Traquenard
("Si les policiers touchaient des primes sur les amendes, ils n'auraient plus besoin de tadouira")
Comme beaucoup de Marocains, jai pris un congé pendant la semaine du réveillon. Et comme beaucoup de Marocains, je suis tombé dans une embuscade, tendue par la police de la route. Excès de vitesse : je roulais à 52 km/heure à lentrée dun petit village du sud. Il mavait pourtant bien semblé voir un panneau de limitation à 60, quelques dizaines de mètres avant le barrage. Face à mes protestations, le policier, très calme, ma confirmé que le panneau précédent indiquait bien 60, mais que le radar mavait "flashé" sur un tronçon limité à 40, qui se trouvait juste avant celui limité à 60. Je rappelle que jentrais dans le petit village, je nen sortais pas. Donc, après 40, 60, puis de nouveau 40, une fois arrivé au village. Absurde, scandaleux, mais 400 DH damende quand même. En supposant même que jaurais voulu le soudoyer (même si ce nest pas dans mes habitudes), cet agent-là nétait pas corruptible. Et jai vite compris pourquoi : un autre policier, aux allures de "chef", surveillait la scène de loin. Le Marocain en moi a instinctivement compris : une hamla, le piège absolu.
Mais ce nest pas fini. Apprenant que jétais journaliste, le policier ma fait un sourire navré, a hésité un instant, puis sest lancé dans une longue tirade : "Je sais ce que tu penses a khouya. Cest de linjustice, addolm, cette histoire de panneaux, hein ? Eh ben tas raison. Tu vas payer quand même, parce que tu nas pas le choix, et moi non plus (coup dil éloquent vers le "chef"). Mais je vais te dire comment ça marche, écoute bien : à la perception, là où on reverse les amendes perçues tous les 23 du mois, ils touchent des commissions sur le total encaissé. Plus on fait raquer de gens, plus ils se sucrent. Tu trouves ça normal que eux se sucrent et pas nous ? Si nous aussi on touchait des primes sur les amendes - et je ne parle pas de ladministration de la police, je parle de moi et de mes collègues - on naurait plus besoin de prendre tadouira, on ferait notre boulot correctement, et on toucherait un revenu décent. Et tout le monde serait content, les citoyens, les impôts, et les policiers. En passant, note que même un flic qui se tape 8 heures sous le soleil à arnaquer des pauvres gens peut développer un raisonnement économique pertinent. Fais-moi plaisir, écris ça dans ton journal, daccord ?".
Jai payé, jai promis. Et je viens de tenir parole. Le plus drôle, cest quen redémarrant, je me disais "dommage quil nait pas été question de corruption, finalement. Cet homme-là méritait amplement de se mettre 100 DH dans la poche". Et tout de suite, jai frémi à lidée davoir pensé ça, moi qui me flatte dêtre un citoyen vertueux, allergique à la corruption, respectueux des lois. Mais comment respecter un état qui tend des traquenards aux gens ? Voilà le genre de paradoxes que génère ce pays tordu. |