Proche-Orient. Opération : Palestine, Nom de code : Abou Mazen
On oppose souvent l'intransigeance d'Arafat à la modération de Mahmoud Abbas. "L'architecte d'Oslo" sera t-il l'homme du compromis historique ou celui des compromissions dangereuses ?
C'est en tant qu'"héritier naturel" de Yasser Arafat que Mahmoud Abbas a mené sa campagne électorale pour accéder à la tête de l'Autorité palestinienne. Cette qualité, personne n'a jamais songé à la lui contester, puisqu'il compte parmi les premiers vétérans qui, en 1958, ont déblayé le terrain pour |
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l'apparition du Fatah. Dirigeant appartenant au premier cercle des décideurs palestiniens, il a toujours été considéré comme un des principaux lieutenants du leader défunt. Mais est-il pour autant son "héritier spirituel" ? Le moins que l'on puisse dire est que les jugements divergent sur ce point. Il y a d'abord les professions de foi du principal intéressé. S'il s'est démarqué de Yasser Arafat, particulièrement sur la gestion des affaires de cet embryon d'état qu'est l'Autorité palestinienne, il a constamment proclamé son attachement aux principes fondamentaux que le chef historique s'est assignés. Mais il y a également les jugements de ceux nombreux qui estiment que Mahmoud Abbas est aux antipodes de Yasser Arafat. Au charisme du président disparu, ses qualités de tribun, sa fermeté, ils opposent la sobriété de son successeur, sa discrétion et par-dessus tout sa modération. Reste que, comme à chaque fois, la vérité est plus nuancée. Ainsi, l'intransigeance d'Arafat a été, pour une large part, entretenue par Israël. De même, la modération d'Abbas semble devoir porter sur les moyens plutôt que sur la fin. Ce que confirme Mahmoud Maarouf, directeur du bureau de Rabat du quotidien londonien Al Qods Al Arabi, "C'est un homme qui tient aux principes fondamentaux, mais qui est souple sur les procédures", avant de préciser "En 1996, il m'a dit, "je suis un négociateur. Si tu me vois ne pas respecter un principe fondamental, tu pourras me juger, mais ne juge pas ma flexibilité dans les négociations". D'où l'importance que Mahmoud Abbas a toujours accordé au dialogue aussi bien avec "l'ennemi sioniste" qu'il n'a pas hésité à brocarder dans les derniers jours de sa campagne, qu'avec l'opposition palestinienne.
Mahmoud Abbas est né en 1935 dans une famille installée depuis des générations à Safed, un petit village de Galilée au nord d'Israël. Dans ces années 30 40, Safed compte 1.000 juifs pour 20.000 arabes. Entre les deux communautés, la suspicion est de rigueur et l'équilibre fragile. Mais tout cela tient cahin-caha jusqu'en mai 1948. En une nuit, et alors que la ville est bombardée par les forces juives, la population arabe, terrorisée, s'enfuit. La famille Abbas est du nombre et le jeune Mahmoud n'a alors que 13 ans. Commence pour lui une vie de réfugié qui passera d'abord par Damas, où, après le lycée, il entame des études de droit. Mais le vrai tournant se situe en 1958. L'année de son diplôme sera en effet celle de sa rencontre avec Yasser Arafat et de sa participation à la fondation du Fatah, qu'il rejoindra officiellement trois ans plus tard, en 1961. Depuis, son destin n'a jamais dévié de celui de l'OLP. Politique, il ne prendra jamais les armes. Or, la décennie suivante est précisément celle des combattants, surtout à partir de la défaite de 1967 face à Israël. Le réfugié de Safed, désormais membre du Conseil national palestinien, a beau être doté d'un nom de guerre Abou Mazen - il n'a rien d'un guérillero. Son champ est plutôt celui de l'organisation, du financement ; ses capacités y font merveille. Mais sa réputation demeure limitée dans les rangs palestiniens. "Je l'ai rencontré pour la première fois après la Jordanie. C'était l'époque des guerriers, mais à l'intérieur du mouvement il avait un certain poids" se souvient un ancien proche d'Arafat, Mamdouh Nofal, membre du Front démocratique de libération de la Palestine (FDLP).
Abou Mazen est d'autant moins en quête de notoriété que depuis le milieu des années 70 et l'amorce de l'évolution de l'OLP vers la solution de deux états pour régler le conflit israélo-palestinien, il défriche en secret une autre voie que celle du combat : des contacts avec la gauche et les pacifistes israéliens. Il prend de court l'OLP en assurant, en 1977, que le dialogue est possible. Selon lui, la solution de deux états constitue un horizon réaliste. Jamais il ne reviendra sur cette conviction. Le poète Mahmoud Darwich, à l'époque membre de l'OLP, dira d'ailleurs "J'ai pu apprécier son courage à cette époque. Il ne se démontait pas devant des auditoires franchement hostiles".
