leur opinion personnelle.
Abdoulkarim Soroush
Iranien, enseignant respecté à Harvard, il pousse les oulémas à souvrir sur dautres sciences et veut substituer la "démocratie religieuse" au "despotisme religieux"
Fazlur Rahman
Pakistanais, mort en 1988, il ne considérait pas le Coran comme la parole incréée de Dieu, mais comme "une formulation des intentions de Dieu par le Prophète Mohamed".
Abdou Filali Ansary
Marocain, installé à Londres, il ne cesse de marteler que laïcité et islam sont compatibles, lecture historique à lappui.
Abdelmajid Charfi
Tunisien, il revient au message originel, le retravaille et en dégage un sens nouveau, plus à même de convenir aux musulmans désirant vivre pleinement la modernité. |
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