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N° 158
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Traquenard
("Si les policiers touchaient des primes sur les amendes, ils n'auraient plus besoin de tadouira")

Comme beaucoup de Marocains, j’ai pris un congé pendant la semaine du réveillon. Et comme beaucoup de Marocains, je suis tombé dans une embuscade, tendue par la police de la route. Excès de vitesse : je roulais à 52 km/heure à l’entrée d’un petit village du sud. Il m’avait pourtant bien semblé voir un panneau de limitation à 60, quelques dizaines de mètres avant le barrage. Face à mes protestations, le policier, très calme, m’a confirmé que le panneau précédent indiquait bien 60, mais que le radar m’avait "flashé" sur un tronçon limité à 40, qui se trouvait juste avant celui limité à 60. Je rappelle que j’entrais dans le petit village, je n’en sortais pas. Donc, après 40, 60, puis de nouveau 40, une fois arrivé au village. Absurde, scandaleux, mais 400 DH d’amende quand même. En supposant même que j’aurais voulu le soudoyer (même si ce n’est pas dans mes habitudes), cet agent-là n’était pas corruptible. Et j’ai vite compris pourquoi : un autre policier, aux allures de "chef", surveillait la scène de loin. Le Marocain en moi a instinctivement compris : une hamla, le piège absolu.
Mais ce n’est pas fini. Apprenant que j’étais journaliste, le policier m’a fait un sourire navré, a hésité un instant, puis s’est lancé dans une longue tirade : "Je sais ce que tu penses a khouya. C’est de l’injustice, addolm, cette histoire de panneaux, hein ? Eh ben t’as raison. Tu vas payer quand même, parce que tu n’as pas le choix, et moi non plus (coup d’œil éloquent vers le "chef"). Mais je vais te dire comment ça marche, écoute bien : à la perception, là où on reverse les amendes perçues tous les 23 du mois, ils touchent des commissions sur le total encaissé. Plus on fait raquer de gens, plus ils se sucrent. Tu trouves ça normal que eux se sucrent et pas nous ? Si nous aussi on touchait des primes sur les amendes - et je ne parle pas de l’administration de la police, je parle de moi et de mes collègues - on n’aurait plus besoin de prendre tadouira, on ferait notre boulot correctement, et on toucherait un revenu décent. Et tout le monde serait content, les citoyens, les impôts, et les policiers. En passant, note que même un flic qui se tape 8 heures sous le soleil à arnaquer des pauvres gens peut développer un raisonnement économique pertinent. Fais-moi plaisir, écris ça dans ton journal, d’accord ?".
J’ai payé, j’ai promis. Et je viens de tenir parole. Le plus drôle, c’est qu’en redémarrant, je me disais "dommage qu’il n’ait pas été question de corruption, finalement. Cet homme-là méritait amplement de se mettre 100 DH dans la poche". Et tout de suite, j’ai frémi à l’idée d’avoir pensé ça, moi qui me flatte d’être un citoyen vertueux, allergique à la corruption, respectueux des lois. Mais comment respecter un état qui tend des traquenards aux gens ? Voilà le genre de paradoxes que génère ce pays tordu.

 
 
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