André Azoulay l'a rencontré la première fois au début des années 70, alors qu'avec un groupe d'amis il venait de créer "Identité et dialogue", une association regroupant des intellectuels juifs, qui milite elle aussi pour deux états viables. "Historiquement, Abou Mazen est celui à qui Arafat a donné la responsabilité des relations et du suivi du monde juif, à la fois en Israël et dans la diaspora. Je l'ai rencontré dans ce contexte. Par la suite, nos relations se sont développées via Issam Sartaoui". Mais cet autre partisan du dialogue paiera cher ce parti-pris, à une époque où le simple dialogue passait aux yeux de beaucoup pour de la traîtrise : il sera assassiné en 1983 au Portugal par le groupe d'Abou Nidal. Pour le conseiller du roi, Abou Mazen est certainement le Palestinien qui "connaît le mieux l'histoire, la société et la complexité du monde juif". Sa conviction d'un dialogue politique autrement fructueux qu'une lutte armée jugée largement en défaveur des Palestiniens, Mahmoud Abbas la tient d'une longue réflexion sur la composition de la société israélienne. Pour le successeur d'Arafat, il y avait possibilité de pratiquer "une brèche" dans une société par trop diversifiée en s'ouvrant sur ses franges qui n'étaient pas hostiles à une cohabitation avec les Palestiniens. Dans cette entreprise, une attention particulière devait être accordée aux séfarades. Pas étonnant donc, de le retrouver comme le principal architecte des accords d'Oslo. C'est lui qui paraphe à Washington la déclaration de principes qui suit la reconnaissance mutuelle d'Israël et de l'OLP. Lui encore, qui, en décembre 2002, alors que les attentats-suicides font rage, ose affronter à Gaza les responsables des comités populaires de l'Intifada pour leur tenir un discours intolérable pour eux : "Il faut cesser le combat immédiatement". Ce qui ne voulait pas dire renoncer à l'Intifada, mais à sa militarisation. Ce qu'il ne cesse de marteler depuis deux ans. Pour lui, les choses sont claires, "Ils ont dit, "nous voulons libérer Jérusalem et les territoires occupés" et tout ce qu'ils ont obtenu, c'est que les territoires libérés à la suite des négociations soient réoccupés par la force
". Ces commentaires acerbes sont vivement critiqués par les organisations radicales palestiniennes mais ils attirent l'attention des états-Unis et de l'Union européenne, qui l'imposent en avril 2003, comme Premier ministre à un Yasser Arafat plus que réticent. Quelques mois plus tard, au sommet d'Akaba, Mahmoud Abbas accepte que son discours soit revu et corrigé par les Américains ce que Sharon refuse et choisit d'évoquer les souffrances du peuple juif. "Le discours d'Akaba fut une erreur, reconnaît Mahmoud Maarouf, car la rue palestinienne lui en a voulu de ne pas parler de la souffrance des siens".
Pour autant, doit-on envisager un infléchissement de la revendication palestinienne ? "Il ne bradera jamais les intérêts palestiniens, avance Mamdouh Nofal, ses lignes rouges sont claires sur la question des frontières, Jérusalem-Est et une solution acceptable pour les réfugiés. Avant d'ajouter en guise de prémonition ? si les choses devaient mal tourner avec les Israéliens et les Américains, comme nous sommes beaucoup à le redouter, il viendra nous voir et il nous dira simplement : "J'ai essayé, ça n'a pas marché, trouvez quelqu'un d'autre". Et puis, il rentrera chez lui". |
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Dates-clé
1961 Rejoint officiellement le Fatah de Yasser Arafat. Appartient à ses membres fondateurs.
1977 Le Conseil national palestinien adopte la ligne de Mahmoud Abbas, d'un dialogue politique avec Israël
1991 Il est chargé des relations entre l'OLP et la délégation palestinienne lors de la Conférence de Madrid.
1993 Il dirige les pourparlers secrets qui mèneront aux accords de paix d'Oslo.
2003 Il est nommé Premier ministre par Yasser Arafat.
2004 Il devient le chef du comité exécutif de l'OLP à la mort d'Arafat.
2005 Il est élu à la présidence de l'Autorité palestinienne par 62,3% des voix. |
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