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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani et Abdellatif El Azizi

Enquête. Cette police qui vous veut du bien

(Boomerang)
C’est l’histoire d’une vieille fille, fauchée et traînant une sale réputation, qui essaye de se recomposer une virginité pour refaire sa vie. Voilà le pari, à peine imagé, que s’est lancée la police nationale. à coup de pub et de lancements de nouveaux corps, les flics veulent nous convaincre qu’ils ont changé. Pourquoi pas ?


Fébrilité inhabituelle, vendredi 7 janvier dans ce palace marrakchi situé sur l’Avenue de France, non loin de la Ménara. Très tôt, une équipe d’agents de la DGST (Direction générale de
la surveillance du territoire) occupait déjà les lieux. Depuis la veille, tandis que les spécialistes du renseignement décortiquaient les fiches des clients, d’autres inspectaient les consignes de sécurité de l’établissement. Les James Bond de Témara passent maintenant au peigne fin chaque recoin de la salle de conférence "Halqa", avec des détecteurs de micros hypersensibles. Normal, c’est ici que démarre, dans quelques heures, une rencontre réunissant tout le gotha de la DGSN (Direction générale de la sûreté nationale). Une première, pilotée par le général Laânigri lui-même, médiatisée comme un séminaire réunissant les cadres de la police. La réunion, qui s’étendra sur deux jours, portera en grande partie sur le dossier épineux des promotions. Quelques centaines de cas passés en revue pour boucler définitivement des avancements en instance depuis des années. Résultat : des promotions à la pelle pour faire oublier, dit-on à qui veut bien l’entendre, les années de disette imposées par Benhachem pour des prétextes bassement budgétaires ou des règlements de compte à l’amiable. Des grades et quelques centaines de dirhams de plus, rien de mieux pour doper le moral des troupes. "Auparavant, les avancements se faisaient sur des bases douteuses, et pour avoir accès à son grade, il fallait souvent montrer patte blanche", rappelle un commissaire aujourd’hui à la retraite. Laânigri a donc choisi de traiter les dossiers, en public, en présence de la plupart des directeurs centraux, "pour rompre avec les pratiques d’antan" selon la formule consacrée. Accessoirement, la réunion de Marrakech s’est également penchée sur les doléances sociales du corps policier : augmentations, charge de travail, moyens matériels, etc.
"Plutôt qu’une première, relativise cet observateur averti, la réunion de Marrakech n’est que l’aboutissement visible d’un plan de restructuration mené par Laânigri depuis sa nomination à son nouveau poste de patron de la sûreté nationale". Toujours selon notre observateur, il y a d’abord eu, il ne faut pas l’oublier, ces campagnes d’assainissement, surmédiatisées, où de hauts gradés, que l’on dit proches du clan Benhachem, sont tombés. "L’affaire Erramach puis celle de Fatiha Jebliya, par exemple, ont désacralisé les flics et conforté les citoyens lambda dans ce qu’ils ont toujours pensé de la police : des ripoux corrompus jusqu’à la moelle. Sauf que ceux là, ils appartiennent au passé, ils ont même été jugés. Dorénavant, la police sera différente", analyse cet officier à la retraite. La page a-t-elle pour autant vraiment été tournée, sous l’ère Laânigri ?

