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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Liberez Mohamed ! Un collaborateur de TelQuel en prison
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Par Ahmed R. Benchemsi et Chadwane Bensalmia

Liberez Mohamed !
Un collaborateur de TelQuel en prison

Mohamed Bouhcini (DR)
Sans inculpation, notre collaborateur Mohamed Bouhcini est en prison depuis bientôt un mois. Pourtant, tout démontre son innocence.


A l’heure où nous mettons sous presse, notre collaborateur Mohamed Bouhcini est sous les verrous depuis 26 jours. Nous l’avons déjà écrit, nous le réécrivons: si Mohamed a été arrêté, c’est uniquement parce qu’il a collaboré avec TelQuel dans la réalisation du dossier "Drogue, au cœur du trafic" (n° 155 du 18 décembre 2004).
Lundi 3 janvier 2005, le procureur général du roi près la cour d’appel de Kénitra a envoyé un communiqué à la MAP, niant avec virulence tout lien entre l’arrestation de Mohamed et sa collaboration avec TelQuel. Il s’agirait, d’après le procureur général, d’une "affaire de drogue" et de rien d’autre. Voici comment son communiqué raconte l’affaire en question : "suite à la saisie d’une quantité de drogue sous le lit du prisonnier T.A et sa comparution devant la justice pour ces faits, ledit prisonnier a présenté une demande d’audience au procureur du roi près le tribunal de première instance de Ouezzane, devant lequel il a déclaré qu’il opérait dans le domaine du trafic de drogue en compagnie de deux prisonniers et de trois complices à l’extérieur de la prison, dont il a révélé les noms. Mohamed Bouhcini était parmi eux".
"T.A" s’appelle en réalité Taïeb Abdi. Sa "révélation" du nom de notre collaborateur, il est revenu dessus le jeudi 30 décembre - ce que le procureur général passe allègrement sous silence dans son communiqué. Devant le juge d’instruction de Ouezzane et en présence de Me Mohamed Ghoudane, un des avocats de notre collaborateur, Taïeb Abdi a affirmé que s’il avait cité Mohamed Bouhcini c’est parce qu’"on" le lui avait demandé. Le juge d’instruction n’a pas jugé utile de lui demander qui était ce "on". Quoi qu’il en soit, le dossier d’accusation de Mohamed Bouhcini se basait uniquement sur la dénonciation de Abdi. Cette dénonciation retirée, Mohamed aurait dû être immédiatement libéré. Cela n’est toujours pas le cas le jeudi 6 janvier. Durant la semaine écoulée, le dossier de Mohamed n’a cessé de faire le va-et-vient entre le procureur et le juge d’instruction de Ouezzane.
Toujours selon le communiqué du procureur général, "Mohamed Bouhcini avait deux fois comparu devant la justice en 1997 et en 1999 pour trafic de drogue, et avait été condamné à des peines d’emprisonnement fermes". C’est tout simplement faux. Mohamed a effectivement été inculpé de trafic de drogue, en 1997. Mais il y avait erreur sur la personne. Le coupable étant passé aux aveux, Mohamed avait été innocenté et lavé de tout soupçon le 3 septembre 1997, comme en témoignent les dossiers pénaux n°3593/97 et n°3877/97, que nous tenons à la disposition de M. le procureur général. En 1999, Mohamed était en voiture avec un ami, quand les deux hommes ont été arrêtés. Après perquisition, "moins de 10 grammes de résine de cannabis" (c’est ce que dit le PV) ont été retrouvés dans la voiture, qui de surcroît n'appartenait à aucun des deux hommes. La justice étant ce quelle est, Mohamed avait écopé d’un mois de prison pour consommation de drogue (jugement en date du 9/11/99, dossier pénal n° 1471/99, que nous tenons également à la disposition de M. le procureur général). Si l’idée était de ternir l’image de Mohamed en donnant de fausses informations sur ses antécédents judiciaires, c’est raté.

