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N° 158
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

En Norvège, les autochtones vivent en parfaire harmonie avec des rats

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem a froid. Comme tout le monde, comme chaque hiver. Et il se pose des questions : comment se fait-il que chaque année, les Marocains accueillent le froid comme une anomalie surprenante, sans jamais penser à mettre en place les solutions nécessaires ? (cette dernière expression : "mettre en place les solutions nécessaires" est directement inspirée d’une prose officielle, tendance Le Matin du Sahara période 1972-2003 auquel l’auteur de ses lignes, par ce modeste emprunt, voudrait rendre hommage). Donc, depuis des générations, on se gèle tous les hivers, et depuis des générations, on est surpris : "ahh, pchiaakh aâla berd ! assmiqli assahbi ! oullahila bezzaaaaf !". A-t-on généralisé l’emploi des cheminées ? Du tout. Des chauffages à gaz ? Surtout pas. Des poêles à charbon ? Non. Des convecteurs électriques ? Trop chers. Et là, pour une fois, tout le monde est logé à la même enseigne, c’est à dire sous une couverture. Car c’est bien là la seule arme que Zakaria Boualem a trouvée pour contrer cette insupportable agression : un bourabeh hérité de sa grand mère. Il s’agit, pour les non-initiés, d’une sorte de couverture chauffante naturelle avec des petites décorations en paillettes argentées, très lourde et qui gratte, mais qui possède l’inestimable qualité de conserver au chaud les corps vivants qu’elle couvre. Voilà la réponse marocaine à des siècles de froid
guercifi. C’est que papa et maman Boualem, à Guercif, vivent dans une ancienne maison française, pourvue à l’origine de deux cheminées par ses concepteurs perspicaces. Papa Boualem, dès qu’il a investi les lieux, s’est empressé de murer lesdites cheminées, pour éviter – selon lui - l’invasion des rats. Etrange réflexe… Faut-il en conclure qu’en Norvège, à Oslo par exemple, les autochtones qui se chauffent à la cheminée vivent en parfaire harmonie avec les rats ? Comment en est-on arrivé à avoir le choix entre une température polaire (2 degrés en moyenne la nuit) et un troupeau de rats ? Mystère… Pire encore, la tradition marocaine, celle qui veut que les lits et autres seddaris soient disposés le long des murs, est là pour contribuer à abaisser la température de quelques degrés supplémentaires. Résultat, on se réveille avec la joue anesthésiée, celle qui était collée au mur.
Pas étonnant, dans ces conditions, de voir tous les Zakaria Boualem accuser le froid d’être à l’origine de tous leurs maux. Un lumbago ? Le froid m’a frappé. Une migraine, une rage de dents ? Pareil. Ajoutez-y une propension naturelle au délire et vous obtiendrez des dialogues étonnants :
- J’ai une infection urinaire, tu sais, drabni l'berd !
- Ahhh ?…Tu es sûr que ca n’a rien à voir avec ton mode de vie, par exemple ? Tu mets des préservatifs ?
- Noooonnnn, drabni l'berd !
Plus Zakaria Boualem y pense, plus il lui semble qu’à l’origine du problème, il y a un véritable malentendu : le Maroc est un pays qui se prend pour un pays chaud. Voilà le problème. En poussant plus loin l’analyse, on peut démontrer avec le même raisonnement que le Maroc est un pays qui se prend pour un pays pluvieux. Sinon, comment expliquer qu’on attende tous les ans la pluie, en la jugeant tous les ans insuffisante ou arrivée au mauvais moment ? Au passage, on notera l’incohérence d’un pays qui se prend pour un pays chaud et qui attend la pluie comme un pays pluvieux, tout en étant surpris lorsqu’elle arrive et qu’elle bouche toutes les canalisations. Surpris, nous sommes toujours surpris. Un esprit rationnel, lui, considérerait sans doute que la plus grande surprise, c’est de voir qu’il n’y a pas plus de catastrophes dans notre pays, vu notre incapacité à prévoir. Le même esprit rationnel (j’en ai rencontré un la semaine dernière, c’est pour ça que je fais l’intéressant) se dirait surpris de notre aptitude à mettre en place des solutions bancales, et à nous en satisfaire. Je lui ai répondu que c’est grâce à cet amour de l’incohérence que l’on pouvait remplir des pages comme celle que vous venez de finir de lire.

 
 
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