Vous avez demandé la DGSN ?
Mis à part ces campagnes d’assainissement (jugées maladroites et arbitraires par de nombreux officiers du reste), l’autre trouvaille notable du général reste les fameux Groupes urbains de sécurité (GUS). Un corps lancé en grande pompe, en présence de toute la presse nationale lors d’un show qui a pris tout le monde de court en octobre dernier. Fait inédit : la DGSN communique. Depuis un peu plus de trois mois, elle a même sa propre agence conseil en communication : Boomerang, la même qui avait réalisé la campagne pour la généralisation de la CIN ("lacarte") au profit du ministère de l’Intérieur. "Nous avons été contactés par la DGSN qui nous a fait part de ses objectifs de communication. Nous avons constaté que les dirigeants de cette structure avaient une ferme volonté de communiquer, mais peu de moyens alloués à cette tâche. Nous avons donc décidé de travailler bénévolement avec la DGSN et de sensibiliser nos fournisseurs pour leur arracher des dégressifs", explique Miryam Sebti, directrice conseil au sein de l’agence. Jusqu’à présent, la DGSN n’a déboursé que la ridicule somme de 600.000 DH en communication.
Communiquer, d’accord, mais pour dire quoi ? "Pour informer les citoyens quant aux nouveautés lancées par la police tels que les GUS ou prochainement, les groupes mobiles de circulation, leur expliquer le rôle de chaque unité, mais également d’une manière générale, communiquer sur une politique de sécurité publique nouvelle, axée essentiellement sur la proximité et la prévention", répond Miryam Sebti. Son agence a d’ailleurs trouvé l’accroche miracle : "une police proche de vous, pour votre sécurité". Pour cela, (la DGSN ne fait décidemment pas dans la demi-mesure) une stratégie globale de communication a été pensée par les conseillers de Boomerang et la campagne démarrera en fin février. Elle passera par tous les supports : télévision, radio, affichage et presse (où les espaces seront gracieusement offerts, selon l’expression consacrée). Tout est déjà prêt : spots, affiches et insertions publicitaires. Et ce n’est pas fini, une direction de relations publiques est apparemment en gestation, Police Magazine (la toute nouvelle revue de la sûreté nationale) sera bientôt sur les rotatives, des outils de communication interne et des séminaires de formation continue sont dans le pipe, etc. L’objectif d’une telle frénésie ? "Rendre sa fierté à une police désormais visible, qui ne devrait plus faire peur au citoyen". Une police qui sera beaucoup plus dans une logique de prévention que dans le tout répressif. Vaste chantier. Au milieu de ce flot de nouveautés, comment distinguer le vrai du simple effet d’annonce ? Pas facile, à ce stade où tout est encore à l’état de projet.