Qui est Mohamed Bouhcini ?
Fils d’une des plus anciennes familles de Ouezzane, Mohamed Bouhcini est un des plus gros – sinon le plus gros – vendeurs de couvertures de la ville. Un commerce lucratif, dans une zone montagnarde où il fait très froid l’hiver. C’est le 7 décembre 2004 que nous l’avons rencontré pour la première fois, un membre de sa famille vivant à Casablanca ayant établi le contact. Avant d’ouvrir une boutique au centre de la ville, Mohamed avait démarré son métier en faisant le tour de petits souks du Rif. Connaissait les douars rifains un par un, il était donc, pour nous, le guide idéal. Au fur et à mesure du périple, une amitié solide est née entre Mohamed et notre envoyée spéciale.
Notre périple s’est achevé le dimanche 12 décembre 2004. Le soir même, alors que notre envoyée spéciale faisait route sur Casablanca, Mohamed recevait une série d’appels sur son portable, provenant de numéros masqués. Ses interlocuteurs (anonymes) le traitaient de "bergag" (délateur, indic), et lui promettaient une "vengeance" très proche, parce qu’il avait "parlé à la presse".
C’est le lendemain, lundi 13 décembre, que Taïeb Abdi lâche son nom au procureur. Interpellé puis interrogé, Mohamed est informé de la déclaration de Abdi, qui le présente comme son fournisseur. Mohamed Bouhcini nie avec énergie : c’est la première fois qu’il entend le nom de Taïeb Abdi. A l’inspecteur qu l’interroge, il parle des menaces téléphoniques de la veille, et de sa collaboration avec TelQuel. Il répètera la même chose au substitut du procureur qui lui répondra sèchement, de "ne plus mentionner le mot Telquel" et de se contenter de "répondre aux questions qu’on lui pose". Cet échange ne sera enregistré sur aucun PV.
Mohamed expliquera ensuite que s’il fournissait Abdi en drogue, son nom devrait figurer, logiquement, sur le registre des visiteurs de la prison. Il demande donc que ce registre soit vérifié. Toujours pas de nouvelles à aujourd’hui. Mohamed est pendant ce temps-là en garde-à-vue. Trois demandes de liberté provisoire soumises au procureur sont successivement refusées.
Mardi 4 janvier, dernier rebondissement : la fille de Mohamed, âgée de 14 ans, est menacée par des inconnus à la sortie de son école. Terrorisée, l’adolescente limite désormais ses sorties au strict minimum, en se faisant escorter par des membres de sa famille.

Emprisonnement abusif
A la lumière de tous ces évènements, nous réaffirmons que l’incarcération de Mohamed Bouhcini est abusive, et qu’elle ne sert qu’un seul but : le punir d’avoir collaboré avec la presse, et par ricochet, dissuader tout journaliste de s’intéresser de nouveau au trafic de drogue dans la région. A aujourd’hui, Mohamed n’est toujours inculpé de rien ; il est en détention provisoire, le temps que l’enquête s’achève. Dans son communiqué, le procureur général du roi près la cour d’appel de Kenitra (dont dépend le petit tribunal de Ouezzane) rappelle que l’arrestation de Mohamed "intervient suite à des actes criminels que l’autorité judiciaire compétente est en droit d’examiner pour en établir la véracité ou pour l’en disculper dans le cade des garanties légales, sachant que les investigations se poursuivent". Elles se poursuivent, en effet, depuis bientôt un mois, et elles n’ont toujours pas abouti sur quoi que ce soit de probant. Tout ce que nous demandons, c’est que justice soit faite dans les meilleurs délais. D’ici là, nous continuerons à clamer l’innocence de notre collaborateur, et à réclamer sa libération.



Communiqué. Reporters Sans Frontières nous soutient

Après avoir passé une semaine dans les montagnes du Rif pour un reportage sur le trafic de drogue, la journaliste du magazine TelQuel, Chadwane Bensalmia, est rentrée à sa rédaction à Casablanca, le 12 décembre 2004. Le jour même, son collaborateur à Ouezzane (à environ 220 km de Casablanca), Mohamed Bouhcini, a reçu des menaces anonymes sur son portable pour avoir servi de guide à la journaliste. Le 13 décembre, ce dernier a été convoqué au bureau du commissaire principal de Ouezzane pour apprendre qu'un prisonnier, condamné pour trafic de drogue, l'accusait de lui avoir livré du haschich. Pourtant, comme les registres l'attestent, M. Bouhcini n'a jamais mis les pieds dans la prison de Ouezzane. Suite à ce témoignage, le collaborateur a été écroué dans la même prison que le plaignant. Depuis ce jour, M. Bouhcini est incarcéré sans qu'aucune plainte ait été déposée contre lui.
(…) Mohammed Bouhcini risque jusqu'à huit ans de détention si l'accusation de trafic de drogue est retenue. Trois demandes de mise en liberté provisoire ont été rejetées. (…) Plusieurs rédactions marocaines, dont Al Ayyam, Al Ahdath Al Maghribiya et le Journal Hebdomadaire, ont rallié un mouvement de solidarité (…).
Reporters sans frontières demande aux autorités marocaines de produire les preuves de la culpabilité de M. Bouhcini ou d'ordonner sa libération immédiate.

 
 
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