Hamidou, encore et toujours
Derrière tout cela, on s’en doute, un homme. Le général de corps d’armée Hamidou Laânigri. Un Laânigri, différent et extrêmement soucieux de se débarrasser des séquelles de son passage à Témara. De nombreuses personnes qui le fréquentent dans son nouveau temple au centre ville de Rabat parlent d’un "gestionnaire professionnel, adepte d’un management participatif", "un excellent communicateur qui vous convainc toujours selon sa propre logique", et "un homme moderne, ouvert aux nouvelles technologies". Ses priorités : l’image de la police, l’informatisation de l’administration qu’il chapeaute "conformément aux nouvelles exigences de la lutte anti-terroriste" et la réorganisation de la boîte. Bref, le général travaille et contrairement à ses prédécesseurs, compte bien le faire savoir.
Ses subordonnés restent cependant dubitatifs. D’un côté, ils sont "fiers" que leur nouveau chef "ait autant de pouvoir au sein de l’appareil de l’état" et "qu’il soit écouté par le roi". De l’autre, ils ne saisissent pas trop le bien-fondé de toutes ses décisions, pour lesquelles ils disent ne pas être consultés. Les GUS font déjà des jaloux et se font passer pour des super-flics, la crème de la DGSN qui prend les autres agents, trapus et moustachus, de haut. "Nous n’avons pas de gros problèmes de sécurité qui nécessitent un pareil dispositif. Il aurait été plus intelligent de doter les arrondissements déjà existants de moyens, de véhicules, etc.", fait remarquer un commissaire à Casablanca.
Des moyens, il en faut, et partout. à Tétouan par exemple, les habitants du quartier Jbel Dersa reprochent à la police de les ignorer totalement. En réalité, les ridicules cinq litres de gasoil alloués quotidiennement à chaque fourgonnette ne permettent pas de monter une pente aussi ardue que celle menant au dit quartier. Puisque, tout bêtement, le carburant dégagé en arrière du réservoir conduit… à la panne sèche. Autre exemple de Casablanca cette fois-ci, rapporté par un journaliste local. Les GUS ont dû suspendre leurs tournées pendant près de trois jours faute de gasoil, encore une fois.
Faute de ces mêmes moyens, la DGSN ne peut pas se payer le luxe de recruter de nouveaux agents. Du coup, pour tous les nouveaux corps qu’elle crée (les GUS en particulier), elle pompe dans les effectifs existants, sommés désormais de suivre des cours de perfectionnement à l’Institut royal de la police de Kénitra. Problème : les effectifs des corps "classiques" s’amenuisent de jour en jour. Résultat : les flics sont soumis à une cadence infernale avec des semaines de travail allant jusqu’à 12 heures par jour, 7 jours
sur 7. Récapitulons : nos policiers souffrent d’un rythme de travail à peine soutenable, ils sont sous-payés, mal équipés, et mal vus dans leur société. Comment, dans ces conditions, les mobiliser autour d’un projet de réforme aussi ambitieux et sincère soit-il ? Et c’est là qu’on découvre une nouvelle fibre au général Laânigri, sociale cette fois. Faute d’augmenter ses poulains, le général préfère leur faciliter le quotidien en les rapprochant notamment de leurs familles. Tous les GUS de Casablanca sont, par exemple, d’authentiques Bidaouis.
Bref, la DGSN ne met la main à la poche qu’en cas d’extrême nécessité. Comme quand il s’agit de recruter de nouveaux profils, conformes aux nouvelles exigences liées à la lutte anti-terroriste. Ingénieurs, informaticiens, médecins, biologistes, chimistes, etc. Leur salaire est sensiblement plus élevé que le reste des cadres de la DGSN.
Autre coqueluche du général, une formation innovante et ouverte à l’international. Désormais, les futurs commissaires sont triés sur le volet après un concours ouvert uniquement aux licenciés en sciences économiques et en droit. Le profil des commissaires change également. Si tout va bien, on aura de futurs patrons de commissariat âgés de seulement 24 ans. Ali Mhaouch, le directeur de l’Institut, doté d’une main de fer dans un gant de velours, souffle le chaud et le froid avec des séances d’entraînement spartiates, adoucies de temps à autre par des séminaires pilotés par des intervenants extérieurs, issus, tenez-vous bien, du FBI américain ou de l’école El Amir Naief de Ryad. Signes des temps, une section en français vient tout juste d’être lancée. Et des cours de relations avec le citoyen programmés pour les nouvelles promotions.
Parce qu’au final, c’est bien le citoyen qui devra sentir le changement dans sa relation quotidienne avec la police. Ce qui est encore loin d’être le cas. "Entre le contrôle d'identité, les barrages, le contrôle de la vitesse, etc, le citoyen lambda, qui se voit systématiquement contrôlé, reste sceptique quant à un véritable changement du comportement policier. Le regard de suspicion porté sur le citoyen, coupable potentiel, est encore accentué lorsqu'il s'agit des couches populaires les plus démunies", fait remarquer Mustapha Manouzi , avocat agréé près la Cour suprême. Côté citoyens, on prend tout cela à la légère. Les GUS sont tour à tour traités de ghis (boue) ou l’hdia (la dot de la mariée). D’autres témoignages sont pour le moins saisissants de vérité. à l’image de ce citoyen casablancais qui s’est vu entouré de plus de dix flics pour avoir grillé un feu rouge. "Heureusement que je ne souffre d’aucun malaise cardiaque. Imaginez 10 personnes encerclant votre voiture. L’espace de quelques secondes, j’ai imaginé les pires scénarios. J’ai pensé au terrorisme, est ce qu’on me confondait avec un quelconque criminel. Finalement, il s’est avéré que j’avais grillé un feu rouge. C’est tout simplement risible".
Pareil au niveau des flics eux-mêmes. Miryam Sebti (Boomerang) ne se fait d’ailleurs pas d’illusion. "Il reste beaucoup à faire au niveau des mentalité des policiers en activité. C’est un travail de longue haleine qui risque de prendre plusieurs années". En attendant, la DGSN fait circuler des notes internes et fait distribuer des f lyers publicitaires pour convaincre son personnel, plutôt que du "nouveau concept de l’autorité", du moins de "la nouvelle image de la police". Eh ben ça a l'air sympa, tout ça ! En attendant du concret…



Image. Laânigri lave plus blanc

On communique sur la Sûreté nationale, pas sur son patron. La consigne est claire, la campagne de charme déclenchée par la Sûreté nationale doit s’attacher à casser l’image du flic ripou et violent pour la remplacer par celle du bon policier au service du citoyen.
C’est que le patron de la police connaît mieux que quiconque les dégâts immenses subis en terme d’image non seulement par la police, mais par le pays même à cause d’une gestion sécuritaire peu orthodoxe du 16 mai 2003. Dossier que le même Laânigri gérait directement à partir de la direction générale de la DST à Témara, à la tête de laquelle il avait été nommé en 1999.
Plus tard, et alors que le pays préparait les auditions publiques de l’IER, voilà que toutes les ONG chargées de la défense des droits de l’homme tombaient à bras raccourcis sur le Maroc de l’ère nouvelle . Au nom du contre-terrorisme, les hommes de Laânigri, dopés par une protection déclarée des Américains, enlèvent et torturent allègrement. Le rapport de Human Rights Watch, résultat d'une mission de recherche effectuée au Maroc en janvier et février 2004, a recensé au moins 2.000 personnes arrêtées au cours des mois qui ont suivi les attentats. Beaucoup ont dit qu'elles avaient ensuite été transférées au centre de détention de Témara situé en dehors de Rabat et administré par la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST). Bouzoubaa s’était alors porté au secours de Laânigri, niant en bloc les conclusions des nombreuses associations de défense des droits de l’homme. Pire encore, les autorités marocaines ont carrément "gommé" de la carte le centre de détention dirigé par la DGST.
Alors que tout le monde demandait le départ du général, le roi le fait monter en grade et le promeut Général de corps d’armée, et cerise sur le gâteau, directeur de la DGSN en juillet 2003. Date à partir de laquelle Laânigri va s’appliquer à se refaire une virginité en pilotant personnellement la fameuse campagne de charme censée redorer le blason de la police. Alors qu’est ce qu’on retient ? Dr Jekyl ou Mr Hyde ? Le Hamidou de Témara ou celui de la DGSN ?



Tout numérique. Souriez, vous êtes fichés !

Messagerie électronique fiable, sécurisée et cryptée permettant d’assurer l’efficacité et la rapidité dans la circulation de l’information entre les différents services de sécurité, restauration du système informatique , carte d'identité nationale électronique, recrutements massifs d’ingénieurs informaticiens, police scientifique… depuis qu’il a pris les rênes de la DGSN en juillet 2003, le patron de la police marocaine ne jure plus que par le tout numérique.
Un "Fonds spécial pour la mise en place des titres identitaires électroniques" (la CIN à puce) a été doté d'une enveloppe de 120 millions de dirhams, pour l'année 2005.
La couverture de tout le pays en termes de nouvelles cartes ne nécessite pas moins de 1,5 milliard de dirhams. Le démarrage de l’opération est prévu pour 2006, à un rythme de 5 millions de cartes d'identité nationale par an.
Sur le plan technique, la carte électronique comportera des micro-puces intégrant un moteur de cryptage et une mémoire susceptible de stocker suffisamment d'informations sur des citoyens fichés. Et c’est là où le bât blesse. Comme l'objectif avoué est d’adapter nos systèmes de contrôle à ceux des états-Unis, il est clair que cette carte servira également à des opérations de surveillance peu orthodoxes.
De toutes les façons, on a vu le tollé qu’a provoqué en Europe le même projet. Plus près de nous, en Tunisie, dans un souci de défense de la liberté des individus, les Organisations de défense des droits de l’homme se sont élevées contre une initiative similaire. Un Maroc hyper fliqué, un citoyen définitivement fiché, c’est un peu l’objectif du patron de la police qui ne fait en réalité que céder à l’air du temps, lutte américaine contre le terrorisme oblige.



Kit. C'est arrivé près de chez vous

Vous avez aimé les CMI, vous adorerez les GUS ! Lancés en grande pompe en octobre dernier avec flonflons et trompettes, les "Groupes urbains de sécurité" sont visibles. Un peu trop, même. Paradoxalement, ce "un peu trop" est voulu, pensé et encouragé. Difficile de ne pas tourner la tête au passage de ces voitures bleu nuit, gyrophare allumé, escortées par des motards assortis. Ce corps d’élite a été créé par la DGSN pour faire de "la police de proximité". Avec une formation spéciale pour ces nouveaux policiers censés apporter une réponse immédiate à toute forme nouvelle de crime. Les GUS sont d’excellents secouristes et parlent tous anglais. Ceci dit, ils n’ont pas le droit de vous retirer votre permis, de vous arrêter ou de vous dresser un PV.
Actuellement, il en existe 6 groupes (à raison de 200 agents dans chaque groupe) dans les plus grandes villes du pays. Fin 2006, ils devraient atteindre 33 groupes.
Quant aux PPP, Postes de police de proximité, ce sont des petits kiosques en dur qui pousseront pas très loin de chez vous. 2005 verra le déploiement de 300 postes de proximité dans les villes d’Agadir, Oujda, Meknès, Fès, Marrakech, Casablanca, Rabat, et Laâyoune.
Les PPP sont rattachés à un arrondissement et sont appelés à intervenir, en principe, 24h/24. Ils comprennent entre 12 et 20 policiers en fonction de l’importance de la population. 300 PPP seront opérationnels à partir de janvier 2005. à terme, un millier d’autres postes seront opérationnels avant fin 2007, regroupant un effectif de 12.000 agents, pompés dans les 45.000 existants (pour 30 millions de Marocains, quand même). Un scénario optimiste prévoit de recruter 10.000 nouveaux policiers pour combler le déficit. Et récupérer certaines provinces, aujourd’hui squattées par la gendarmerie, comme Beni Mellal et Benslimane.

 
 
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